Témoignages de Gazaouis : La survie qui s’organise au jour le jour dans l’enfer de Gaza – partie 615 / 01.01 – La liberté, un rêve différé pour les habitants de Gaza

Brigitte Challande, 2 janvier 2026.– C’est le 1er janvier d’un deuxième quart de siècle, à Gaza sous blocus des points de passage et fermeture des frontières ; texte d’Abu Amir ce premier jour de l’an.

Des Palestiniens inspectent les restes de la tente d’Amal Abu Al-Kheir après un incendie nocturne qui s’est déclaré dans le camp de déplacés de Yarmouk, à Gaza-ville, et qui l’a tuée ainsi que son petit-fils de cinq ans, Saud Mohammad Abu Al-Kheir. (source Quds News Network)

« À Gaza, la vie ne se mesure pas au nombre d’années, mais au nombre de barrières qui se dressent entre l’être humain et son petit rêve de se déplacer librement ; au nombre de contraintes qui entravent la sortie de la maison vers le monde, au nombre de fois où un malade a tenté d’accéder à un traitement sans y parvenir, où un étudiant a cherché une opportunité d’études hors de la bande de Gaza pour finalement revenir déçu, où un père a vu ses enfants grandir dans un espace unique qu’ils ne connaissent que trop bien. La liberté, à Gaza, n’est pas un droit allant de soi, mais un vœu reporté depuis de longues années, oscillant entre le blocus, la fermeture des points de passage et l’interdiction de circuler, se transformant jour après jour en un fardeau psychologique et physique qui épuise la population et lui donne le sentiment que le monde avance au-delà de ses frontières, tandis qu’elle reste coincée dans une cage géographique et politique dont elle ne possède pas les clés.

Au fil du temps, Gaza est devenue un espace clos, encerclé de toutes parts par des chaînes de restrictions, contrôlées directement par Israël, et en partie par les autorités égyptiennes à travers le point de passage de Rafah. Cette fermeture ne touche pas seulement les marchandises, mais s’étend aux êtres humains eux-mêmes, leur retirant un droit fondamental de l’homme : la liberté de mouvement et de circulation. Depuis de nombreuses années, les habitants de la bande vivent sous un blocus qui rend le voyage presque impossible, le retour encore plus difficile, et le passage entre l’intérieur et l’extérieur une véritable épreuve. L’étudiant qui aspire à étudier à l’étranger a besoin d’une longue série d’autorisations qui peuvent ne jamais arriver ; le malade qui a besoin d’une opération urgente peut perdre la vie devant un point de passage fermé ou sur une longue liste d’attente ; le voyageur, billet en main, peut se voir empêché de partir parce que son nom ne figure pas sur les listes, sans autre explication que la fermeture du point de passage, une décision obscure qui se dresse sur son chemin.

Sous ces contraintes continues, les habitants de Gaza prennent conscience qu’ils ne vivent pas seulement un blocus politique ou économique, mais un siège qui s’étend à leur vie familiale et à leurs relations humaines. Des centaines de milliers de familles ont été privées de voir leurs enfants partis pour des études, des soins ou un travail à l’extérieur de la bande. De longues années se sont écoulées pour de nombreuses familles sans une seule rencontre, car les enfants sont partis à la recherche d’un avenir meilleur puis se sont retrouvés bloqués hors des frontières, incapables de revenir en raison de la fermeture des points de passage et parce que le blocus est plus fort que le désir d’embrasser leurs proches. Il y a des mères qui attendent depuis des années le bruit des pas de leurs fils à la porte de la maison, des pères qui accrochent leurs photos aux murs comme un substitut douloureux à la rencontre réelle, et des familles qui s’accrochent à l’espoir malgré une réalité qui ne leur offre que peu de choses.

Ce n’est pas une histoire lointaine, mais une réalité vécue par des dizaines de milliers de personnes, dont ma propre famille : notre fils est parti au Maroc pour poursuivre ses études il y a quatre ans, et jusqu’à aujourd’hui il reste incapable de rentrer. Nous le voyons à travers les écrans, nous entendons sa voix lors d’appels interrompus, mais nos bras restent vides d’embrassades, nos cœurs lourds d’une attente dont nous ignorons l’issue. La rencontre est devenue un rêve différé, et l’éloignement une blessure qui se rouvre chaque jour, car le blocus n’a pas seulement fermé les frontières, il a aussi fermé la fenêtre des retrouvailles entre parents et enfants.

Avec le passage des années, le blocus n’est plus une situation provisoire, mais une composante de la vie quotidienne : des enfants naissent sous son poids, des jeunes y grandissent, et les personnes âgées vieillissent en attendant une seule occasion de passage qui n’arrive pas. L’injustice ici n’est pas qu’un sentiment, mais une réalité concrète qui se traduit dans les détails de la vie : un jeune obtient une bourse d’études à l’étranger mais ne peut pas partir ; un malade du cœur perd la vie parce que l’autorisation de voyager arrive trop tard ; une famille ne peut pas voir ses enfants à l’étranger parce que le voyage est presque interdit ; et des mères font leurs adieux à leurs fils devant des portes closes sans connaître la date de la prochaine rencontre.

Quant au point de passage de Rafah, qui représente l’unique issue soumise directement au contrôle israélien et qui demeure fermé depuis plus d’un an et demi, il est lui aussi resté otage des circonstances politiques, des tensions sécuritaires et des évolutions régionales. Il s’ouvrait quelques jours pour ensuite se fermer pendant des mois, et fonctionnait sur la base de longues listes de noms, faisant du départ une sorte de tirage au sort auquel participent des milliers de personnes, seuls quelques-uns en bénéficient. À chaque nouvelle fermeture, les sentiments d’injustice et d’asphyxie se ravivent dans les âmes, et les habitants de Gaza ressentent que leur vie ne progresse pas selon leurs propres désirs, mais selon des décisions prises loin d’eux, sans qu’ils aient la capacité de les changer.

Aujourd’hui, les habitants de Gaza vivent sous un blocus qui n’enferme pas seulement les biens, mais aussi les rêves, les ambitions et le droit de l’être humain à choisir son destin. Des droits fondamentaux comme le voyage, les soins, le travail et l’éducation sont devenus prisonniers des points de passage fermés, et la question de la liberté de mouvement est devenue le symbole d’une souffrance quotidienne sans fin. À chaque année qui passe, les blessures s’approfondissent, le sentiment d’injustice s’accentue, et la conviction grandit que le blocus n’est pas une simple politique, mais une punition collective imposée à une société entière, qui limite ses capacités et l’enferme dans un cercle fermé qu’elle ne parvient pas à briser.

Malgré tout cela, les habitants de Gaza continuent de s’accrocher à l’espoir, car le sentiment d’injustice, aussi cruel soit-il, engendre un désir plus profond de liberté. La liberté n’est pas seulement la capacité de se déplacer, mais le sentiment que l’être humain est maître de sa vie, et que le monde s’ouvre devant lui, et non qu’il se ferme derrière des fils et des barrières. C’est un long combat que les Gazaouis mènent avec une patience inépuisable, dans l’espoir que vienne le moment où les frontières s’ouvriront, où le droit naturel à la circulation sera rétabli, et où les gens pourront enfin respirer ce sentiment de liberté dont ils ont été privés si longtemps. »


Retrouvez l’ensemble des témoignages d’Abu Amir et Marsel :

*Abu Amir Mutasem Eleïwa est coordinateur des Projets paysans depuis 2016 au sud de la bande de Gaza et correspondant de l’Union Juive Française pour la Paix.
*Marsel Alledawi est responsable du Centre Ibn Sina du nord de la bande de Gaza, centre qui se consacre au suivi éducatif et psychologique de l’enfance.
Tous les deux sont soutenus par l’UJFP en France.

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* Témoignages du 20 novembre 2023 au 5 janvier 2025 (partie 1 à 268)
* Témoignages du 5 janvier au 9 mai 2025 (partie 269 à 392)
* Témoignages du 10 mai au 5 octobre 2025 (partie 393 à 540)
Pour participer à la collecte "Urgence Guerre à Gaza" : HelloAsso.com
Les témoignages sont publiés sur UJFP / Altermidi / Le Poing