Partager la publication "Témoignages de Gazaouis : La survie qui s’organise au jour le jour dans l’enfer de Gaza – partie 703 / 5.06 – Témoin d’une patrie de tentes"
Brigitte Challande, 6 juin 2026.- Abu Amir, le 5 Juin : une patrie appelée le camp !
« Je n’ai pas choisi d’être le témoin de tant d’histoires, mais la guerre a été généreuse dans la manière dont elle a distribué sa douleur à chacun. Depuis le début de la guerre, les camps sont devenus une partie de mon quotidien, mais aussi une partie de mon âme. Chaque matin, je pars avec mon carnet de notes et une longue liste de tâches humanitaires, et chaque soir, je reviens chargé de quelque chose de bien plus lourd : des visages qui ne quittent jamais ma mémoire, des voix qui se sont installées dans mon cœur et des histoires qui semblent ne jamais finir.
Au début, je pensais que mon travail se limitait à évaluer les besoins, fournir de l’aide et coordonner les efforts humanitaires. Mais au fil des jours, j’ai découvert que c’était bien plus que cela. J’entrais dans les camps en tant qu’employé ou bénévole, et j’en ressortais comme membre d’une grande famille dont les tentes s’étendaient à perte de vue. Chaque camp ressemblait à une petite ville née dans l’urgence. De longues rangées de tentes serrées les unes contre les autres, des ruelles étroites façonnées par les pas des déplacés, et des enfants qui tentaient de transformer le sable en terrain de jeu et les morceaux de tissu en petits rêves. Entre chaque tente se cachait une histoire entière qui méritait d’être racontée.
Je me souviens parfaitement de la première fois où je suis entré dans l’un des grands camps du sud de Gaza. Le soleil était brûlant et le vent soulevait d’épais nuages de poussière. Je m’attendais à ne trouver que des visages fatigués et en colère, mais j’ai été surpris par le nombre de sourires qui résistaient à tout. Une femme âgée était assise devant sa modeste tente et m’invitait à partager un thé, comme si elle m’accueillait dans la maison qu’elle avait dû abandonner derrière elle. Un petit garçon courait pieds nus entre les tentes en riant aux éclats, comme s’il n’avait jamais entendu le rugissement des avions de guerre.
Avec le temps, les camps ont cessé d’être de simples lieux que je visitais ; ils sont devenus des étapes quotidiennes où je retrouvais de nouveaux amis. Je connaissais les enfants par leur prénom, je reconnaissais les visages des personnes âgées et je suivais les nouvelles des familles comme on suit celles de ses proches.
Abou Mohammed m’attendait presque chaque matin. Assis devant sa tente avec une tasse de thé à la main, il commençait invariablement à me parler de la maison qu’il avait laissée dans le nord de Gaza. Il ne parlait jamais des murs ni des meubles. Il parlait de l’olivier qu’il avait planté de ses propres mains des décennies auparavant. Il en parlait comme un père parle de son fils absent.
Quant à Oum Ahmad, elle incarnait une force discrète mais immense. Elle avait perdu beaucoup pendant la guerre, pourtant elle était toujours la première à aider ses voisines. Je la voyais distribuer de la nourriture aux enfants avant même de s’assurer que les siens avaient reçu leur part. Pour elle, le camp n’était pas seulement un lieu d’exil, mais une petite communauté qui ne pouvait survivre que grâce à la solidarité et à l’entraide. À chaque visite, j’apprenais une nouvelle leçon. J’ai appris que l’être humain est capable de s’adapter aux conditions les plus difficiles. J’ai appris qu’une tente peut devenir une école, qu’un morceau de carton peut servir de tableau noir et qu’un petit espace de terre peut se transformer en terrain de jeu rempli de rires.
Je regardais les enfants courir entre les tentes et je me demandais d’où ils tiraient cette extraordinaire capacité à être heureux. Ils inventaient leurs propres jeux et créaient un monde parallèle où la guerre n’avait pas sa place. Dans leurs yeux, je voyais une détermination remarquable à vivre, comme s’ils adressaient au monde un message silencieux : Gaza est encore capable de faire naître l’espoir.
La relation qui s’est créée entre les habitants des camps et moi n’est pas une relation professionnelle. Avec le temps, elle est devenue un lien profondément humain. Ils attendent mes visites quotidiennes avec impatience, et j’attends de les retrouver avec le même enthousiasme. Lorsque j’arrive en retard, ils demandent de mes nouvelles. Lorsque j’arrive, ils m’accueillent comme un membre de leur famille. Un soir, je me suis assis avec un groupe d’hommes devant une grande tente. Il n’y avait pas d’électricité et le ciel était rempli d’étoiles. Chacun a commencé à parler de sa maison et de son ancien quartier. Les conversations n’étaient pas aussi tristes que je l’avais imaginé ; elles étaient surtout empreintes de nostalgie. Ils évoquaient les détails simples de la vie quotidienne : l’odeur du pain frais, les voix des marchands ambulants, l’animation des marchés et les rires des voisins. À cet instant, j’ai compris que lorsqu’une personne est déplacée, elle ne perd pas seulement un lieu ; elle perd aussi une partie de sa mémoire quotidienne. Pourtant, ces gens tiennent à emporter leurs souvenirs partout avec eux. Ils reconstruisent leur communauté à l’intérieur du camp, tente après tente, relation après relation.
Au fil des mois, les camps sont devenus pour moi un véritable miroir de Gaza. J’y ai vu la douleur, mais aussi la patience. J’y ai vu les larmes, mais aussi les sourires. J’y ai vu les pertes, mais aussi une volonté indestructible.
Je ne visite plus les camps uniquement pour évaluer les besoins ; j’y vais pour y puiser de la force. Je pense apporter quelque chose aux habitants, mais je repars toujours avec bien davantage que ce que j’ai offert. Je reviens chargé de leçons de patience, de foi et d’une incroyable capacité à s’accrocher à la vie.
C’est pourquoi, lorsqu’on me demande aujourd’hui de parler des camps, je ne parle pas des tentes, des routes sablonneuses ou des files d’attente. Je parle des êtres humains. Je parle des visages qui sont devenus une partie de ma mémoire, des enfants qui m’ont appris la signification de l’espoir, des mères qui m’ont appris le sens du sacrifice et des anciens qui ont préservé l’histoire de leur terre malgré tout.
Je parle d’une petite patrie construite par des déplacés avec du tissu, de la patience et de l’amour. Une patrie temporaire dans sa forme, mais éternelle dans la mémoire.
Une patrie appelée le camp. »
Retrouvez l’ensemble des témoignages d’Abu Amir et Marsel :
*Abu Amir Mutasem Eleïwa est coordinateur des Projets paysans depuis 2016 au sud de la bande de Gaza et correspondant de l’Union Juive Française pour la Paix. *Marsel Alledawi est responsable du Centre Ibn Sina du nord de la bande de Gaza, centre qui se consacre au suivi éducatif et psychologique de l’enfance. Tous les deux sont soutenus par l’UJFP en France.
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