Partager la publication "La reconnaissance d’Israël par les pays arabes récompense son vol incessant de terres"
Joseph Massad, 20 juillet 2026. – L’un des aspects les plus intimidants des relations actuelles des États-Unis avec le monde arabe et musulman est l’insistance de Washington pour que tous les pays arabes et à majorité musulmane normalisent leurs relations avec l’État d’Israël, en guise de récompense pour le génocide qu’il perpètre contre le peuple palestinien.
Ces exigences se sont intensifiées depuis que les États-Unis et Israël ont lancé leur guerre d’agression contre l’Iran en février. La pression exercée de longue date par Washington pour obtenir une normalisation avec l’Arabie saoudite ne faiblit pas, tout comme celle exercée sur le Qatar, l’Irak, la Libye, la Tunisie, la Syrie et l’Indonésie, entre autres, pour qu’ils emboîtent le pas.
Plus récemment, les États-Unis ont réussi à porter au pouvoir un nouveau gouvernement libanais qui est allé jusqu’à soutenir l’occupation du territoire libanais par Israël, en signant le mois dernier un accord reconnaissant la « souveraineté » de cet État génocidaire.
Mais bien avant qu’Israël ne commence son génocide, la question des frontières israéliennes a toujours été au cœur de la reconnaissance d’Israël par les régimes arabes.
Quel Israël, et quelles frontières, ces pays arabes et à majorité musulmane sont-ils tenus de reconnaître ?
Quelles frontières d’Israël l’Égypte et la Jordanie – sans parler de l’Organisation de libération de la Palestine – ont-elles reconnues lorsqu’elles ont normalisé leurs relations, respectivement en 1978-1979 et en 1993-1994 ? Qu’en est-il des pays arabes qui ont signé les Accords d’Abraham en 2020-2021 ?
Il s’agit de questions géopolitiques essentielles lorsqu’on a affaire à une superpuissance coloniale de peuplement qui exige que des pays décolonisés et des peuples colonisés reconnaissent l’État mandataire colonial de peuplement qu’elle a établi au Moyen-Orient et normalisent leurs relations avec lui.
La soif de terres
L’essence même des États coloniaux de peuplement européens, depuis leur création, réside dans le vol continu de territoires autochtones et dans l’expansion de leurs frontières. Des États-Unis à l’Afrique du Sud, en passant par le Canada, l’Australie, la Nouvelle-Zélande et Israël, la soif de nouveaux territoires et de frontières en constante expansion a constitué une caractéristique déterminante des politiques des colonies de peuplement.
Ces colonies invoquent souvent des arguments de sécurité nationale pour justifier cette soif insatiable de terres, s’appuyant sur des idéologies de suprématie raciale.
Depuis son apparition en Palestine à l’époque des croisades, le colonialisme de peuplement européen a nourri une ambition intrinsèque d’étendre ses territoires et ses frontières.
Divers chevaliers croisés ont établi plusieurs royaumes en Palestine et dans les régions avoisinantes, dont les frontières sont demeurées mouvantes pendant plus de deux siècles sous l’effet des invasions et des contre-attaques des populations autochtones.
Tout comme le royaume latin de Jérusalem — entre autres — a inspiré le colonialisme de peuplement européen ultérieur dans les Amériques, la même obsession de l’expansion territoriale et du recul des frontières a marqué le colonialisme de peuplement blanc trois siècles plus tard en Amérique du Nord et du Sud, aussi bien avant qu’après que les colons européens ont obtenu leur indépendance vis-à-vis de leurs métropoles.
En effet, l’histoire et la géographie des États-Unis depuis l’indépendance se résument à une épopée d’expansion territoriale et de modification des frontières, justifiée par la suprématie blanche chrétienne.
La volonté actuelle du président Donald Trump d’annexer le Canada, le Groenland et le Venezuela s’inscrit dans cette même tradition d’expansion du territoire et des frontières des États-Unis. D’autres colonies de peuplement ont connu une histoire similaire, bien que moins illustre.
Israël a toujours affiché plus ouvertement sa soif et sa cupidité de terres, justifiées par la suprématie juive européenne puis, plus tard, par une suprématie panjuive.
Depuis sa fondation, réalisée par le biais du nettoyage ethnique et du terrorisme, cette jeune colonie de peuplement juive européenne a refusé de définir officiellement les frontières de son État.
En effet, dès le début de la conquête sioniste de la Palestine le 30 novembre 1947, le chef des colons juifs, David Ben Gourion, a insisté pour que la milice sioniste « ne se limite pas aux frontières désignées » dans le plan de partage des Nations unies, adopté la veille sous la pression des États-Unis.
Ce plan attribuait aux colons juifs, qui représentaient 30 % de la population, 55 % du territoire. Ben Gourion a néanmoins insisté pour qu’ils « aillent au-delà », ajoutant qu’« au moment de proclamer l’indépendance, il ne fallait faire aucune mention de frontières ».
Lorsque Pinhas Rosen, futur ministre israélien de la Justice, a soulevé la question juridique de la définition des frontières du nouvel État, Ben Gourion a répondu : « Lorsque nous proclamerons l’État, nous n’aurons pas à en fixer les frontières ni à rechercher une reconnaissance internationale. »
« Aucune définition territoriale »
Au moment où Israël a proclamé son indépendance le 14 mai 1948, Ben Gourion avait déjà fait adopter — par un vote de l’« Administration du peuple » sioniste, composée de 13 membres et faisant office de gouvernement provisoire des colons — une décision excluant toute mention de frontières de la « Déclaration d’établissement de l’État juif », cinq membres ayant voté en ce sens contre quatre autres présents à la réunion.
Face aux objections, Ben Gourion, s’inspirant du précédent des colons américains, rétorqua : « Il s’agit d’une déclaration d’indépendance. Prenons l’exemple de la Déclaration d’indépendance américaine. Elle ne fait aucune mention de définitions territoriales.»
Ben Gourion avait, bien sûr, raison, et sa comparaison était tout à fait pertinente.
En admettant Israël aux Nations Unies en mai 1949, l’Assemblée générale stipula qu’Israël devait respecter les frontières fixées par le plan de partage et par la résolution 194 de l’Assemblée générale, qui exigeait qu’Israël autorise le retour des réfugiés palestiniens expulsés. Israël refusa.
Le Premier ministre israélien, Ben Gourion, alla plus loin en annexant unilatéralement Jérusalem-Ouest, censée relever de la juridiction de l’ONU, le 5 décembre 1949.
Il déclara qu’Israël n’était plus lié par le plan de partage de l’ONU en ce qui concernait les territoires palestiniens conquis ni par le contrôle de Jérusalem-Ouest par l’ONU. En effet, Israël considérait comme faisant partie intégrante des territoires conquis sur le futur État palestinien et sur Jérusalem, territoire de l’ONU, bien que le seul document international lui conférant une quelconque légitimité fût le Plan de partage non contraignant, qui en précisait les frontières.
C’est pourquoi, malgré la pression croissante des États-Unis, la Grande-Bretagne restait inflexible : elle ne reconnaîtrait pas Israël tant que les « frontières de l’État ne seraient pas clairement définies ».
La confiance de Ben Gourion dans le précédent américain, auquel il comparait sa jeune colonie, allait se révéler prophétique.
Le représentant américain auprès de l’ONU sut se montrer à la hauteur et rétorqua aux Britanniques que, lors de l’accession de son pays à l’indépendance en 1776, « le territoire n’avait pas encore été entièrement exploré et personne ne savait où s’arrêtaient les revendications américaines et où commençaient celles des États européens ».
Des frontières en constante expansion
Israël a continué d’étendre ses frontières au cours des décennies suivantes.
Entre 1948 et 1967, il a pris le contrôle et annexé la zone démilitarisée (ZDM) située à la frontière syrienne. En 1956, il a agi de concert avec la France et la Grande-Bretagne pour envahir et occuper Gaza ainsi que la péninsule égyptienne du Sinaï, refusant de s’en retirer.
Lorsque l’administration Eisenhower a exigé le retrait israélien, Ben Gourion a exprimé son indignation : « Jusqu’au milieu du VIe siècle, l’indépendance juive s’est maintenue sur l’île de Yotvat, au sud du golfe d’Eilat, libérée hier par l’armée israélienne… Israël considère la bande de Gaza comme une partie intégrante de la nation. Aucune force, quelle qu’elle soit, ne contraindrait Israël à évacuer le Sinaï. C’est l’accomplissement des paroles du prophète Isaïe. »
Mais cette fois, Ben Gourion avait tort. Furieux que son petit allié ait collaboré avec la Grande-Bretagne et la France, les États-Unis ont suspendu leur aide à Israël et exercé des pressions à l’ONU — sous l’impulsion des Soviétiques — forçant la jeune colonie de peuplement à se retirer, bien que ce retrait n’ait été que temporaire.
Israël a envahi à nouveau ces deux territoires en 1967, ainsi que la totalité de la Cisjordanie et le plateau du Golan, triplant ainsi sa superficie.
Israël a annexé Jérusalem-Est et le plateau du Golan, respectivement en 1980 et 1981 — des mesures jamais reconnues par la communauté internationale — et a, depuis lors, pratiquement annexé la Cisjordanie.
Bien qu’il se soit finalement retiré du Sinaï, Israël n’a jamais permis aux Égyptiens d’y exercer une pleine souveraineté. De même, il a maintenu sans relâche son occupation de Gaza, y compris par le biais du génocide en cours contre la population palestinienne de Gaza, débuté en octobre 2023.
Israël a également envahi le Liban en 1978 puis en 1982, étendant davantage son territoire jusqu’à ce qu’il soit contraint au retrait par la résistance libanaise en 2000.
Israël est revenu au Liban après octobre 2024 et occupe désormais environ 2.000 kilomètres² du pays avec l’accord du gouvernement libanais mis en place par les États-Unis ; ce gouvernement collabore aujourd’hui officiellement avec Israël et cherche à désarmer le mouvement de résistance même qui avait mis fin à la précédente occupation israélienne. L’accord que le gouvernement libanais a signé avec Israël le mois dernier reconnaît la souveraineté israélienne, vraisemblablement sur l’ensemble des territoires qu’Israël revendique. Aucune réserve n’a été formulée concernant les frontières.
De quel Israël parle-t-on ?
Depuis 2024, Israël occupe de vastes étendues de territoire dans le sud et le sud-ouest de la Syrie, soit environ 600 kilomètres², tandis que des projets d’implantation de colonies juives sont en cours, avec l’accord tacite du gouvernement syrien post-Assad.
Ce nouveau gouvernement s’est contenté d’appeler timidement Israël à se retirer, tout en menant des négociations directes avec l’État génocidaire.
Dopé par son engouement pour Trump, le nouveau président syrien, Ahmed al-Charia, a déclaré la semaine dernière : « Tant qu’Israël refuse de se retirer, pourquoi signerions-nous un accord avec lui ? »
On ignore si sa demande inclut la zone démilitarisée (DMZ) annexée par Israël comme condition à la normalisation des relations.
Autrement dit, on ne sait pas s’il signale, à l’instar des autres États arabes ayant normalisé leurs relations, une volonté de normaliser les relations sur la base de frontières israéliennes englobant tous les territoires occupés et annexés, à l’exception de la majeure partie du territoire syrien. Au vu de ce qui précède, il semble que l’on demande aux pays arabes et à majorité musulmane de reconnaître un Israël aux frontières que ses colons juifs jugeront nécessaires.
Le territoire israélien délimité par le plan de partage de 1947, les territoires conquis par Israël entre le 30 novembre 1947 et janvier 1949, date de la signature des accords d’armistice avec les pays arabes voisins, et l’annexion de Jérusalem-Ouest par Israël en décembre 1949, sont tous devenus des territoires et des frontières non négociables – de même que la totalité de la zone démilitarisée avec la Syrie, occupée par Israël en violation du droit international.
Alors que pendant quelques décennies, Israël a prétendu que les frontières d’après 1967, qui avaient triplé son territoire de 1949, étaient négociables, l’annexion de Jérusalem-Est et du Golan a rendu cette question caduque.
L’insistance des dirigeants israéliens, ces vingt dernières années, à ne jamais renoncer à la Cisjordanie l’a également exclue de la catégorie des territoires et frontières négociables. Alors qu’Israël prétend négocier avec le Liban, pays que les États-Unis ont enjoint de normaliser ses relations avec lui, au sujet du territoire occupé et étendu depuis octobre 2024, il exige du gouvernement libanais, installé par les États-Unis, qu’il démantèle le mouvement de résistance contre l’occupation avant la fin de celle-ci, si fin elle a un jour lieu.
On ignore encore si le territoire syrien occupé par Israël depuis 2024 est négociable.
La reconnaissance de l’occupation
Lorsque l’Égyptien Anouar el-Sadate a signé le traité de paix avec Israël en mars 1979, son régime a reconnu les frontières élargies d’Israël postérieures à 1967, à l’exception du Sinaï.
Le traité a fixé la frontière internationale entre Israël et l’Égypte sur le tracé de la frontière de 1906 entre l’Égypte et la Palestine ottomane, séparant les deux pays « sans préjudice de la question du statut de la bande de Gaza ».
Il en allait ainsi alors même que le statut international de la bande de Gaza était — et demeure — celui d’un territoire illégalement occupé.
En 1994, la Jordanie a emboîté le pas. Son traité de paix avec Israël reconnaissait la limite établie par le « Mémorandum sur la Transjordanie » britannique de 1922 — séparant la Palestine sous mandat britannique de la Transjordanie sous mandat britannique — comme « la frontière internationale permanente, sûre et reconnue entre Israël et la Jordanie, sans préjudice du statut de tout territoire passé sous le contrôle de l’administration militaire israélienne en 1967 ».
En substance, tant l’Égypte que la Jordanie ont reconnu l’occupation illégale par Israël des territoires désignés par le plan de partage de 1947 comme faisant partie de l’État palestinien, ainsi que l’annexion illégale de Jérusalem-Ouest par Israël en 1949.
Le fait qu’aucun de ces deux pays n’ait mentionné la zone démilitarisée occupée à la frontière syrienne, et encore moins le plateau du Golan — qu’Israël avait officiellement annexé au moment où la Jordanie signait son traité —, équivalait ni plus ni moins à une reconnaissance tacite de ces annexions.
Dans le cas de l’OLP, les accords d’Oslo conclus avec Israël ne reconnaissaient aucune frontière, bien que l’organisation ait reconnu le prétendu « droit à l’existence dans la paix et la sécurité » d’Israël, renvoyant la question des frontières à ce que l’on appelait alors les « négociations sur le statut permanent », lesquelles ne se sont jamais concrétisées.
Il reste toutefois incertain quelles frontières d’Israël l’OLP a reconnues comme étant celles à l’intérieur desquelles Israël jouit d’un « droit à l’existence ». Contrairement à l’Égypte et à la Jordanie, dont les traités de paix étaient mentionnés dans les Accords d’Abraham, les Émirats arabes unis, Bahreïn, le Maroc et le Soudan ont pu totalement éluder la question des frontières lors de la normalisation de leurs relations avec Israël en 2020 et 2021, puisqu’aucun d’entre eux ne partage de frontière avec cet État.
Aujourd’hui, les pays arabes et à majorité musulmane doivent clairement comprendre que, s’ils décident de reconnaître Israël — cette colonie de peuplement génocidaire —, ils le font pour récompenser cet État, par l’octroi de nouveaux territoires arabes spoliés, du génocide qu’il continue d’infliger aux Palestiniens.
En effet, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a clairement indiqué en 2025 que les terres encore convoitées par les colons juifs et son régime sont celles de ses voisins — Jordanie, Égypte, Irak, Arabie saoudite, ainsi que Syrie et Liban. Cette vision a suscité la condamnation de ces mêmes pays arabes et à majorité musulmane que les États-Unis pressent de normaliser leurs relations avec Israël en guise de récompense pour le génocide en cours.
Sachant que chaque expansion territoriale opérée par Israël et chaque nouvelle frontière qu’il a tracée — à l’exception du Sinaï, bien qu’un ministre du gouvernement Netanyahu ait appelé en 2024 à recoloniser cette péninsule — sont devenues irréversibles avec le temps, ces nouveaux territoires finiront eux aussi par être intégrés de façon permanente à Israël.
Au vu de ce passif, on peut se demander quels États arabes subsisteront dans la région pour reconnaître Israël une fois que celui-ci aura annexé leurs propres territoires au sein de ses frontières en constante expansion.
Article original en anglais sur Middle East Eye / Traduction MR
