Témoignages de Gazaouis : La survie qui s’organise au jour le jour dans l’enfer de Gaza – partie 683 / 24-25.04 – Changement ou Continuité dans « l’après-guerre à Gaza » ? / Avec la peur, les villes ne dorment plus

Brigitte Challande, 27 avril 2026.– Deux articles de réflexion envoyés par Abu Amir, les 24 et 25 avril, sur les suites de la guerre génocidaire d’Israël. Qu’est-ce qui a changé et qui n’a pas encore changé après la guerre ? & Les villes sans sommeil.

Photo extraite du film « 2 ans en immersion dans l’enfer de Gaza », réalisé par Charles Villa à partir du vlog du reporter Palestinien Suhail Nassar, qui a filmé son quotidien et celui de deux enfants dans le génocide de la bande de Gaza. Le film est disponible sur la chaine Youtube de Charles Villa, ICI.

« Dans les moments qui suivent la fin des guerres, les discours sur les transformations se multiplient, tout comme les références à une « nouvelle phase » supposée avoir commencé, et à une réalité différente façonnée sous la pression du feu et de la fumée. Mais la question la plus honnête ne porte pas seulement sur ce qui a changé, mais aussi sur ce qui est resté tel quel, voire s’est renforcé. Car les guerres, malgré leur capacité à remodeler le paysage, ne parviennent pas toujours à en démanteler les racines ; elles les reproduisent souvent sous des formes plus complexes.

Dans le contexte de l’après-guerre à Gaza, cette contradiction apparaît clairement : les signes de transformation coexistent avec des constantes demeurées intactes, comme si le temps avait avancé dans deux directions parallèles: l’une vers le changement, l’autre vers la continuité.

Au niveau de la réalité matérielle, il est indéniable que les changements sont vastes et visibles. Le lieu lui-même n’est plus ce qu’il était. Les infrastructures, qui constituent la base de la vie quotidienne, ont subi de profondes atteintes. Le paysage général porte désormais des traces tangibles de la guerre : bâtiments détruits, routes endommagées, services essentiels perturbés. Ces transformations ne représentent pas seulement des pertes immédiates ; elles signifient aussi que le point de départ vers l’avenir est devenu plus difficile, car la reconstruction ne commence pas à partir d’une situation stable, mais d’une réalité épuisée nécessitant des efforts redoublés pour retrouver un minimum d’équilibre.

En même temps, le rythme de la vie au sein de la société a changé. Le sentiment d’incertitude est devenu plus présent, et la capacité de planification à long terme a reculé, car l’avenir semble ouvert à des possibilités floues. Cette transformation dans la perception du temps n’est pas moins importante que les changements matériels, car elle influence la manière de penser des individus, leurs décisions et leur capacité à investir dans leur vie, tant au niveau personnel que collectif.

Cependant, face à ces transformations, certains éléments n’ont pas changé, voire se sont renforcés. En premier lieu, la nature même du « conflit » demeure, avec ses causes fondamentales intactes. Aucune solution radicale n’a été trouvée pour traiter les questions au cœur du « conflit » ; celles-ci restent en suspens, attendant un autre moment pour réapparaître. Cela limite la portée de l’idée d’une « nouvelle phase », car la nouveauté ne peut être complète sans un changement des bases sur lesquelles repose la réalité.

Dans ce contexte, les équilibres politiques restent relativement stables, malgré des changements apparents dans les détails. Il n’y a pas eu de transformation radicale des rapports de force ; les parties ont plutôt réorganisé leurs positions dans le même cadre général. Cela signifie que les règles du jeu n’ont pas profondément changé et que les risques de répétition demeurent, puisque les conditions ayant conduit à l’escalade sont toujours présentes, même sous des formes différentes.

Parmi les éléments qui n’ont pas changé figure également le discours dominant autour du « conflit », qui continue de porter de fortes dimensions de division. Le langage qui met l’accent sur les différences persiste, nourrissant les tensions et limitant la possibilité de construire un récit commun pouvant servir de base à un rapprochement futur. Cette stabilité du discours reflète la profondeur du problème, car le changement de langage est souvent le signe d’une transformation plus profonde de la pensée — ce qui ne s’est pas encore produit de manière évidente.

Au sein de la société, les transformations s’entremêlent avec la continuité de manière complexe. D’une part, un sentiment croissant d’épuisement résulte de la répétition des crises ; d’autre part, une capacité persistante d’adaptation à la réalité subsiste. La société semble ainsi vivre dans un état double, entre le désir de changement et l’habitude de ce qui existe déjà. Cette situation rend difficile la prévision de son orientation future, car elle contient à la fois des éléments favorisant la stabilité et d’autres pouvant mener à l’explosion.

Sur le plan humain, ce qui a changé n’est pas moins important que ce qui est resté inchangé. La guerre a laissé des traces profondes dans les esprits — sous forme de traumatismes, de pertes ou d’un sentiment accru d’insécurité. Ces effets ne disparaissent pas avec la fin des combats ; ils persistent et deviennent partie intégrante de l’expérience quotidienne. Cela influence les relations au sein de la société et la manière dont les individus interagissent entre eux et avec le monde qui les entoure. En parallèle, la détermination à continuer constitue l’une des constantes qui n’ont pas changé. Les gens poursuivent leur vie malgré les défis et cherchent des moyens de reconstruire ce qui peut l’être. Cette capacité à continuer, malgré son importance, reflète aussi un manque de choix, car l’adaptation est souvent une nécessité plutôt qu’un choix. Cela ajoute une dimension supplémentaire à la compréhension de la réalité, où la résilience ne peut être dissociée des conditions qui l’imposent.

En se tournant vers l’avenir, la question devient plus complexe. Ce qui a changé et ce qui n’a pas changé interagissent pour former une trajectoire incertaine. Les transformations matérielles et humaines ouvrent la voie à une reconsidération, mais elles ne suffisent pas à produire un véritable changement.

En revanche, les constantes politiques et discursives reproduisent les mêmes défis, plaçant la région face à un carrefour entre la possibilité de transformation et le risque de répétition. Dans ce cadre, il est impossible de dissocier ce qui se passe du contexte régional et international. Les facteurs externes jouent un rôle dans l’orientation des événements, que ce soit par le soutien ou par la pression. Toutefois, malgré leur influence, ils ne peuvent se substituer à un changement interne, car toute solution durable nécessite un consensus local et une volonté de réévaluer les trajectoires existantes — ce qui ne semble pas encore pleinement disponible.

En conclusion, l’après-guerre ne peut être réduit à une simple liste de changements ou de constantes. Il s’agit d’un état complexe qui reflète l’entrelacement du passé et du présent, tout en ouvrant la voie à un avenir encore indéterminé. Entre ce qui a changé et ce qui n’a pas changé, l’élément décisif reste le choix de la direction à suivre : vers un traitement des causes profondes ou vers une gestion temporaire de la crise. Ce choix, malgré sa difficulté, déterminera si cette guerre n’est qu’un nouvel épisode d’une longue série, ou le début d’une véritable transformation, même si celle-ci semble encore lointaine à l’heure actuelle. »


Dans les villes sans sommeil, comment la peur poursuit leurs habitants même après la guerre.

« Dans les villes qui viennent à peine de sortir de la guerre, le silence ne signifie pas que tout est revenu à la normale. Au contraire, ce silence peut être plus angoissant que le vacarme qui l’a précédé. La peur ne disparaît pas avec le dernier bruit d’explosion ; elle reste suspendue dans les détails du quotidien, dans les regards des gens, dans leur manière de marcher dans les rues, dans leur hésitation avant de dormir. Comme si la guerre ne s’était pas réellement terminée, mais avait simplement changé de forme, passant d’un événement visible à une sensation permanente qui accompagne la vie sans se déclarer ouvertement.

24 avril 2026.| Trois Palestiniens tués après qu’un avion israélien a bombardé un véhicule de police à Khan Younis, dans le sud de la bande de Gaza. Source Quds News Network.

Dans ces villes, habituées à être le théâtre de la violence, la nuit devient une épreuve psychologique à part entière. Elle n’apporte pas tant le repos qu’elle ravive la mémoire. L’obscurité se transforme en un espace où resurgissent tout ce qui n’a pas été guéri, toutes les images restées gravées dans l’esprit. L’insomnie n’y est pas une simple phase passagère, mais l’expression d’une réalité plus profonde, qui empêche les habitants de ressentir une sécurité totale, même en l’absence de danger immédiat.

Gaza, en tant que l’une des villes les plus exposées à des cycles répétés d’escalade, offre un exemple clair de cette situation. La guerre n’y prend pas fin avec l’arrêt des opérations militaires ; elle se poursuit sous une autre forme, visible dans l’anxiété constante et dans la sensation que ce qui s’est produit peut se reproduire à tout moment. Ce sentiment, bien qu’intangible, influence profondément la manière dont les gens vivent, prennent leurs décisions et envisagent leur avenir.

Dans ce contexte, la peur devient une composante du quotidien. Elle n’est pas toujours exprimée directement, mais elle reste en arrière-plan, guidant les comportements, déterminant les priorités et influençant les relations. Les gens peuvent donner l’impression d’avoir repris leur vie, mais ce retour reste conditionnel, limité et temporaire. Le sentiment de stabilité demeure incomplet, comme s’il était repoussé à un moment indéterminé.

Sur le plan politique, cette réalité ne peut être dissociée de la nature de l’après-guerre, souvent marquée par des solutions provisoires, des accords fragiles et des garanties insuffisantes. Cela renforce le sentiment d’incertitude, car les habitants comprennent, même sans le dire, que ce qu’ils vivent n’est pas la fin du conflit, mais une pause qui pourrait être de courte durée. Cette conscience ajoute une couche supplémentaire d’angoisse, rendant le présent instable et difficile à considérer comme fiable.

Dans de telles conditions, une forme particulière d’adaptation émerge. Les gens apprennent à vivre avec la peur plutôt qu’à s’en libérer. C’est une adaptation complexe, qui exige un équilibre constant entre continuer à vivre et rester prêt à une interruption soudaine. Ce mode de vie laisse des traces profondes, surtout chez les enfants et les jeunes, qui grandissent dans un environnement instable, apprenant dès le départ que tout peut basculer à tout moment. Avec le temps, cet impact dépasse l’expérience individuelle pour devenir une part de la conscience collective. Une véritable culture se développe autour de la gestion du danger, de la notion de sécurité et des limites du possible. Si cette culture aide à survivre, elle impose aussi des contraintes, car elle rend difficile l’imagination d’une réalité différente, où la peur ne serait pas omniprésente.

Dans ce cadre, la question de l’après-guerre devient plus complexe. Elle ne concerne pas seulement la reconstruction ou la restauration des services, mais aussi la redéfinition du lien entre l’individu et son environnement, ainsi qu’entre l’individu et son avenir. Ce processus demande du temps, un environnement propice à la guérison et une véritable conviction que ce qui s’est produit ne se reproduira pas de la même manière. Or, ce sentiment fait souvent défaut. Les causes profondes de la guerre restent présentes ou n’ont pas été traitées de manière radicale, ce qui rend la peur en grande partie rationnelle. Elle ne repose pas uniquement sur la mémoire, mais sur une lecture réaliste des conditions actuelles. Cette contradiction rend son apaisement difficile : il ne s’agit pas d’une simple émotion, mais d’une conséquence directe d’une réalité inchangée. Au cœur de ce paysage, des tentatives individuelles et collectives émergent pour remettre la vie sur les rails. Les habitants cherchent à créer des espaces de stabilité, même limités, à travers le travail, l’éducation, les relations sociales. Ces efforts, modestes, constituent une forme de résistance quotidienne, exprimant un refus de céder totalement à la peur et une volonté de continuer malgré tout.

Cependant, le véritable défi réside dans la transformation de ces efforts en une dynamique plus large, capable de réduire l’emprise de la peur, et pas seulement de coexister avec elle. Cela nécessite bien plus que des initiatives individuelles : un environnement politique, économique et social stable est indispensable pour offrir aux habitants des raisons concrètes de se sentir en sécurité, au-delà de promesses temporaires.

Les villes qui ne dorment pas après la guerre souffrent non seulement d’insomnie, mais aussi d’une mémoire qui n’a pas trouvé l’apaisement, d’un présent inachevé et d’un avenir incertain. Entre ces trois dimensions, les habitants vivent dans un état d’attente permanente. Ils tentent de poursuivre leur vie, tout en portant en eux cette question silencieuse : tout est-il vraiment terminé, ou ce que nous vivons aujourd’hui n’est-il que le début de quelque chose d’autre, encore invisible ? Et cette question, à elle seule, suffit à maintenir la peur présente, même dans les moments les plus calmes. »


Retrouvez l’ensemble des témoignages d’Abu Amir et Marsel :

*Abu Amir Mutasem Eleïwa est coordinateur des Projets paysans depuis 2016 au sud de la bande de Gaza et correspondant de l’Union Juive Française pour la Paix.
*Marsel Alledawi est responsable du Centre Ibn Sina du nord de la bande de Gaza, centre qui se consacre au suivi éducatif et psychologique de l’enfance.
Tous les deux sont soutenus par l’UJFP en France.

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* Témoignages du 20 novembre 2023 au 5 janvier 2025 (partie 1 à 268)
* Témoignages du 5 janvier au 9 mai 2025 (partie 269 à 392)
* Témoignages du 10 mai au 5 octobre 2025 (partie 393 à 540)
* Témoignages du 6 octobre au 31 décembre 2025 (partie 541 à 614)
Pour participer à la collecte "Urgence Guerre à Gaza" : HelloAsso.com
Les témoignages sont publiés sur UJFP / Altermidi / Le Poing