Témoignages de Gazaouis : La survie qui s’organise au jour le jour dans l’enfer de Gaza – partie 697 / 28.05 – Les Flottilles de la liberté, le récit d’une Gaza ouverte sur la mer

Brigitte Challande, 28 mai 2026.- Abu Amir nous transmet ce texte écrit à quatre mains avec Zakaria Bakr : un message à transmettre aux hommes et aux femmes libres du monde.

19 mai 2026. Une artiste palestinienne peint une fresque sur une plage de Gaza en solidarité avec la « Flotte de la fermeté ». Source photos : compte X de @doyanjannah

« Chaque fois que je me sentais oppressé, lorsque j’avais l’impression que ce monde était devenu plus cruel et plus désertique humainement, je me rendais au port. Là-bas, au bord de la mer, les choses semblaient légèrement différentes. Les vagues venues du lointain me procuraient ce sentiment étrange que Gaza, malgré le siège, demeurait encore capable de respirer, et que la mer, encerclée par les vedettes et les navires de guerre, portait toujours quelque chose de cette liberté que l’occupation tente d’étouffer. J’y allais pour fuir le vacarme des nouvelles accablantes, pour échapper aux images de mort et de destruction devenues une composante de notre quotidien.

Et je trouvais le camarade Zakaria Bakr, assis comme à son habitude près de la mer, parlant de Gaza comme si elle était un membre de sa propre famille, et des pêcheurs comme s’ils étaient les fils de cette mer épuisée. À chacune de nos rencontres, j’avais le sentiment de ne pas être assis devant un homme parlant uniquement de politique, mais devant une mémoire vivante de Gaza, avec toute sa douleur, sa résistance et ses récits encore non écrits. Il parlait des pêcheurs comme de membres de sa famille, de la mer comme d’une autre patrie pour les pauvres et les assiégés, et de Gaza comme d’une ville qui lutte chaque jour contre la mort afin de rester vivante face à un monde habitué à observer la tragédie dans un silence glacial.

Zakaria Bakr ne fait pas partie de ceux qui se contentent de décrire la souffrance ; il porte une foi rare : celle selon laquelle l’être humain, peu importe l’ampleur de l’oppression et de l’abandon qui l’encerclent, peut triompher lorsqu’il s’accroche à la vérité. Ainsi, je ressors de chacune de nos rencontres avec la conviction que Gaza n’est pas simplement une cause politique, mais une histoire de dignité humaine qui doit être racontée sans relâche, afin que l’injustice ne réussisse pas à la transformer en une simple information passagère.

Lors de notre dernière rencontre, cependant, son discours était différent. L’homme semblait porter en lui un océan entier de paroles qu’il refusait de laisser prisonnières des murs ou des cercles fermés. Il parla longuement des flottilles de la résistance, de ceux qui avaient pris la mer vers Gaza en pleine conscience des dangers immenses, mais qui avaient néanmoins choisi d’affronter le siège par leur libre volonté, afin de démontrer que l’humanité demeure encore capable de se tenir aux côtés des opprimés. Avant la fin de notre rencontre, le camarade Zakaria Bakr me confia la responsabilité de transmettre un message aux hommes et femmes libres du monde. Un message qui ne recherchait pas une compassion éphémère, mais une conscience vivante, capable de comprendre que Gaza n’a pas seulement besoin de ceux qui contemplent sa tragédie, mais de ceux qui refusent de se taire devant elle.

C’est donc ici que je transmets ce message, tel qu’il souhaitait qu’il parvienne. Le camarade Zakaria Bakr déclare :

Zakaria, patron du syndicat des pêcheurs, dans le port de Gaza. (Photo Abu Amir)

Les flottilles destinées à briser le siège n’étaient pas de simples convois maritimes ou des navires d’aide humanitaire ; elles constituaient une véritable bataille morale et humaine menée par les peuples libres du monde pour défendre Gaza et, plus encore, les valeurs humaines elles-mêmes.

Durant de longues années, l’occupation israélienne a tenté d’imposer un isolement total à la bande de Gaza, non seulement par le biais du siège militaire et économique, mais aussi à travers une tentative d’étouffer le récit palestinien et d’empêcher le monde de voir la vérité.Mais les flottilles de la résistance sont venues briser ce mur et proclamer que Gaza n’était pas seule, qu’il existait encore des peuples et des hommes libres possédant le courage de se dresser contre l’injustice, quels qu’en soient les sacrifices. Bien que les navires ne soient pas effectivement parvenus jusqu’aux côtes de Gaza en raison des agressions israéliennes, des menaces et des attaques auxquelles les militants solidaires furent exposés, la grande vérité demeure que les héros des flottilles de rupture du siège ont, en réalité, déjà remporté la victoire. Car la victoire ne résidait pas uniquement dans l’atteinte géographique de Gaza, mais dans la réussite à briser le mur du silence mondial et à révéler la réalité du siège devant l’opinion publique internationale. Le monde a vu comment on répondait par la violence à des militants et à des volontaires civils venus porter des messages humanitaires, sans armes ni menaces. Le monde a vu des navires civils encerclés et attaqués, des militants arrêtés et maltraités uniquement parce qu’ils avaient voulu acheminer de la nourriture, des médicaments et briser le silence. C’est ici que s’est accomplie la véritable victoire : l’occupation, qui possède le plus vaste arsenal militaire de la région, est apparue effrayée par de petites embarcations et par les voix de militants ne portant que des caméras et des paroles libres. Cette confrontation a démontré que l’occupation, quelle que soit la puissance de son armement, demeure impuissante face à la vérité lorsqu’elle atteint les peuples du monde.

Les flottilles de la résistance ont réussi à replacer Gaza au centre de l’attention médiatique internationale et à imposer le débat sur le siège, la famine et les crimes de l’occupation, à une époque où beaucoup tentaient d’ignorer la souffrance palestinienne. Chaque image capturée en pleine mer, chaque cri lancé par un militant solidaire, chaque tentative d’interdiction, d’interception ou d’intimidation, s’est transformée en document d’accusation politique et morale contre l’occupation. Ces flottilles ne représentaient pas seulement un soutien à Gaza ; elles constituaient également une défense des valeurs humaines elles-mêmes. Lorsque des médecins, des juristes, des journalistes et des militants de différentes nationalités prennent la mer vers une région assiégée tout en connaissant l’ampleur des dangers, ils démontrent que l’humanité est encore vivante et que les peuples libres sont capables de dépasser les frontières, les langues et les religions afin de se tenir aux côtés de l’opprimé.

Quant à l’héroïsme démontré par les héros de la résistance, il demeurera gravé dans la mémoire des peuples libres. Ils ont affronté les navires de guerre, les menaces et la terreur psychologique avec une constance rare, poursuivant leur mission malgré tous les risques, convaincus que défendre Gaza n’est pas seulement une position politique, mais un devoir moral et humain. Ceux-là ne recherchaient ni célébrité ni profit personnel ; ils portaient sur leurs épaules la conscience du monde et naviguaient au nom de millions d’êtres humains refusant l’injustice et le siège. Il est important de souligner que le succès des flottilles de rupture du siège ne se mesure pas uniquement à l’arrivée des navires au port, mais à l’ampleur de leur impact sur la conscience des peuples. Ces flottilles ont brisé la barrière de la peur et du silence, redonné à la cause palestinienne sa présence mondiale et démontré que Gaza n’est pas isolée comme l’occupation voudrait le faire croire, mais qu’elle demeure présente dans le cœur des peuples libres du monde. Elles ont également offert au peuple palestinien, en particulier aux pêcheurs et aux hommes de la mer de Gaza, le sentiment profond qu’ils ne sont pas seuls face au siège, à la mort, à la faim et à la destruction. Lorsque le pêcheur gazaoui voit les navires de solidarité fendre la mer malgré les menaces, il comprend que son message, sa résistance et sa souffrance ont atteint le monde, et qu’il existe des personnes qui croient encore à son droit à la vie, à la liberté et au travail dans cette mer qui, sous l’effet de l’occupation, est devenue un espace de danger et de mort. Les flottilles de la résistance et de rupture du siège sont aujourd’hui devenues un symbole mondial de résistance humanitaire civile, un message affirmant que la volonté libre est plus forte que le siège et que les peuples peuvent affronter l’injustice même avec les moyens les plus modestes. L’occupation a peut-être empêché les navires d’atteindre leur destination, mais elle a échoué à empêcher la vérité d’atteindre le monde ; elle a échoué à faire taire la voix grandissante de la solidarité internationale avec Gaza.

L’Histoire retiendra qu’il y eut des hommes et des femmes qui prirent la mer vers Gaza à une époque de silence, qu’ils affrontèrent la puissance militaire avec leur foi en la justice, et qu’ils triomphèrent parce qu’ils révélèrent à nouveau la vérité au monde. Ils ont prouvé que Gaza, malgré le siège et la destruction, demeure capable d’inspirer l’humanité par le sens de la résistance, de la dignité et de la fermeté.”

Quant à moi, après avoir porté ce message comme me l’avait confié le camarade Zakaria Bakr, j’ai compris plus que jamais que la bataille de Gaza n’est pas seulement celle d’un peuple assiégé, mais celle d’une conscience humaine mise à l’épreuve chaque jour face à cette immense somme d’injustice. J’ai compris, à travers ses paroles, que les flottilles de la résistance n’étaient pas un simple événement politique passager, mais un moment moral exceptionnel qui a démontré que les peuples libres demeurent capables d’agir lorsque les gouvernements choisissent le silence. La mer, que l’occupation avait tenté de transformer en mur d’isolement, s’est transformée, entre les mains des militants solidaires, en un pont reliant Gaza au monde. Et si l’occupation est parfois parvenue à intercepter les navires et à les empêcher d’atteindre leur destination, elle a néanmoins échoué à empêcher le message de traverser les frontières. La vérité est parvenue jusqu’au monde. La voix de Gaza est parvenue jusqu’au monde. Et les images de ces militants solidaires qui ont affronté les navires de guerre avec leurs cœurs désarmés sont devenues une partie de la mémoire du monde libre. C’est pourquoi la responsabilité des peuples libres aujourd’hui ne saurait se limiter à la compassion ou à une colère passagère ; elle commence par la conviction que le silence face au siège constitue une participation indirecte à sa perpétuation. Gaza, qui continue encore de résister à la mort, à la faim et à l’isolement, n’a pas seulement besoin de ceux qui pleurent sa tragédie, mais de ceux qui poursuivent la défense de son droit à la vie, à la liberté et à la dignité. Les flottilles de la résistance demeureront le témoignage que l’être humain peut se ranger du côté de la vérité même avec les moyens les plus modestes, et que la volonté libre est capable d’ébranler les murs du siège, aussi solides qu’ils puissent paraître. Et restera, malgré tout ce qu’elle a subi, capable d’inspirer le monde par la signification profonde de la résistance, et par cette certitude que les peuples qui croient en leur droit à la vie ne peuvent être brisés. »


Retrouvez l’ensemble des témoignages d’Abu Amir et Marsel :

*Abu Amir Mutasem Eleïwa est coordinateur des Projets paysans depuis 2016 au sud de la bande de Gaza et correspondant de l’Union Juive Française pour la Paix.
*Marsel Alledawi est responsable du Centre Ibn Sina du nord de la bande de Gaza, centre qui se consacre au suivi éducatif et psychologique de l’enfance.
Tous les deux sont soutenus par l’UJFP en France.

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* Témoignages du 5 janvier au 9 mai 2025 (partie 269 à 392)
* Témoignages du 10 mai au 5 octobre 2025 (partie 393 à 540)
* Témoignages du 6 octobre au 31 décembre 2025 (partie 541 à 614)
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Les témoignages sont publiés sur UJFP / Altermidi / Le Poing