Sarah Emad al-Zaq, 1er juillet 2026. – La guerre a-t-elle changé le sens de la mer ? À Gaza, ce n’est pas une simple question poétique. Elle occupe une place prépondérante dans l’esprit de chaque habitant qui foule encore le sable.

À Gaza, des enfants trouvent un moment de répit au bord de la mer, loin de l’exiguïté et de la chaleur étouffante des tentes. PHOTO : Sarah Emad al-Zaq
Avant le 7 octobre, le front de mer de Gaza était une ville dans la ville. Les jeudis soir — au début du week-end — la rue Rachid s’animait : cafés bondés, tables où des jeunes jouaient aux échecs, familles riant et faisant des projets d’avenir, enfants courant le long de la promenade et, partout, l’odeur du maïs grillé flottant sur la côte. Le rivage appartenait à tout le monde.
Pour moi, la mer avait ses propres rituels. Lors de mes jours de congé, dès que j’avais un moment de libre, je me dirigeais vers le port pour retrouver mon ami Alaa Al-Nimr dans un petit café surplombant la mer. C’était un lieu simple, mais doté d’un charme particulier. Les pêcheurs passaient avec leur pêche, les enfants jouaient sur le rivage, et nous discutions pendant des heures de la vie, de l’avenir et de mes articles. Alaa m’encourageait toujours à écrire. La mer était un refuge pour nous deux.
Alaa Al-Nimr est tombé en martyr le 20 novembre 2023.
La mer a fait vivre Gaza pendant des générations. Aujourd’hui, elle l’ensevelit.
Il y a vingt ans et huit jours, la famille de Hoda Ghalia était assise sur cette même plage. Un lieu ordinaire, un après-midi ordinaire. Des obus israéliens ont tué son père, sa belle-mère et cinq de ses frères et sœurs sous ses yeux. L’image de cette petite fille courant sur le sable en criant « Papa, Papa » a fait le tour du monde. Gaza n’a jamais oublié.
Vingt ans plus tard, rien n’a changé, si ce n’est l’ampleur des attaques
Au début de la guerre, le port de Gaza a été directement bombardé. Des dizaines de bateaux de pêche ont été détruits. Plus tard, des chars israéliens ont pénétré dans le port et l’ont dévasté délibérément, effaçant symboliquement l’un des lieux les plus chers au cœur des habitants. Le chemin qui menait autrefois au rivage — jadis animé et plein de vie — est désormais jonché de décombres et de tentes abritant des personnes déplacées. Les vendeurs ambulants ont disparu. Les stigmates de la famine et des conditions humanitaires désastreuses sont visibles partout dans le secteur.
Le 30 juin 2025, une frappe israélienne a visé le café Al-Buqa’a, en bord de mer. Des dizaines de personnes ont été tuées : enfants, femmes, étudiants, journalistes et sportifs. Leur seul « crime » : être assis au bord de l’eau et être Palestiniens.
Le 17 juin 2026, une autre frappe a visé la plage de Khan Younès, faisant deux martyrs et six blessés.

Avec la forte hausse des températures, des Palestiniens se rassemblent au bord de la mer pour trouver un peu de fraîcheur. PHOTO : Sarah Emad al-Zaq
Umm Mohammad, 47 ans, revient parfois s’asseoir face à l’eau. Elle, qui venait ici chercher de la joie, confie aujourd’hui : « Avant, je venais ici et je ressentais de la joie. Aujourd’hui, quand je m’assois face à la mer, je me souviens de tout ce que j’ai perdu. Je me rappelle le jour où nous avons quitté Gaza, lorsque nous marchions dans cette rue et que les soldats nous ont arrêtés au point de contrôle. Ils ont pris tout mon or, toutes mes affaires. Ils ont tué mon fils sous mes yeux. Je ressens un poids écrasant, impossible à décrire. »
Elle marque une pause, regarde la mer et ajoute : « Tout dans nos vies est devenu salé à cause de la guerre. »
La mer a changé de visage. Mais pour certains, elle reste l’unique moyen de survie. C’est le cas des pêcheurs de Gaza.
Au large de Gaza, chaque sortie en mer pourrait être la dernière
« La pêche a ses saisons. Nous, nous n’en avons plus aucune. »
Abdel Jarboue, 41 ans, pêcheur originaire du camp de réfugiés d’Al-Shati et père de cinq enfants. Son épouse est morte en martyre. Il élève seul ses enfants, et la mer — son unique source de revenus — lui a également été ravie. Avant la guerre, il gérait une activité florissante, employait des ouvriers et travaillait aux côtés de ses fils. Aujourd’hui, il pêche en solitaire. « Nous parvenons à peine à attraper un seul poisson ; c’est insuffisant pour nourrir une famille. Quant au matériel que nous achetions autrefois pour quelques shekels, il coûte désormais des milliers de dollars, quand on parvient même à en trouver. »
Jarboue n’est pas un cas isolé. Adel Abu Riala, 38 ans, originaire de Beit Lahiya et désormais déplacé à Al-Mawasi, est père de quatre enfants ; il pêche depuis treize ans, un métier hérité de son père et de son grand-père. Ses prises quotidiennes suffisent à peine à nourrir sa famille.
Mais la pénurie n’est pas son seul ennemi. « Hier, ils ont blessé mon collègue juste sous mes yeux, l’ont arrêté et ont confisqué son bateau. J’ai échappé à l’arrestation par miracle. L’occupation a détruit mes quatre bateaux et ne m’en a laissé qu’un seul, qui est en panne ; je ne trouve ni clous ni fibre de verre pour le réparer, car l’entrée de tout matériel est interdite. » Il n’a plus accès à la moindre étendue maritime. La mer qu’il a connue toute sa vie est devenue, dit-il, « un lieu qui pue la mort ».
Les forces d’occupation continuent de tirer sur les petites embarcations et les plages, empêchant les pêcheurs de prendre la mer. Les pêcheurs palestiniens sont désormais confrontés à un choix impossible : rester à terre ou risquer leur vie en mer.
Selon les données du syndicat des pêcheurs, 170 pêcheurs ont été tués depuis le début de la guerre, 40 autres blessés et 30 arrêtés en mer. Près de 4.000 pêcheurs ont été touchés par ces attaques incessantes. Les dégâts matériels sont tout aussi dévastateurs : 100 % des bateaux ont été détruits dans le nord de Gaza, 95 % à Gaza-ville et 80 % dans le centre de la bande de Gaza, à Khan Younès et à Rafah.
Khouloud, 33 ans, vit désormais dans une école transformée en centre d’hébergement au sein du camp de Nuseirat. Elle partage cet espace avec des dizaines de familles déplacées : aucune intimité, pas d’eau courante, pas d’espace pour respirer. Chaque journée ressemble à la précédente : l’attente, le bruit, la promiscuité.
Mais ce qui lui pèse le plus, c’est l’absence d’Omar. Elle se rendait souvent au bord de la mer avec son fils de 13 ans. Il était aveugle, mais il aimait le bruit des vagues et la sensation des embruns sur son visage. La mer était sa meilleure amie. Omar a perdu la vie à la suite d’attaques israéliennes, faute de soins médicaux.
« L’occupation m’a coupé du lieu où j’avais tissé un lien profond avec mon fils. Quand je viens au bord de la mer, les vagues me murmurent encore sa voix. »
À Gaza, on dit : « Si tu te perds, suis la mer ; elle te ramènera chez toi. » Mais aujourd’hui, même en suivant la mer, on ne retrouve plus sa maison. Les repères ont disparu, des quartiers entiers ont été rayés de la carte et, là où il y avait autrefois des rues et des souvenirs, il ne reste que des décombres. La mer est toujours là. Les maisons, elles, ne le sont plus.
Mon imagination, pourtant, a déjà quitté Gaza. Je me vois briser le siège et découvrir le monde tel qu’il existe ailleurs. Je m’imagine faire du parachutisme, surfer sur les vagues, assister à des conférences, dédicacer mon premier livre devant un public et dire tout haut ce que nous disons depuis longtemps — comme si j’étais un personnage de roman capable de changer les choses, ne serait-ce qu’un peu. Parfois, je rêve de quelque chose de plus simple : étudier la kinésithérapie dans une université européenne grâce à une bourse complète et bâtir un avenir qui semble impossible depuis l’intérieur de Gaza.
Ces pensées me reviennent chaque fois que je regarde la mer. Ce qui m’effraie le plus, c’est de finir par accepter la vie que je mène aujourd’hui, de vieillir en voyant mes rêves s’effilocher jusqu’à ne plus être que des choses auxquelles j’ai cru autrefois. Je crains qu’un jour, en me regardant dans le miroir, je ne voie quelqu’un qui a renoncé. Mais ce qui m’effraie encore davantage, c’est de perdre ce sentiment de liberté et de possibles que je ressens lorsque je contemple l’horizon. Que signifie la mer pour quelqu’un qui ne peut pas la quitter ?
Je pense toujours à Alaa. Lui aussi contemplait cet horizon. Lui aussi aimait la mer d’un amour infini. Parfois, je l’imagine assis à mes côtés, observant les vagues, rêvant avec moi de notre avenir. Il n’est plus là pour la regarder. Alors, je regarde pour nous deux.
Je me tiens ici, parfois une heure avant le coucher du soleil, tantôt seul, tantôt avec des amis. Je fixe le point le plus lointain de l’horizon et je tends la main vers une vie que je n’ai pas encore vécue, vers des expériences que je n’ai pas encore connues, vers des personnes que je n’ai pas encore rencontrées.
Article original en anglais sur The Rover / Traduction MR
Sarah Emad al-Zaq est une rédactrice de contenus créatifs, essayiste et traductrice originaire de Gaza. Elle écrit depuis le cœur du génocide, depuis le cœur de la faim et de la destruction. À travers ses écrits, elle cherche à trouver sa voix et à préserver son histoire. Elle collecte des fonds pour financer ses études. Vous pouvez faire un don ici.


