Belén Fernández, 13 juin 2026. – Le 11 juin, la Coupe du Monde de la FIFA 2026 a débuté au Mexique, qui, avec les États-Unis et le Canada, co-organise le tournoi cette année dans une démonstration de solidarité continentale.
Dès le départ, le concept d’organisation partagée s’est avéré plutôt absurde, étant donné que l’un des pays hôtes est particulièrement réticent à la coopération. Pour commencer, les États-Unis appliquent un système de restrictions de visas excessives et d’ interdictions de voyager à l’encontre des citoyens de nombreux pays, ce qui rend un événement déjà socio-économiquement exclusif encore plus marginal et brise l’illusion de camaraderie internationale que la Coupe du Monde est censée incarner.
Les États-Unis partagent également une frontière incroyablement militarisée avec le Mexique, pays co-organisateur, que le président américain Donald Trump a menacé à plusieurs reprises de bombardement et d’invasion. Parmi ses autres comportements antisportifs, Trump a qualifié les Mexicains de criminels, de trafiquants de drogue et de violeurs. En 2019, le New York Times a rapporté sa suggestion que les soldats américains tirent sur les migrants et qu’un fossé rempli d’alligators soit aménagé le long de la frontière.
Dès sa réélection l’année dernière, Trump a de facto fermé la frontière US aux demandeurs d’asile et aux réfugiés économiques, une mesure pour le moins ironique, étant donné que les États-Unis sont responsables d’une grande partie des bouleversements mondiaux qui contraignent les populations à migrer.
Un jeune homme que je connais, originaire de l’État mexicain du Michoacán, ravagé par la violence, s’est récemment retrouvé contraint de payer 10.000 dollars à un passeur pour franchir la frontière US à l’aide d’une corde, sa vie au Mexique étant devenue financièrement et physiquement impossible. Autrement dit, tandis que certains habitants de la planète dépensent 10.000 dollars, voire plus, pour des billets de Coupe du monde, ce jeune homme a dû se débrouiller pour réunir la même somme afin de tenter de fuir le Mexique, un pays où règnent la pauvreté et la violence, conséquences de la politique états-unienne.
De son côté, la décision du Mexique de co-organiser un tournoi au coût exorbitant – plutôt que de consacrer des ressources aussi considérables, par exemple, à retrouver les plus de 134.000 personnes disparues dans le pays – a été perçue comme une véritable insulte par de nombreux Mexicains. La plupart de ces disparitions ont eu lieu après le lancement, en 2006, de la soi-disant « guerre contre la drogue », soutenue par les États-Unis, qui s’est en réalité transformée en guerre contre les plus démunis.
Le déploiement massif des forces de sécurité mexicaines autour des sites de la Coupe du monde, forces tristement célèbres pour leurs violations des droits de l’homme et autres formes de répression, a également suscité l’indignation. Parallèlement, la longue histoire de corruption, d’avidité, d’hypocrisie et autres vices de la FIFA a été scrupuleusement perpétuée par son président, Gianni Infantino, qui a remis en décembre à Trump le tout premier « Prix FIFA pour la paix – Le football unit le monde ».
Ce prix aurait été inventé de toutes pièces par Infantino, dans une tentative flagrante de flatterie pour apaiser la colère de Trump suite au refus de l’attribution du prix Nobel de la Paix 2025. Et qui de mieux placé pour recevoir ce premier prix de la FIFA que le principal soutien du génocide israélien dans la bande de Gaza ?
Depuis octobre 2023, Israël a officiellement tué quelque 73.000 Palestiniens à Gaza, dont au moins 421 footballeurs. Dans les mois qui ont suivi cette manœuvre servile d’Infantino, le lauréat du prix de la paix de la FIFA s’est employé à « unir le monde », notamment en kidnappant le président du Venezuela, en lançant conjointement avec Israël une guerre apocalyptique contre l’Iran et en contribuant au financement de la reprise de l’occupation et de la destruction du Sud-Liban par Israël. Alors que le Canada, co-organisateur de la Coupe du Monde, aime se présenter comme le simple voisin innocent des États-Unis, sa propre complicité dans le génocide et les transferts d’armes à Israël lui vaut également de nombreuses réprimandes morales.
Cependant, les États-Unis sont la principale force mobilisée pour que cette Coupe du Monde soit aussi conflictuelle et morose que possible. Quelques jours avant le début de la compétition, la fédération iranienne de football a annoncé le retrait de ses billets pour les trois matchs de l’Iran aux États-Unis. Quinze membres de son personnel se sont également vu refuser un visa.
Cependant, les États-Unis sont la principale force mobilisée pour que cette Coupe du monde soit aussi conflictuelle et morose que possible. Quelques jours avant le début de la compétition, la fédération iranienne de football a annoncé que les billets qui lui avaient été alloués pour les trois matchs de l’Iran aux États-Unis avaient été annulés. Quinze membres de son personnel se sont également vu refuser un visa.
Il y a aussi le cas d’Omar Artan, l’arbitre somalien de haut niveau qui devait officier pendant la Coupe du Monde, mais qui s’est vu refuser l’entrée aux États-Unis la semaine dernière. Enfin, les ressortissants haïtiens étant formellement interdits d’entrée sur le territoire américain, leurs supporters peuvent faire une croix sur l’idée de se rendre aux États-Unis pour soutenir leur équipe. Bien sûr, la Somalie et Haïti ont toutes deux subi des incursions transfrontalières dévastatrices de l’armée américaine au fil des décennies, mais il serait impensable que leurs citoyens franchissent la frontière américaine pour assister à un match de football.
Les détentions et expulsions massives orchestrées par Trump ont également anéanti le bel idéal d’« unité », tandis que les prix astronomiques des billets témoignent de ce qui pourrait bien être le plus grand coup de maître du capitalisme lors de cette Coupe du monde : un rappel que tous les êtres humains ne sont pas égaux.
Pour couronner le tout, l’équipe iranienne de la Coupe du monde a été contrainte de s’installer à Tijuana, ville frontalière mexicaine, et n’est autorisée à entrer aux États-Unis que le temps de chaque match, après quoi elle doit quitter le sol US. Cette situation rappelle, d’une certaine manière, la politique du « Rester au Mexique » mise en œuvre sous la première administration Trump, qui avait transformé le pays en dépotoir pour les visiteurs indésirables. La dernière fois que j’ai franchi la frontière américaine depuis Tijuana, l’expérience fut suffisamment humiliante, même pour un citoyen américain. J’avais imprudemment tenté de la traverser avec une simple mandarine en ma possession, que les douaniers américains ont traitée comme s’il s’agissait d’une ogive nucléaire. (Je conseillerais donc à l’équipe iranienne de laisser tout fruit chez elle.) Certes, avant le génocide, il était plus facile de se laisser emporter par la Coupe du Monde et la beauté du football – sans parler de la corruption endémique de la FIFA, de l’avidité des entreprises et des manœuvres douteuses. La Coupe du Monde 2022 au Qatar a offert des moments d’une beauté pure, comme lorsque l’équipe marocaine a non seulement vaincu les anciens colonisateurs européens, mais a aussi choisi de mettre en avant la cause palestinienne et, plus généralement, de rayonner d’humanité.
Cette fois-ci, cependant, l’arrogance impériale et le contexte de cataclysme alimenté par les États-Unis au Moyen-Orient ne laissent guère de place à l’enthousiasme et à la magie que le football a si souvent suscités. Cela dit, je ne vais pas vous mentir : j’ai regardé le match d’ouverture entre le Mexique et l’Afrique du Sud à la télévision, ici dans le sud de l’Italie, et j’étais même un peu enthousiaste. J’ai enfilé un de mes maillots de l’équipe mexicaine, je me suis acheté quelques bières et je me suis installée seule par terre dans ma chambre, la télé allumée sur la chaîne italienne Rai 1.
Comme à leur habitude, les gens de Rai 1 avaient décidé que le programme d’avant-match le plus approprié serait une visite chez d’anciens Iraniens installés en Californie, qui se considéraient comme Perses et qui soutenaient l’équipe américaine plutôt que l’Iran. J’ai baissé le son et j’ai bu une autre bière.
Au final, la Coupe du monde a toujours été politique. Mais cette année, la frontière américaine traverse le tournoi de part en part – et il n’y a rien de beau là-dedans.
Article original en anglais sur Al Jazeera / Traduction MR
