L’Espagne est-elle punie ?

Belén Fernández, 1er août 2026 – Plus tôt cette semaine, au moins 57 migrants sont morts en tentant de franchir la frontière entre le Maroc et Ceuta, l’une des deux enclaves espagnoles situées sur le continent africain. En l’espace de 24 heures seulement, des dizaines de milliers de personnes sont entrées à Ceuta, un événement que le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez a dénoncé comme une « violation de la souveraineté territoriale ».

S’exprimant depuis Ceuta le 31 juillet 2026, le Premier ministre espagnol, Pedro Sánchez, a déclaré que l’afflux massif de migrants en provenance du Maroc constituait une « violation de la souveraineté territoriale de l’Espagne ». (capture d’écran de la vidéo publiée sur Al Jazeera)

Bon nombre des migrants interrogés dans les reportages ont affirmé avoir été encouragés à entreprendre ce périple par des publications sur les réseaux sociaux.

L’ambassadeur d’Israël auprès des Nations unies, Danny Danon, n’a pas tardé à s’emparer de X pour se plaindre du fait que « l’Espagne, qui ne manque jamais une occasion de faire la leçon à Israël, a déclaré l’état d’urgence à Ceuta à la suite de la crise liée à sa politique d’immigration ».

En effet, le gouvernement Sánchez s’est montré de plus en plus critique à l’égard d’Israël, qualifiant le pays d’« État génocidaire » et annulant en conséquence d’importants contrats d’armement. En 2024, l’Espagne a reconnu l’État de Palestine.

Aujourd’hui, au lendemain de l’épisode de Ceuta, Israël — un pays où l’hypocrisie pourrait tout aussi bien être érigée en politique d’État officielle — a sauté sur l’occasion pour dénoncer l’attitude prétendument hypocrite des Espagnols. Dans sa publication sur X, Danon a ajouté : « Peut-être qu’avant de continuer à nous faire la leçon, l’Espagne devrait expliquer au monde pourquoi elle conserve des enclaves coloniales en Afrique. »

Certes, difficile de faire preuve de plus d’hypocrisie que lorsqu’on se plaint d’« enclaves coloniales » alors que son propre pays perpètre non seulement un génocide pur et simple des Palestiniens dans la bande de Gaza, mais aussi une occupation coloniale brutale ayant abouti à une annexion de fait de la Cisjordanie.

Cela dit, Israël n’a jamais fait preuve d’une grande maîtrise de la raison et de la logique, préférant propager une réalité inversée selon laquelle les Palestiniens massacrés en masse sont les terroristes, tandis que les auteurs de ces massacres sont les victimes.

Tout comme l’enclave de Melilla, Ceuta est revendiquée par le Maroc. Et contrairement à l’Espagne, le Maroc entretient de bonnes relations avec Israël. En 2020, le pays a adhéré aux accords d’Abraham, devenant ainsi la quatrième nation arabe à normaliser ses relations avec Israël dans le cadre de cet accord.

En réaction à la colère manifestée par Danon sur X, le ministre espagnol des Transports, Oscar Puente, a écrit : « Eh bien, tout devient assez clair » – une allusion probable aux spéculations actuelles selon lesquelles Israël aurait joué un rôle dans l’afflux massif de migrants à Ceuta pour punir l’Espagne de ses fautes, notamment son opposition au génocide.

Ces spéculations ont été alimentées par des déclarations publiques de responsables israéliens et de commentateurs pro-israéliens. Dans un article publié en mars, Michael Rubin, ancien responsable du Pentagone, a suggéré que « les Marocains devraient se rassembler, envoyer des bulldozers à la frontière, puis pénétrer sans armes à Ceuta et Melilla pour y hisser le drapeau [marocain] ».

Par ailleurs, dans une tribune publiée sur le site d’information israélien Ynet News, Amine Ayoub – chercheur au sein du groupe de réflexion néoconservateur Middle East Forum – a suggéré qu’Israël « aide le Maroc à récupérer » Ceuta et Melilla. Selon lui, le moment était particulièrement propice à une telle opération en raison des relations tendues entre les États-Unis et l’Espagne, le gouvernement espagnol s’étant montré exaspéramment récalcitrant dans la guerre menée par les États-Unis et Israël contre l’Iran.

Lorsque le conflit a éclaté fin février, l’Espagne a refusé aux États-Unis l’utilisation de ses bases militaires. Le mois suivant, des informations ont circulé selon lesquelles les États-Unis auraient envisagé de suspendre l’Espagne de l’OTAN.

Soulignant que les Accords d’Abraham avaient instauré un « cadre permettant de reconfigurer les alliances au Moyen-Orient et en Afrique du Nord de manière à servir simultanément les intérêts américains et israéliens », Ayoub a estimé qu’« aider le Maroc à récupérer Ceuta et Melilla servirait ce cadre tout en sanctionnant un membre de l’OTAN qui, à un moment critique pour l’Alliance, a privilégié à maintes reprises l’obstruction au partenariat ».

Dans la toute dernière phrase de son intervention, Ayoub a révélé la véritable raison de cette « aide » israélienne au Maroc : « Il s’agit d’un investissement stratégique dans un partenaire qui, de l’autre côté du détroit de Gibraltar, détient la clé de l’un des points de passage maritimes les plus vitaux au monde. »

Reste à savoir si Israël est effectivement impliqué dans les événements survenus cette semaine à Ceuta. Il suffit toutefois de rappeler que ce pays n’a jamais vraiment rechigné à s’ingérer de manière occulte dans les affaires d’autrui. De son côté, le président américain Donald Trump a brandi l’« invasion » de Ceuta comme une preuve de l’incompétence du gouvernement Sánchez – et comme un avertissement quant à ce qui attendrait les États-Unis si les démocrates revenaient au pouvoir : « C’est terrible. Souvenez-vous de cette image. Voilà ce qui nous arrivera dans trois ans si le mauvais camp l’emporte. »

Israël aurait sans doute préféré que le dirigeant américain en tire une conclusion quelque peu différente – peut-être celle reconnaissant la souveraineté marocaine sur l’enclave stratégique de Ceuta.

Mais, cette fois-ci, la tentation d’alimenter la peur par une rhétorique xénophobe a apparemment pris le dessus chez Trump.

Alors qu’Israël continue de s’indigner bruyamment du « deux poids, deux mesures » de l’Espagne et de s’efforcer par ailleurs de détourner l’attention de ses propres atrocités coloniales et de sa politique génocidaire, on peut affirmer sans risque de se tromper que l’hypocrisie israélienne ne connaît pas de frontières.

Article original en anglais sur Al Jazeera / Traduction MR