Les crocodiles de Ben Gvir : la dernière arme de la guerre menée par Israël avec des animaux contre les Palestiniens

Joseph Massad, 30 juillet 2026 – Au début du mois, le ministre israélien de la Sécurité nationale, Itamar Ben Gvir, a annoncé qu’Israël utiliserait des crocodiles du Nil comme gardiens pour les prisonniers politiques palestiniens.

Prison israélienne Nafah, dans le désert du Nakab.

Le programme débutera à la prison de Ketziot, la plus grande d’Israël, située dans le désert du Néguev (Naqab). Cet établissement a servi de camp de concentration où des milliers de Palestiniens ont été incarcérés entre 1988 et 1995, durant la Première Intifada. Les Palestiniens connaissaient Ketziot sous le nom de camp Ansar III.

Pour faciliter la mise en œuvre de ce projet, la ministre de la Protection de l’environnement, Idit Silman, a classé le crocodile dans la catégorie des « animaux sauvages élevés en captivité ». En vertu de cette nouvelle classification, les reptiles seront lâchés dans les fossés entourant les geôles israéliennes, là où les Palestiniens sont emprisonnés et traités comme des animaux.

Ben Gvir s’est inspiré du nouveau centre de détention pour migrants en Floride, surnommé « Alligator Alcatraz », que le président américain Donald Trump a visité l’année dernière. Cette prison de l’horreur est située « au cœur d’une vaste zone humide subtropicale peuplée d’alligators, de crocodiles et de pythons ».

Une colonie de peuplement en inspire une autre.

Les animaux occupent depuis longtemps une place dans les stratégies israéliennes mises en place pour dominer et opprimer les Palestiniens, et pour « ramener » la Palestine à son passé hébraïque fantasmé. Les dirigeants sionistes et israéliens ont régulièrement comparé les Palestiniens à des animaux, mais la guerre animale menée par Israël dépasse le stade de la métaphore pour impliquer de véritables animaux.

La guerre avec des animaux

Les dirigeants sionistes et israéliens qualifient depuis longtemps les Palestiniens d’ animaux, en précisant souvent l’espèce.

Pour justifier le lancement du génocide à Gaza, par exemple, le ministre israélien de la Défense de l’époque, Yoav Gallant, a qualifié les Palestiniens d’« animaux humains ».

En revanche, dans les années 1960 et au début des années 1970, le ministre israélien de la Défense Moshe Dayan, incapable de déterminer à quelle espèce d’insectes ou de mammifères les Palestiniens ressemblaient le plus, les a qualifiés tour à tour de « guêpes » et de « chiens », par souci de non-discrimination.

Dans les années 1980, le Premier ministre israélien Menachem Begin les a élevés au rang de « bêtes à deux pattes », tandis que l’ancien chef d’état-major israélien Rafael Eitan les a rabaissés au rang de « cafards ». Le Premier ministre israélien Yitzhak Shamir a privilégié la catégorie entomologique, qualifiant les manifestants palestiniens de « criquets ».

Ironie du sort, en 2000, le Premier ministre Ehud Barak a comparé les Palestiniens à des « crocodiles ». Le plan de Ben Gvir consisterait, semble-t-il, à faire garder les crocodiles métaphoriques par de vrais crocodiles.

Au-delà des comparaisons et des métaphores, le projet du ministre n’inaugure pas une guerre avec des animaux contre les Palestiniens. Depuis des décennies, Israël utilise les animaux pour les opprimer et les humilier, tout en ciblant à la fois les Palestiniens et leurs animaux avec sa machine à tuer, les traitant comme s’ils appartenaient à la même espèce.

Dans un reportage glaçant d’Al Jazeera English daté du 28 novembre 2023, l’écrivain et poète palestinien Refaat Alareer, bénévole auprès de la municipalité de Gaza, fait visiter aux téléspectateurs le zoo dévasté de la ville, montrant des animaux morts ou mourant de faim. Une semaine plus tard, Israël allait perpétrer le meurtre — désormais tristement célèbre — d’Alareer et de plusieurs membres de sa famille, dans le cadre du génocide en cours.

Lorsqu’ils ne tuent pas les animaux des Palestiniens, les colons israéliens les volent, tout comme leur bétail et leurs autres animaux d’élevage. Israël a même volé la vipère indigène de Palestine en 2018 pour la proclamer « serpent national ».

L’intérêt des sionistes pour les animaux, et en particulier pour les serpents, remonte au fondateur de l’Organisation sioniste, Theodor Herzl, qui a exposé dans ses journaux intimes ce qu’il convenait de faire des populations autochtones et des animaux de Palestine. Après avoir évoqué la manière d’expulser les Palestiniens pour les remplacer par des colons juifs européens, il écrivit :

« Si nous nous installons dans une région peuplée d’animaux sauvages auxquels les Juifs ne sont pas habitués — grands serpents, etc. — je ferai appel aux indigènes, avant de leur fournir un emploi dans les pays de transit, pour exterminer ces animaux. Des primes élevées seront offertes [par les Juifs] pour les peaux de serpent, etc., ainsi que pour leurs œufs. »

Après plus d’un siècle de colonisation et d’expulsions sionistes, les Palestiniens et leurs serpents — au grand dam d’Israël et de ses colons juifs — sont toujours présents dans le pays.

Fantasmes bibliques

Sous le mandat britannique, les Britanniques, colonisateurs cruels, ont importé des chiens racistes d’Afrique du Sud et les ont lâchés contre les révolutionnaires anticolonialistes palestiniens dans leurs geôles à la fin des années 1930. Les Britanniques affamaient et excitaient les chiens avant de les lâcher sur les prisonniers pour qu’ils « dévorent » leur chair.

Depuis 1967, toutefois, les Israéliens, plus inventifs, mènent une véritable guerre animale contre les Palestiniens. Bien avant le projet de gardiens-crocodiles, ils ont utilisé des chiens, des sangliers, des moutons, des vaches, des cerfs, des ânes sauvages et des oiseaux comme instruments d’oppression, et ils continuent de le faire.

Des fantasmes bibliques ont inspiré Avraham Yoffe — général de l’armée israélienne en 1948 devenu par la suite le premier directeur de l’Autorité israélienne de la nature et des parcs — à lancer ce que les Israéliens ont appelé le « retour » et la « réintroduction » d’espèces animales mentionnées dans la Bible.

Deux de ces animaux ont été « ramenés » en Israël — tout comme les Juifs y sont « revenus » — depuis l’Iran, où les deux espèces avaient subsisté : le daim de Perse et l’hémione (âne sauvage d’Asie).

L’âne sauvage a été introduit dans le Nakab (Néguev) entre 1982 et 1987, après que le zoo du Shah d’Iran, à Téhéran, l’ait offert à Israël avant la chute du régime. Quant aux daims, quatre d’entre eux ont été audacieusement capturés dans la nature et « sauvés » d’Iran par Israël à la veille de la Révolution islamique, les « sauvant » ainsi du nouveau régime.

Les ânes sauvages, mentionnés dans le Livre de Job, ont été « réintroduits » dans le Néguev et ont empiété sur les territoires fréquentés par les chameaux des Bédouins palestiniens. Les propriétaires de ces chameaux ont été sanctionnés pour avoir laissé leurs bêtes s’abreuver à des points d’eau traditionnels, désormais réservés aux ânes « de retour ». Rien qu’en 2018 et 2019, Israël a infligé 76 amendes, pour un montant total de 544 300 shekels (160.000 dollars), à des Bédouins palestiniens parce que leurs chameaux avaient pénétré sur le territoire appartenant désormais aux ânes sauvages.

Quant aux daims, leur « retour » a incité Israël à éliminer la population de chiens sauvages des collines de Jérusalem avant de les réintroduire en 2005. Ces chiens ont été requalifiés en animaux « redevenus sauvages » afin de permettre leur « abattage » légal au nom de la préservation des daims.

L’élimination de chiens palestiniens et l’expulsion de chameaux palestiniens de leur territoire d’origine constituent un sort qui n’est pas sans rappeler celui qu’Israël a réservé au peuple palestinien lui-même ; tout cela dans le but de rendre la terre biblique et « à nouveau juive », comme l’a argumenté Irus Braverman, professeure de droit et avocate spécialisée en droit de l’environnement en Israël.

La faune sauvage comme arme

Israël a également criminalisé la pratique populaire consistant à détenir des chardonnerets – de petits oiseaux prisés en Palestine et dans les pays arabes voisins pour leurs couleurs éclatantes et leur chant mélodieux.

Toutefois, la guerre menée par Israël en utilisant les animaux est bien plus violente que ces histoires de daims, d’ânes sauvages et de chardonnerets.

Depuis 2009, voire plus tôt, la colonie de peuplement israélienne utilise des sangliers comme arme contre les Palestiniens en Cisjordanie. Elle a réitéré cette pratique en 2014 et en 2022 : des colons israéliens ont chargé des sangliers dans des camions pour les relâcher près de communautés palestiniennes qui, contrairement aux colonies israéliennes illégales et clôturées situées à proximité, restent exposées aux incursions de ces animaux.

Les sangliers ont attaqué et blessé des personnes et du bétail tout en détruisant les cultures. Israël interdit aux Palestiniens de les abattre, car ils constituent une espèce protégée.

Cette instrumentalisation de la faune se poursuit. En avril 2025, l’armée israélienne a lâché 18 sangliers à Iktaba, un village palestinien assiégé près du camp de réfugiés de Nour Shams (Tulkarem), en Cisjordanie occupée. Israël avait expulsé les habitants du camp et commencé à le détruire. Ces sangliers étaient là pour terroriser les Palestiniens cherchant à regagner leur foyer.

Outre le sauvetage de daims face à la République islamique en 1978, Israël a également cherché à « sauver » les ânes de Gaza de l’« esclavage » palestinien, tout en perpétrant un génocide contre le peuple palestinien.

Les Palestiniens de Gaza dépendent des ânes et des chevaux pour le transport, l’approvisionnement en eau, la collecte de bois de chauffage, l’agriculture ainsi que pour le déplacement des journalistes et des équipes humanitaires ; le vol de ces ânes s’inscrit donc dans la stratégie génocidaire d’Israël.

Des centaines d’ânes survivants ont été capturés et volés, alors que plus de 97 % de la population animale de Gaza – incluant vaches, moutons, chèvres, chevaux, mules et ânes – a été anéantie depuis le début du génocide, tout comme 84 % de la végétation.

En Cisjordanie également, des colons attaquent, volent et tuent régulièrement le bétail palestinien. Un rapport d’Amnesty International détaille cette guerre menée contre le bétail, notamment le vol des terres de pâturage palestiniennes par Israël.

Chiens d’attaque

Alors que des chiens palestiniens « sauvages » ont été abattus pour permettre aux daims persans de faire qu’Israël soit à nouveau « juif » (1), des chiens européens sont importés pour attaquer les Palestiniens et, plus récemment, pour les violer.

Les Pays-Bas, ennemis du peuple palestinien depuis 1948, sont un fournisseur majeur de ces chiens d’attaque racistes. L’unité canine israélienne Oketz importe également des chiens d’autres fournisseurs européens et les dresse pour terroriser les civils.

Entre octobre 2023 et 2025, Israël a mené au moins 146 attaques impliquant l’unité Oketz, tuant Mohammad Bhar — un Palestinien de 24 ans atteint de trisomie 21 et d’autisme — à son domicile et blessant des dizaines d’autres personnes. Des organisations de défense des droits humains ont révélé une grande partie de cette guerre canine.

Plus effroyable encore, Israël a dressé ces chiens racistes à violer des prisonniers palestiniens, comme cela a été révélé au cours de l’année écoulée. Même le New York Times a fini par daigner rapporter l’existence de ces chiens violeurs dressés par Israël, étant donnée l’ampleur de l’horreur.

N’oublions pas l’humanité dont fait preuve la loi israélienne envers les animaux sauvages — par opposition aux animaux et aux humains palestiniens —, et rappelons que les juges au cœur tendre de la Cour suprême israélienne furent parmi les premiers au monde à interdire la production de foie gras en 2003, protégeant ainsi les oies et les canards domestiques de la torture du gavage.

Cette même Cour autorise, bien entendu, la torture des Palestiniens. En 2015, à l’inverse, Israël a légalisé le gavage des Palestiniens en grève de la faim dans ses geôles, une pratique condamnée à l’échelle internationale comme étant de la torture.

Dans ce contexte, le projet de Ben Gvir d’utiliser des crocodiles du Nil pour garder des « crocodiles humains » n’a rien d’outrageant ; il témoigne plutôt de l’amour bienveillant d’Israël pour toutes les espèces animales, à l’exception des « animaux humains » palestiniens, qu’il s’obstine à vouloir exterminer — cette fois en les livrant en pâture aux crocodiles du Nil.

Article original en anglais sur Middle East Eye / Traduction MR

(1) Joseph Massad écrit avec ironie : « to make Israel ‘Jewish’ again », sur le modèle du slogan trumpien MAGA « Make America Great Again », Rendre sa grandeur à l’Amérique.