Déjouer le ciel : l’histoire secrète de la résistance souterraine de Gaza

Ramzy Baroud, septembre 2026.En retraçant la lutte armée à Gaza, depuis les dispositifs de défense antiques jusqu’à la guerre des tunnels moderne, Ramzy Baroud examine comment la géographie, la dépossession et la capacité d’action des Palestiniens ont façonné une résistance durable.

Une plaine impitoyable

Gaza est une terre plate — si plate que la moindre élévation du terrain est qualifiée de colline. Tel al-Muntar, à l’est.de la ville de Gaza, et Tel al-Sultan, près de Rafah, occupent une place particulière dans la mémoire locale, bien qu’ailleurs au Levant, ils ne seraient guère considérés comme des collines.

Le paysage semble peu propice à une résistance armée dont les racines remontent à l’Antiquité. En théorie, quiconque se tient sur la moindre hauteur peut observer le moindre mouvement en contrebas. Comment, dès lors, les défenseurs de Gaza ont-ils réussi à opérer ?

La question se fait encore plus pressante aujourd’hui. Comment une résistance organisée a-t-elle pu survivre pendant des décennies face à Israël et à la technologie militaire de pointe fournie par les États-Unis et d’autres puissances occidentales ? Des satellites surveillent Gaza depuis l’espace. Des drones de surveillance restent dans le ciel pendant des heures. Des caméras thermiques repèrent les mouvements, tandis que des systèmes sismiques détectent toute activité souterraine. Des armes à guidage de précision peuvent frapper presque n’importe quel point de la bande de Gaza.

Le territoire de la bande de Gaza n’offre que peu d’abris naturels. Selon tous les critères conventionnels de la guerre, une résistance opérant dans de telles conditions n’aurait pas dû pouvoir survivre aussi longtemps. L’histoire de Gaza est indissociable de l’expérience palestinienne dans son ensemble, avec ses traumatismes, son identité et ses aspirations nationales partagés. Parallèlement, la géographie et l’histoire singulières de Gaza ont façonné une identité qui lui est propre.

Pendant des siècles, bien avant la création d’Israël, Gaza s’est dressée le long de la Via Maris, l’ancienne route reliant l’Afrique à l’Asie. Les marchands l’empruntaient, tout comme les armées d’invasion. Sa situation géographique a fait de Gaza à la fois une porte d’entrée et un champ de bataille fréquent, où la population locale a lutté à maintes reprises contre la domination étrangère. La bande de Gaza moderne a été façonnée par la Nakba de 1948. La majeure partie de sa population n’était pas originaire de la ville ou de sa région immédiate, mais se composait de réfugiés et, plus tard, de leurs descendants. Des milices sionistes les avaient chassés de villes côtières, de bourgades et de villages agricoles à travers la Palestine historique — notamment Al-Majdal, Simsim, Hamama, Al-Faluja, Beit Daras et bien d’autres. Plus de 200.000 Palestiniens déplacés furent contraints de s’entasser sur une étroite bande côtière de seulement 40 kilomètres de long.

Ce bouleversement a transformé le tissu social de Gaza ainsi que sa conception de la lutte. Une population enracinée, essentiellement agricole, s’est retrouvée soudainement concentrée dans des camps de réfugiés tels que Shati, Jabaliya, Nuseirat et Khan Younès, où la perte est devenue une réalité quotidienne partagée avec laquelle il fallait composer. Parallèlement, le siège, l’enfermement, la pauvreté et l’apatridie ont renforcé une culture de la résistance axée sur le droit au retour et sur le sumud — cette inébranlable persévérance.

Toutefois, la démographie, la géographie et la logistique militaire ne suffisent pas à expliquer la capacité de résistance de Gaza. Cette forme singulière de courage et de sumud a été façonnée par divers facteurs : convictions spirituelles, deuil partagé, mémoire historique et une vision politique profondément ancrée.

Il est impossible d’explorer ici en détail ces dimensions spirituelles et psychologiques ; elles sont pourtant essentielles, car sans elles, la résilience militaire de Gaza perd une grande partie de son sens.

Ce point est également crucial car de nombreux commentateurs, s’inspirant souvent des médias israéliens, invoquent des théories du complot lorsqu’ils ne parviennent pas à appréhender la capacité d’agir (agency) des Palestiniens. Netanyahu était-il au courant des événements du 7 octobre à l’avance et a-t-il laissé faire ? Les Palestiniens n’étaient-ils que des pions dans une manœuvre des services de renseignement israéliens ? L’opération — ainsi que le génocide et les destructions qui ont suivi — s’inscrivait-elle dans un plan israélien visant à remodeler la région ?

De telles interprétations nient aux Palestiniens tout rôle d’acteurs de leur propre lutte. Elles réduisent un peuple tout entier à l’état d’objet de l’histoire plutôt que d’acteur de sa création, tout comme les travaux universitaires de l’ère impériale — et même certaines anciennes approches anticoloniales — déniaient autrefois aux peuples colonisés le droit de façonner leur propre avenir. On ne saurait considérer les habitants de Gaza comme des figures passives attendant qu’autrui écrive le scénario. Leurs tactiques, leur ingéniosité et leur endurance découlent de leur propre détermination à résister à l’effacement colonial.

C’est en gardant ce contexte à l’esprit que l’on peut aborder la longue histoire de la lutte armée à Gaza.

Une défense ancestrale sur un horizon plat

Depuis l’Antiquité, Gaza a résisté aux conquêtes étrangères. Le territoire est situé sur la route côtière reliant le delta du Nil au Levant et à la Mésopotamie ; pour les conquérants — des pharaons, Assyriens, Babyloniens, Perses, Grecs et Romains jusqu’aux croisés et aux Ottomans —, le contrôle de Gaza revêtait une importance stratégique capitale.

Privés de forteresses montagneuses ou de zones sauvages pour les protéger, les défenseurs de Gaza s’en remettaient aux fortifications qu’ils avaient eux-mêmes érigées ainsi qu’à leur propre détermination. L’exemple antique le plus célèbre remonte à 332 av. J.-C., lorsque Alexandre le Grand assiégea la ville : après s’être emparé de la forteresse insulaire de Tyr, Alexandre fit route vers le sud pour sécuriser le chemin menant à l’Égypte. À Gaza, il découvrit une cité fortifiée bâtie sur un tertre artificiel, entourée de sable et de plaines découvertes, et placée sous le commandement d’un gouverneur nommé Batis.

Batis organisa une défense acharnée, s’appuyant sur des ouvrages en terre, des tranchées et des galeries souterraines destinées à saper les engins de siège macédoniens. Pendant plus de deux mois, Gaza tint tête à l’une des armées les plus redoutables de l’Antiquité, infligeant de lourdes pertes et blessant Alexandre lui-même. Lorsque les murailles finirent par céder, Alexandre fit massacrer la garnison. Selon les récits historiques, il ordonna ensuite que Batis soit attaché par les chevilles à un char et traîné autour des remparts de la ville, reproduisant ainsi le sort réservé par Achille à Hector.

Ce siège illustra une leçon qui allait se répéter tout au long de l’histoire de Gaza : là où le terrain n’offrait ni hauteur naturelle ni abri, les défenseurs devaient le remodeler. Les tranchées, les ouvrages en terre et les passages souterrains se substituèrent à la protection que la géographie leur avait refusée.

La Nakba : la naissance des camps

L’histoire moderne de la résistance à Gaza a débuté avec la Nakba de 1948. Avant cette date, le district de Gaza était une région côtière prospère, constituée d’un centre urbain entouré de villages agricoles productifs. La guerre a brisé cet univers social et économique.

Au cours d’opérations telles que Yoav et Harel, les milices sionistes — la Haganah, l’Irgoun et, plus tard, l’armée israélienne nouvellement formée — ont vidé, détruit et dépeuplé des dizaines de villages palestiniens à travers la plaine côtière méridionale. Plus de 200 000 réfugiés ont fui vers la bande de Gaza, placée sous administration égyptienne par les accords d’armistice de 1949. La population de l’enclave a triplé presque du jour au lendemain, faisant de ce territoire l’un des lieux les plus densément peuplés au monde.

L’Office de secours et de travaux des Nations unies (UNRWA), nouvellement créé, a établi huit camps de réfugiés officiels : Jabaliya, Beach Camp (Shati), Nuseirat, Al-Bureij, Maghazi, Deir al-Balah, Khan Younès et Rafah. Conçus comme des abris temporaires, ils se sont progressivement transformés en quartiers de béton surpeuplés, faits de ruelles étroites, de maisons aux murs fins et de points d’eau collectifs.

Ce bouleversement démographique a durablement politisé Gaza. Les habitants de Shati et de Jabaliya étaient des agriculteurs, des pêcheurs et des citadins déracinés de localités telles que Beit Daras, Al-Majdal et Hamama. Les familles conservaient les clés en fer de leurs maisons en pierre et gardaient en mémoire les limites de leurs orangeraies.

Dans les camps, la douleur personnelle, la pauvreté et la dépossession sont devenues une expérience politique commune. Pour chaque nouvelle génération, le retour dans les villages et les champs situés au-delà de la ligne d’armistice est demeuré une revendication politique centrale.

L’ère des Fedayins

Au début des années 1950, la colère et le désespoir des réfugiés commencèrent à déborder au-delà des lignes d’armistice. Au début, beaucoup traversaient la frontière pour récolter des cultures abandonnées, récupérer des biens ou retrouver des proches dont ils avaient été séparés. Israël qualifiait chacune de ces traversées d’« infiltration », tirant souvent sur ceux qu’il interceptait et menant des raids de représailles destructeurs dans la bande de Gaza, alors sous administration égyptienne.

C’est de ce cycle de violence frontalière qu’émergèrent les fedayins — littéralement « ceux qui se sacrifient ». Il s’agissait initialement de groupes autonomes et peu structurés de jeunes réfugiés armés. Ils franchissaient la frontière pour attaquer des postes militaires, saboter des infrastructures et tendre des embuscades aux patrouilles.

En 1955, le président égyptien Gamal Abdel Nasser prit conscience de la force politique qui se constituait dans les camps de réfugiés et changea de stratégie. Les services de renseignement militaire égyptiens commencèrent à organiser, armer et entraîner des unités de fedayins. Sous direction égyptienne, Gaza devint une base pour des incursions armées dans le sud de la Palestine, territoire désormais intégré à l’État d’Israël, alors récemment créé.

Les fedayins marquèrent le premier basculement organisé, après la Nakba, d’un statut de réfugiés palestiniens simples bénéficiaires d’une aide humanitaire vers celui d’acteurs politiques. La crainte israélienne face à la multiplication de ces raids contribua à motiver la participation d’Israël à la guerre du Sinaï en 1956. Durant la brève occupation de Gaza, les forces israéliennes perpétrèrent des massacres de réfugiés et de fedayins à Khan Younès et à Rafah — illustrant d’emblée les enjeux de la guerre frontalière au sein de l’enclave.

L’ALP et la brigade Aïn Djalout

Parallèlement aux groupes de guérilla, des institutions militaires palestiniennes soutenues par des États voyaient également le jour. La Ligue arabe a supervisé la création de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) en 1964 ; l’année suivante, l’OLP a mis sur pied une branche militaire conventionnelle : l’Armée de libération de la Palestine (ALP).

À Gaza, l’ALP était principalement représentée par la brigade Aïn Djalout, baptisée ainsi en référence à la bataille de 1260 en Palestine, au cours de laquelle les Mamelouks avaient vaincu l’armée mongole. Stationnée à Gaza sous tutelle égyptienne, cette brigade était composée en grande partie de jeunes réfugiés ayant reçu une formation militaire conventionnelle — incluant le maniement de l’artillerie et des tactiques de combat — dispensée par des officiers égyptiens.

Contrairement aux cellules autonomes de fedayins, la brigade Aïn Djalout fonctionnait comme une force militaire structurée et en uniforme, dotée de grades et d’une hiérarchie de commandement clairs, ainsi que d’un armement lourd. Durant la guerre des Six Jours en 1967, la brigade a combattu avec ténacité les colonnes blindées israéliennes qui progressaient le long de la route côtière, subissant de lourdes pertes alors que les forces israéliennes s’emparaient de la bande de Gaza.

Après la défaite de 1967, la structure conventionnelle de l’ALP fut en grande partie détruite ou contrainte à l’exil, mais la brigade Aïn Djalout laissa un héritage important. Des milliers de jeunes Gazaouis y avaient appris l’entretien des armes, la discipline militaire et les tactiques de combat. Sous l’occupation, nombre de ces vétérans regagnèrent les camps, porteurs d’une expertise qui allait alimenter les réseaux de guérilla clandestine des années 1970 et 1980.

L’après-guerre de 1967 : pourquoi la gauche a dominé Gaza

Après l’occupation de la Cisjordanie, de Gaza et de Jérusalem-Est par Israël en 1967, le mouvement national palestinien a dû répondre à une question urgente : comment organiser la résistance sous un régime militaire direct ? Gaza et la Cisjordanie ont rapidement emprunté des voies différentes.

En Cisjordanie, le Fatah — le mouvement de Yasser Arafat — a tenté de mettre en place des cellules armées dès le début, mais s’est heurté à d’importants obstacles géographiques et opérationnels. Le terrain découvert de la vallée du Jourdain, conjugué aux opérations israéliennes agressives de contre-insurrection et à l’expulsion ultérieure des bases de l’OLP de Jordanie lors de « Septembre noir » (1970), a contraint le Fatah à transférer ses principales structures de commandement au Liban, réorientant ainsi son action vers la diplomatie internationale et les opérations transfrontalières menées depuis l’étranger.

À Gaza, en revanche, des factions marxistes-léninistes — au premier rang desquelles le Front populaire de libération de la Palestine (FPLP) de George Habash — ont établi une solide implantation et mené une campagne soutenue de guérilla urbaine depuis l’intérieur même du territoire occupé.

Pourquoi la gauche a-t-elle réussi à s’implanter aussi fortement à Gaza alors que le Fatah peinait à y prendre pied ? La réponse réside, en grande partie, dans les conditions sociales et géographiques de la bande de Gaza :

* Des camps de réfugiés densément peuplés et une expérience commune du déplacement :

Les camps de réfugiés surpeuplés de Gaza rassemblaient un grand nombre de Palestiniens démunis et politiquement conscients, unis par une expérience commune du déplacement. Les idées marxistes-léninistes du FPLP ont trouvé un écho favorable auprès de nombreux réfugiés qui estimaient avoir été trahis par les régimes arabes en place.

* L’héritage de l’ALP :

De nombreux anciens soldats et officiers de la brigade Aïn Djalout avaient déjà été exposés aux idées nationalistes arabes laïques et socialistes. En rejoignant le FPLP à Gaza, ils apportèrent une formation militaire, de la discipline et de l’expérience, conférant ainsi au mouvement une solide assise opérationnelle.

* La configuration géographique de Gaza :

La superficie réduite de Gaza et la densité du bâti dans les camps permettaient aux cellules clandestines de se déplacer dans des ruelles étroites tout en restant dissimulées. Leur capacité d’action reposait également sur les habitants qui connaissaient parfaitement les lieux et contribuaient souvent à les protéger des forces israéliennes.

La « Place Rouge » et la répression brutale de Sharon

Entre 1969 et 1971, le FPLP a pris le contrôle effectif de certaines zones de Gaza, notamment à Jabaliya, Shati et Khan Younès. Son commandant local le plus célèbre était Mohammed al-Aswad, surnommé le « Guevara de Gaza ».

Sous le commandement d’al-Aswad, le FPLP a mis en place un vaste réseau clandestin. Si les soldats israéliens contrôlaient les axes principaux durant la journée, le mouvement régnait en maître à l’intérieur des camps une fois la nuit tombée. Ses combattants attaquaient les véhicules et patrouilles militaires, imposaient des grèves et exécutaient des collaborateurs présumés. Gaza fut surnommée par certains la « Place Rouge », car l’armée israélienne peinait à opérer à l’intérieur des camps après la tombée de la nuit.

En 1971, le gouvernement israélien nomma le général Ariel Sharon à la tête du Commandement Sud de l’armée avec pour mission de réprimer l’insurrection à Gaza. La campagne menée par Sharon reposait sur une force militaire écrasante et sur une restructuration systématique des camps de réfugiés eux-mêmes.

Des bulldozers blindés ont tracé de larges routes rectilignes à travers les ruelles étroites et sinueuses de Jabaliya et Shati, démolissant des milliers d’habitations et déplaçant des dizaines de milliers de réfugiés. Ces nouvelles voies offraient aux blindés israéliens un accès facilité aux camps et créaient des lignes de tir dégagées dans des zones où les résistants pouvaient auparavant se déplacer et se dissimuler.

Parallèlement, Sharon a mis sur pied des unités clandestines dont les membres pénétraient dans les camps sous une fausse identité pour assassiner des combattants du FPLP. Les forces israéliennes ont également arrêté des dizaines de milliers de Gazaouis et déporté des familles entières de combattants présumés vers des camps d’internement isolés dans le désert du Sinaï.

En mars 1973, les forces d’occupation israéliennes ont acculé et abattu Mohammed al-Aswad lors d’un violent affrontement armé à Gaza-ville. Sa mort, conjuguée à la campagne de démolitions, d’arrestations, de déportations et d’assassinats orchestrée par Sharon, a démantelé une grande partie de l’infrastructure armée du FPLP. Gaza est sortie de cette répression épuisée et dévastée, tandis que l’occupation et ses méthodes attisaient davantage la colère qui avait initialement alimenté la résistance.

Le vide et l’essor silencieux des islamistes

La répression du FPLP a coïncidé avec le déclin plus large du nationalisme arabe laïc après la mort de Gamal Abdel Nasser et la guerre d’Octobre 1973, dont l’issue fut indécise ; cette situation a créé un vide politique et social à Gaza. La gauche laïque avait lutté avec détermination, mais la libération, le retour et la fin de l’occupation demeuraient hors de portée.

Un mouvement plus discret a investi cet espace : le Centre islamique (Al-Mujamma’ al-Islami), fondé en 1973 par le cheikh Ahmed Yassine, un dignitaire religieux de Gaza atteint de tétraplégie.

Yassine, réfugié originaire du village d’Al-Jura (dont la population avait été expulsée), s’est révélé être un organisateur hors pair. L’affrontement armé direct étant quasi impossible sous le régime sécuritaire imposé par Sharon, Yassine et ses collaborateurs ont adopté une stratégie à long terme fondée sur la da’wa (prédication), l’aide sociale, les soins de santé et l’éducation.

Au cours des années 1970 et au début des années 1980, Al-Mujamma’ a développé un réseau de cliniques, de jardins d’enfants, de clubs sportifs, de centres de formation professionnelle pour femmes et d’œuvres caritatives. L’organisation a également construit des mosquées qui sont devenues des centres communautaires échappant au contrôle direct de l’administration militaire israélienne.

À ce stade, Al-Mujamma’ évitait l’affrontement militaire direct et se concentrait sur la réforme sociale, tout en rivalisant avec les factions laïques de l’OLP pour s’assurer une influence au sein des universités et des syndicats professionnels.

L’avant-garde de l’islamisme armé : le Jihad islamique palestinien

Alors que l’organisation Al-Mujamma’ se consacrait au travail social et à la mise en place d’institutions, un autre courant prenait forme : le Jihad islamique palestinien (JIP). Fondé à la fin des années 1970 et au début des années 1980 par des étudiants gazaouis en Égypte — notamment Fathi Shaqaqi et Abd al-Aziz Awda —, le JIP visait à combler un fossé idéologique. Ses fondateurs estimaient que la gauche laïque avait échoué à libérer la Palestine, tandis que les Frères musulmans avaient adopté une attitude trop prudente en privilégiant la réforme religieuse sur la confrontation avec l’occupation.

Influencé à la fois par la dynamique anticoloniale de la révolution iranienne de 1979 et par la pensée de la libération nationale palestinienne, le JIP a placé la lutte armée au premier plan. Contrairement au Hamas, qui allait par la suite développer d’importantes structures sociales, caritatives et politiques parallèlement à sa branche militaire, le JIP est demeuré un mouvement plus restreint, une avant-garde centrée sur l’action militaire.

Au milieu des années 1980, ses cellules ont mené des embuscades contre des cibles militaires israéliennes à Gaza, démontrant ainsi qu’il était possible d’associer engagement politique islamique et résistance directe. Ses premières opérations ont contribué à créer le climat dans lequel a éclaté la Première Intifada en 1987.

Le JIP continue d’opérer aux côtés d’autres factions au sein de la Salle des opérations conjointes à Gaza.

L’ascension du Hamas

La première Intifada a éclaté en décembre 1987, après qu’un camion militaire israélien a percuté et tué des travailleurs palestiniens près du camp de réfugiés de Jabaliya. À mesure que le soulèvement gagnait du terrain, l’organisation Al-Mujamma’ ne pouvait plus rester en marge sans risquer de perdre le prestige qu’elle avait acquis au sein de la société palestinienne.

Le 14 décembre, le cheikh Ahmed Yassine, Abdel Aziz al-Rantissi, Salah Shehadeh et d’autres figures de proue fondèrent le Hamas — Harakat al-Muqawamah al-Islamiyyah, le Mouvement de résistance islamique. Le Hamas s’appuya sur la base sociale déjà établie des Frères musulmans tout en s’engageant directement dans la lutte contre l’occupation israélienne.

Sa structure militaire s’est développée progressivement. L’une de ses premières composantes fut le MAJD (Munazzamat al-Jihad wa al-Da’wah), une organisation de sécurité intérieure et de contre-espionnage mise en place par des cadres du Hamas, dont Yahya Sinwar. L’objectif de MAJD était d’identifier les collaborateurs et les informateurs israéliens opérant au sein des camps de réfugiés de Gaza. Le rôle joué par Sinwar dans cette campagne lui valut d’être emprisonné par Israël pendant plus de deux décennies. Le démantèlement des réseaux d’informateurs permit également au Hamas de bénéficier de la confidentialité nécessaire pour bâtir un appareil militaire clandestin.

En 1991, le Hamas créa officiellement les brigades Izz al-Din al-Qassam, baptisées en hommage au prédicateur d’origine syrienne qui avait mené une révolte armée contre la domination britannique dans le nord de la Palestine en 1935. Parmi leurs premiers commandants figuraient Yahya Ayyash, surnommé « l’Ingénieur », suivi de Mohammed Deif, Marwan Issa et d’autres. Durant cette période, les brigades menèrent des attaques contre des soldats et des colons armés israéliens et capturèrent des Israéliens dans le but d’obtenir la libération de prisonniers palestiniens.

La seconde Intifada, qui s’est déroulée de 2000 à 2005, marqua un nouveau tournant. Israël déploya des hélicoptères de combat, des tours de guet pour tireurs d’élite et des bulldozers blindés pour contrer le soulèvement, tandis que l’isolement croissant de Gaza rendait l’acquisition d’armes importées de plus en plus difficile. Les brigades Al-Qassam réagirent en développant des armes sur place. Les ingénieurs de Gaza produisirent des roquettes rudimentaires à propergol solide, à commencer par la Qassam-1. Bien que les premiers modèles aient manqué de précision, ils permettaient aux combattants palestiniens de frapper au-delà de la frontière sans avoir à franchir le périmètre fortifié d’Israël.

Une nouvelle phase a débuté après le retrait des colons et des forces terrestres israéliens de la bande de Gaza en 2005. Le Hamas a remporté les élections législatives palestiniennes l’année suivante, à la suite de quoi Israël a imposé un blocus total par voie terrestre, maritime et aérienne. Dans ce contexte, les brigades Al-Qassam ont évolué, passant d’une organisation de guérilla clandestine à une force de défense territoriale plus structurée, plaçant la guerre souterraine au cœur de leur stratégie.

La capture du soldat israélien Gilad Shalit en 2006 a offert une première démonstration de la valeur stratégique des tunnels transfrontaliers. Huit ans plus tard, lors de l’invasion terrestre israélienne de 2014, les combattants d’Al-Qassam ont utilisé ces tunnels ainsi que le tissu urbain dense de Gaza pour tendre une embuscade à la brigade Golani dans le quartier d’Al-Shuja’iyya, lors d’une bataille connue sous le nom d’Al-’Asf al-Makoul. Les combats ont infligé de lourdes pertes aux forces d’occupation israéliennes et ont démontré comment des armes de fabrication locale, telles que le lance-roquettes Yassin, pouvaient être utilisées contre les blindés israéliens de pointe.

Ce long processus d’adaptation a abouti, le 7 octobre 2023, à l’opération Déluge d’Al-Aqsa. Cette opération coordonnée a combiné des attaques terrestres, maritimes et aériennes à l’utilisation de voies souterraines, submergeant la division militaire israélienne chargée du sud. Elle était le fruit d’années de planification clandestine, de manœuvres de diversion tactique et de production locale d’armements développée en situation de siège.

S’attaquer au mythe selon lequel « Israël a créé le Hamas »

Une affirmation revient sans cesse dans les commentaires internationaux : celle selon laquelle « Israël a créé le Hamas ». Les critiques d’Israël l’utilisent parfois pour illustrer un effet de retour de bâton, tandis que les tenants de théories du complot l’invoquent pour présenter le Hamas comme un instrument des services de renseignement israéliens. Ces deux versions occultent une histoire bien plus complexe.

Cette affirmation confond une stratégie tactique de gestion coloniale avec l’histoire organique d’un mouvement palestinien.

À la fin des années 1970 et au début des années 1980, les autorités militaires israéliennes à Gaza ont autorisé — et parfois encouragé — les activités administratives de l’organisation Al-Mujamma’ al-Islami, dirigée par le cheikh Ahmed Yassine. Le général de brigade Segev, alors gouverneur militaire israélien de Gaza, a adopté une politique de « non-ingérence » à mesure que le réseau social et caritatif de l’organisation se développait. Le calcul était cynique mais simple : une organisation religieuse non violente pouvait servir de contrepoids à l’OLP, mouvement laïc et nationaliste qu’Israël considérait alors comme son principal ennemi.

Toutefois, tolérer l’essor initial des institutions sociales d’Al-Mujamma’ ne revient pas à créer le Hamas.

Israël n’a pas introduit l’idéologie des Frères musulmans en Palestine ; celle-ci y était présente depuis les années 1940. Israël n’a pas non plus façonné les convictions religieuses du cheikh Yassine, ni rédigé la charte du Hamas, ni contraint les jeunes de Jabaliya et de Shati à rejoindre les brigades Al-Qassam. Le Hamas a émergé de la réalité des réfugiés palestiniens, du conservatisme religieux et de la résistance à l’occupation.

Lorsque le Hamas est passé de l’action sociale à la lutte armée en décembre 1987, Israël a déclaré l’organisation illégale. Par la suite, Israël a assassiné de hauts responsables politiques et militaires — notamment Yassine, Rantisi, Shehadeh et Jaabari —, emprisonné des milliers de membres et imposé à Gaza un siège prolongé visant, en partie, à détruire les capacités de gouvernance et militaires du Hamas.

Pour ces raisons, réduire le Hamas à une création israélienne relève, en fin de compte, d’une logique orientaliste. Cela dénie aux Palestiniens — y compris à ceux dont on peut contester l’idéologie — la capacité de s’organiser, de planifier, de s’adapter et de bâtir leurs propres institutions.

Agir sous les décombres

La lutte armée à Gaza est née d’une histoire longue et non résolue, façonnée par le nettoyage ethnique de 1948, le regroupement forcé de réfugiés dans des camps surpeuplés et des décennies d’occupation, de siège et de tentatives d’effacement ayant conduit au génocide actuel.

Des ouvrages défensifs utilisés contre Alexandre le Grand aux fedayins franchissant de nuit les lignes d’armistice, en passant par la « Place Rouge » du FPLP à Shati et, enfin, le réseau de tunnels des brigades Al-Qassam sous les camps, les défenseurs de Gaza ont été confrontés à maintes reprises au même problème : comment survivre et combattre sur une plaine exposée face à une puissance militaire bien supérieure.

Face à la dévastation de Gaza — quartiers entiers rasés, hôpitaux assiégés et détruits, fosses communes creusées à travers la bande —, de nombreux observateurs se demandent comment sa population parvient à tenir bon. Cette endurance trouve sa source dans le sumud : un refus collectif de disparaître, transmis d’une génération à l’autre.

L’histoire de Gaza suggère que tant que perdureront le déplacement, l’apatridie, l’occupation et le déni du droit au retour, les bombardements et la supériorité technologique ne parviendront pas à éteindre la volonté de résistance. Toute analyse qui ne voit dans les Gazaouis que des victimes, ou des pions au service de desseins extérieurs, passera à côté des fondements mêmes de leur capacité à survivre, à s’adapter et à riposter.

Note : cet article retrace l’évolution géographique et stratégique de la lutte armée à Gaza, depuis les défenses antiques et la Nakba jusqu’à la guerre souterraine. Il ne prétend pas dresser un inventaire exhaustif de toutes les factions de la résistance. Des mouvements tels que le Jihad islamique palestinien (JIP), les brigades Abou Ali Moustapha et les Comités de résistance populaire — parmi d’autres formations de gauche et nationalistes — méritent des études qui leur soient propres.

Note de l’auteur : Pour une analyse historique et structurelle approfondie des dynamiques explorées dans cet essai, voir mon dernier ouvrage, Before the Flood.

Article original en anglais sur Thinking Palestine / Traduction MR