Témoignages de Gazaouis : La survie qui s’organise au jour le jour dans l’enfer de Gaza – partie 586 / 29.11 – Dans l’hiver rigoureux des camps, le soutien psychologique persiste

Brigitte Challande, 30 novembre 2025.– Compte rendu de l’atelier pour les femmes du camp d’Al-Asdiqaa, 29 novembre.

« Dans le camp Al-Asdiqaa, à l’ouest de Deir al-Balah, où les tentes fragiles se confondent avec le ciel ouvert et où les vents froids s’entrelacent avec des vies alourdies par les pertes, les femmes déplacées vivent une réalité qui dépasse les limites du supportable. Avec l’arrivée de l’hiver, le froid n’est plus un ennemi silencieux : la pluie s’est transformée en force dévastatrice, inondant les tentes et obligeant les femmes à passer des nuits debout dans la boue, incapables de sauver ce qui restait des matelas, des vêtements des enfants ou des sacs de farine qu’elles gardaient pour les jours de faim. L’hiver n’est plus une simple saison, mais une nouvelle épreuve qui s’ajoute à une longue série de charges que les femmes ont dû porter durant et après la guerre.

Dans cette réalité éprouvante, l’atelier de l’équipe UJFP avait l’objectif d’offrir aux femmes une pause psychologique pour quelques heures, et de leur transmettre un savoir pratique les aidant à protéger leurs familles et à réduire l’impact de la pluie et du froid à l’intérieur de tentes à peine capables de résister aux vents. Vingt-cinq femmes sont arrivées à la tente de la rencontre, les traits fatigués marqués sur leurs visages, portant avec elles des récits complets de nuits passées entre l’eau, la peur et la protection de leurs enfants contre le froid.

Les animatrices ont commencé l’atelier par une introduction chaleureuse malgré le temps glacial. Elles ont parlé de l’importance du soutien psychologique et éducatif, affirmant que des connaissances simples peuvent faire la différence entre une nuit de panique et une nuit plus sûre. Elles ont expliqué que l’atelier ne vise pas seulement à fournir des solutions techniques, mais aussi à reconstruire une force psychologique épuisée par les circonstances.

Pour préparer les femmes sur le plan émotionnel, toutes se sont assises en cercle, ont fermé les yeux, tandis que l’animatrice leur demandait de respirer profondément et d’imaginer un endroit chaud et sec, loin du bruit de la pluie qui les poursuivait depuis des nuits. Certaines femmes ont fondu en larmes silencieuses ; des larmes qui n’exprimaient pas la faiblesse, mais le début d’une reprise de souffle.

L’atelier est ensuite passé à la partie éducative portant sur les moyens de s’adapter à l’hiver dans les tentes. Les animatrices ont présenté des outils simples disponibles dans le camp : du carton, des bâches en plastique, des tissus usés, ou même des récipients métalliques pouvant être utilisés pour surélever les matelas. Elles ont expliqué en détail comment isoler les sols, éviter la condensation grâce à une ventilation ingénieuse qui ne laisse pas entrer le froid, et préserver la chaleur en superposant plusieurs couches de vêtements légers et en consommant des aliments disponibles offrant plus d’énergie.

Vint ensuite le moment du récit, le moment le plus sensible de l’atelier. Toutes se sont assises dans un cercle plus large, et les femmes du camp ont commencé à dévoiler leurs histoires de ces nuits pluvieuses.

Une femme âgée dit d’une voix tremblante, semblable à des branches détrempées :
« Je me suis réveillée en sentant l’eau monter sous mon matelas. Le froid n’était pas le pire ; c’était ce sentiment d’impuissance… J’ai vu mon petit sac, où je garde mes quelques papiers, flotter. J’ai eu l’impression que toute ma vie m’échappait. »

Une mère de plusieurs enfants raconta :
« Cette nuit-là, l’eau entrait comme un torrent. J’ai creusé un petit fossé avec un bol pour changer le trajet de l’eau, mais elle ne s’arrêtait pas. Avant l’aube, tout était mouillé : les vêtements, les matelas, même la farine. Nous sommes restées debout dans la boue pendant des heures… Nous nous sommes senties vaincues. »

Pour éviter que l’atelier ne s’enfonce dans une vague de tristesse, les animatrices ont lancé la deuxième activité de soutien psychologique. Elles ont distribué des papiers colorés et demandé à chaque femme d’écrire un mot représentant une force qu’elle possède. Puis elles leur ont demandé d’échanger ces papiers avec une autre participante. Soudain, la tente s’est remplie de mots tels que : « Tu es forte », « Tu as survécu », « Tu es une mère admirable », « Tu resistes malgré tout ».

Ensuite, l’activité éducative pratique a commencé, en divisant les femmes en groupes. Les animatrices ont donné à chaque groupe des matériaux simples et leur ont demandé de mettre en application ce qu’elles avaient appris pour aménager un « coin de tente » sûr. Un groupe a utilisé du carton pour créer un sol isolant, un autre a fabriqué une barrière contre le vent avec des bâches en plastique, et un troisième a installé de petites cordes d’aération pour réduire l’humidité.

Puis ce fut la grande séance d’écoute, où chaque femme a raconté en détail ce qui s’était passé pour elle durant les jours précédents. L’une a parlé de son enfant qui n’a pas cessé de pleurer à cause du froid. Une autre a expliqué comment elle avait tenté de sécher les vêtements de ses enfants près d’un feu, jusqu’à brûler ses propres doigts par peur que les flammes ne se propagent à la tente.

Pour libérer les femmes du poids émotionnel, les animatrices ont proposé la troisième activité de soutien psychologique : un mouvement simple visant à relâcher la tension du corps, semblable à un exercice pour secouer la poussière de l’âme. Il a commencé doucement, puis s’est transformé en une vague de rires collectifs, comme si la tristesse elle-même reculait d’un pas.

La journée s’est terminée par une activité récréative légère : un jeu collectif basé sur la capture de cartes colorées à différentes vitesses. L’activité ressemblait à une petite récupération de la joie qui s’estompait dans le camp.

À la fin de l’atelier, les femmes sont sorties en se sentant moins seules, sachant qu’il existe un espace où elles peuvent pleurer, rire, apprendre et se relever. L’atelier n’a pas été une simple rencontre passagère ; il a été une tentative sincère de réorganiser un hiver brutal et de rappeler aux femmes que la résilience n’est pas seulement un choix, mais une compétence qui se construit jour après jour, même dans les environnements les plus difficiles. »

Photos et vidéos ICI.

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Reprendre son souffle sous les pluies continues

Deuxième compte rendu d’atelier de soutien psychologique, le 29 novembre : une formation vitale pour sauver des vies en temps de crise.

« Au cœur du camp Al-Hurriya, à l’ouest de Gaza, où les tentes épuisées se dressent face aux vents froids, les femmes déplacées affrontent une réalité qui devient chaque jour plus dure.Les femmes passent de longues nuits à tenter d’empêcher l’eau d’entrer, tandis que les gouttes s’infiltrent par de petites fissures pour devenir de petits ruisseaux sous les matelas, transformant le sol en une boue qui colle aux pieds et à la mémoire. Chaque nuit de pluie sans pitié ravive le besoin de tenir bon, d’obtenir un soutien psychologique qui allège le poids du quotidien, d’apprendre à gérer les crises de peur chez les enfants : retrouver son souffle au milieu de cet épuisement continu.

La séance de premiers secours psychologiques destinée aux femmes déplacées à Gaza, menée par l’équipe de l’UJFP : trente femmes y ont participé, chacune portant avec elle des récits denses de douleur et de résistance et des visages marqués par des nuits privées de chaleur et de sérénité. Les animatrices se sont assises face aux femmes, elles ont évoqué l’importance pour les femmes d’acquérir une capacité de stabilisation psychologique : lorsque les enfants s’effondrent, ils ont besoin d’une mère stable, et lorsqu’une femme se sent capable d’intervenir, elle retrouve une part de la force que les jours interminables de déplacement lui ont arrachée.

Les animatrices ont expliqué comment la connaissance psychologique n’est pas un luxe, mais une nécessité au même titre que la nourriture et l’eau dans les moments où une femme ou un enfant se sent au bord de l’effondrement

L’animatrice leur a demandé de s’asseoir en cercle, de fermer les yeux, puis les a guidées dans un exercice de respiration profonde, en imaginant un espace intérieur sûr, semblable à une petite pièce sèche que la pluie ne peut atteindre.

Une fois les esprits plus apaisés, la séance est passée à l’activité éducative sur les premiers secours psychologiques. Les animatrices ont expliqué la technique observer, écouter, relier, puis ont proposé un exercice pratique où les femmes ont commencé à énumérer les choses qu’elles voyaient autour d’elles, puis ce qu’elles entendaient, touchaient et sentaient, afin de pouvoir revenir au moment présent lorsque les crises d’anxiété les envahissent. L’une d’elles a dit : « J’utiliserai cette technique immédiatement avec mon fils : il se réveille effrayé chaque nuit. »

Les animatrices ont ensuite évoqué le rôle de l’écoute sécurisante, expliquant comment une femme peut devenir un espace protecteur pour une autre femme ou un enfant, sans les forcer à parler, ni tenter de proposer des solutions irréalistes, mais simplement en étant présente, calme, et attentive. Elles ont expliqué qu’il est essentiel de répondre d’abord aux besoins physiques avant toute intervention psychologique : un enfant qui tremble de froid ne peut être apaisé par des paroles, et une femme qui n’a pas dormi depuis trois jours a davantage besoin d’un verre d’eau et d’une couverture chaude que d’un conseil.

Après cette partie éducative, vint la phase d’écoute. Les femmes commencèrent à raconter leurs situations après les dernières pluies qui avaient inondé les camps. Une femme âgée dit : « L’eau a noyé mon lit cette nuit-là. Je n’ai rien pu sauver, ni ma couverture ni les vêtements de mes petits-enfants. J’ai eu l’impression que la pluie nous poursuivait jusque dans notre sommeil. » Une autre parla d’une nuit où sa fille avait pleuré sans arrêt, car le froid avait vaincu toutes les tentatives de réchauffement. Les femmes exprimèrent leur besoin urgent de vêtements d’hiver pour les enfants et de bâches plastiques pour empêcher l’eau de pénétrer. L’une dit : « La tente est devenue comme une passoire… la pluie entre de partout. » Certaines tentaient de parler, mais l’émotion brisait leurs mots, tandis que d’autres hochaient la tête, voyant dans chaque histoire un reflet de leur propre tente ou de leur propre nuit.

Lorsque le poids des émotions devint trop lourd, les animatrices passèrent à une nouvelle activité pour sortir les femmes du cercle de tristesse qui commençait à se former. Chaque participante reçut un petit papier sur lequel elle devait écrire un mot évoquant quelque chose de positif en elle — force, endurance, courage, capacité de résilience — puis échanger ce papier avec une autre femme. Une femme dit en souriant : « Personne ne m’a jamais dit que j’étais forte… mais je crois que je vais le croire. » Peu à peu, la tente retrouva sa chaleur humaine, et l’atmosphère se transforma.

La séance se conclut par une activité récréative. Les animatrices demandèrent aux femmes de se lever et de participer à un jeu collectif consistant à attraper des cartes colorées posées au sol, au rythme d’une musique douce destinée à briser la rigidité du moment. Les femmes couraient un peu, riaient, plaisantaient entre elles, retrouvant pour quelques instants des expressions authentiques que les années de souffrance avaient recouvertes.

Lorsque la séance prit fin, les femmes quittèrent la tente avec un sentiment de force renouvelée, de conscience accrue et de capacité retrouvée à se protéger, elles et leurs enfants, dans les jours à venir. La séance était un espace humain qui rendait aux femmes une part de leur équilibre, leur offrait des outils pour rester debout dans un monde instable, et leur rappelait que la résilience n’est pas un silence, mais une compétence qui s’apprend — et qu’en dépit de la guerre, du froid et de la pluie elles sont encore capables de se tenir debout. »

Photos et vidéos ICI.


Retrouvez l’ensemble des témoignages d’Abu Amir et Marsel :

*Abu Amir Mutasem Eleïwa est coordinateur des Projets paysans depuis 2016 au sud de la bande de Gaza et correspondant de l’Union Juive Française pour la Paix.
*Marsel Alledawi est responsable du Centre Ibn Sina du nord de la bande de Gaza, centre qui se consacre au suivi éducatif et psychologique de l’enfance.
Tous les deux sont soutenus par l’UJFP en France.

Partie 541 : 6 octobre. Partie 542 : 7 octobre. Partie 543 : 7 octobre (1). Partie 544 : 8 octobre. Partie 545 : 9 -10 octobre. Partie 546  : 9-10-11 octobre. Partie 547 : 11-12 octobre. Partie 548 : 13 octobre. Partie 549 : 14 octobre. Partie 550 : 15 octobre. Partie 551 : 16 octobre. Partie  552 : 17 octobre. Partie 553 : 18-19 octobre. Partie 554 : 19-20 octobre. Partie 555 : 21 octobre. Partie 556 : 22 octobre. Partie 557 : 24 octobre. Partie 558 : 25-26 octobre. Partie 559 : 26 octobre. Partie 560 : 27 octobre. Partie 561 : 28 octobre. Partie 562 : 29 octobre. Partie 563 : 31 octobre. Partie 564 : 2 novembre. Partie 565 : 3 novembre. Partie 566 : 4 novembre. Partie 567 : 4 novembre (1). Partie 568 : 6 novembre. Partie 569 : 7 novembre. Partie 570 : 8-9 novembre. Partie 571 : 9-10 novembre. Partie 572 : 11 novembre. Partie 573 : 13 novembre. Partie 574 : 14 novembre. Partie 575 : 14 novembre (1). Partie 576 : 16 novembre. Partie 577 : 16 novembre (1). Partie 578 : 17 novembre. Partie 579 : 19 novembre. Partie 580 : 21 novembre. Partie 581 : 22 novembre. Partie 582 : 22-23 novembre. Partie 583 : 24 novembre. Partie 584 : 25 novembre. Partie 585 : 27 novembre.

* Témoignages du 20 novembre 2023 au 5 janvier 2025 (partie 1 à 268)
* Témoignages du 5 janvier au 9 mai 2025 (partie 269 à 392)
* Témoignages du 10 mai au 5 octobre 2025 (partie 393 à 540)
Pour participer à la collecte "Urgence Guerre à Gaza" : HelloAsso.com
Les témoignages sont publiés sur UJFP / Altermidi / Le Poing