Partager la publication "L’amnésie des Démocrates concernant Gaza pourrait leur coûter bien plus qu’une élection"
Faisal Kutty, 29 mai 2026. – L’autopsie tant attendue de la défaite du Parti démocrate aux élections de 2024 a révélé quelque chose de plus inquiétant qu’une simple incompétence stratégique : une lâcheté morale.

Novembre 2023. Des dizaines de milliers de manifestants pro-palestiniens dans la capitale US ont appelé à un cessez-le-feu à Gaza [Ali Harb/Al Jazeera]
Il ne s’agit pas d’un oubli, mais d’un déni politique. Cette omission est d’autant plus flagrante que de nombreux articles, y compris dans des médias de tous bords politiques, ont déjà révélé ce que des membres influents du Parti démocrate savaient déjà : Gaza a fortement nui à Harris. Axios a rapporté que de hauts responsables démocrates travaillant sur le rapport interne, toujours confidentiel, ont conclu que le soutien de l’administration Biden à la guerre israélienne à Gaza avait coûté cher à Harris en termes de soutien. Un responsable politique a déclaré à The Intercept que « les données montraient clairement que Gaza avait nui à [Joe] Biden et à Harris ».
Même les dirigeants démocrates les plus progressistes ont été stupéfaits par cette omission. La représentante Alexandria Ocasio-Cortez, de New York, a qualifié d’« incroyable » le fait que Gaza ne soit pas mentionnée une seule fois dans le rapport d’analyse, la décrivant comme « un facteur déterminant et une menace majeure qui se sont concrétisés en 2024 ». Le représentant Ro Khanna, de Californie, a affirmé sans ambages que le fait de permettre un « génocide à Gaza » avait coûté l’élection aux démocrates.
Lorsque des politiciens, des militants, des journalistes et même certains démocrates pro-israéliens s’interrogent sur l’absence de Gaza dans le rapport, la réponse devient évidente : reconnaître cette absence obligerait l’establishment démocrate à affronter des vérités qu’il refuse encore de regarder en face.
La direction du parti préfère parler d’inflation, d’échecs de communication et de stratégie de campagne. Elle ne veut pas aborder la question de la complicité.
En effet, Gaza n’était pas qu’un simple désaccord de politique étrangère. Pour des millions d’Américains, notamment les jeunes électeurs, les musulmans, les Arabes, les militants noirs, les progressistes et de nombreux juifs, Gaza est devenue une épreuve morale. Ils ont vu des dizaines de milliers de Palestiniens tués, des quartiers entiers rasés, l’aide humanitaire bloquée, des journalistes pris pour cible, des universités détruites et des enfants ensevelis sous les décombres. Ils ont également vu l’administration Biden continuer à fournir des armes, une couverture diplomatique et une protection politique à Israël, tout en qualifiant toute dissidence de naïve, dangereuse ou antisémite.
Que l’on utilise ou non le terme de génocide, l’idée que les États-Unis ont laissé faire des atrocités de masse est devenue politiquement et moralement incontournable. Et les jeunes Américains, contrairement à nombre d’anciens stratèges politiques, ont constaté les destructions en temps réel via les réseaux sociaux, et non à travers des communiqués officiels aseptisés.
L’establishment démocrate s’est complètement trompé sur cette génération.
Pendant des décennies, les élites du parti ont supposé que les électeurs progressistes n’avaient nulle part où aller. Elles pensaient que la peur de l’extrémisme républicain l’emporterait sur l’indignation face à l’hypocrisie démocrate. Mais nombre d’électeurs ne se sont pas abstenus parce qu’ils ont soudainement adhéré à Donald Trump. Ils se sont abstenus parce qu’ils ne croyaient plus que les démocrates défendaient autre chose qu’une gestion plus policée de l’empire.
Le refus du parti de prononcer le mot « Gaza » dans son propre bilan démontre qu’il n’a tiré quasiment aucune leçon.
Cette omission est lourde de conséquences, non seulement politiques, mais aussi historiques. Les analyses politiques sont censées préserver la mémoire institutionnelle. Elles sont censées identifier les erreurs afin qu’elles ne se reproduisent pas. Or, ce rapport s’apparente davantage à une manipulation collective. Des millions d’Américains ont vu Gaza monopoliser l’attention des médias, des manifestations, des débats familiaux, des campus, des réseaux sociaux, des réunions des conseils municipaux, des syndicats et des conventions démocrates. Pourtant, le discours officiel des démocrates fait désormais comme si le problème n’avait quasiment jamais existé.
Cela rappelle comment, à travers l’histoire, les institutions ont tenté d’effacer les manquements moraux gênants alors même qu’ils étaient encore en train de se produire.
Ce qui rend la situation particulièrement dangereuse, c’est que le Parti démocrate ne se contente pas de refuser de reconnaître une erreur stratégique. Il refuse de reconnaître une profonde transformation au sein de sa propre base. Les jeunes démocrates sont bien plus critiques envers la politique du gouvernement israélien que les générations précédentes. Nombreux sont ceux qui rejettent désormais les anciennes dichotomies qui assimilaient la critique d’Israël à l’antisémitisme, ou le soutien aux droits des Palestiniens à l’extrémisme. Le paysage politique a évolué au sein même des partis, mais beaucoup à Washington continuent de parler comme si nous étions encore en 1995.
Cette discordance a des conséquences.
La question n’est pas de savoir si tous les électeurs partageaient la complexité du conflit. Les Américains sont capables de nuances. La question est de savoir si les électeurs croyaient que les dirigeants démocrates étaient honnêtes, intègres et prêts à placer les droits humains au-dessus des calculs politiques. Trop nombreux sont ceux qui ont conclu que non.
Et lorsqu’un parti politique est incapable d’analyser honnêtement les raisons de sa défaite, il se prépare probablement à en subir une nouvelle.
Le plus tragique, c’est que le Parti démocrate s’enorgueillissait autrefois d’être le foyer politique de l’activisme pacifiste, des mouvements pour les droits civiques, des mouvements de protestation étudiante et de la défense internationale des droits humains. Aujourd’hui, nombre d’étudiants qui manifestent contre les morts civiles à Gaza sont accueillis avec plus de suspicion par les dirigeants démocrates que les responsables de ces destructions.
Un parti qui refuse d’écouter sa conscience finit par perdre son âme. L’omission de Gaza dans le rapport du Comité national démocrate (DNC) ne fera pas disparaître le problème. Elle ne fera que renforcer l’impression que les dirigeants démocrates refusent d’assumer les conséquences politiques et morales de leurs propres politiques.
Si les démocrates ne reconnaissent pas honnêtement à quel point Gaza a profondément remodelé leur coalition en 2024, ils risquent de répéter la même erreur en 2028, tout en perdant une nouvelle génération d’électeurs qui ne croient plus que leur parti soit à l’écoute lorsque les droits humains se heurtent à des considérations politiques.
Article original en anglais sur Newsweek / Traduction MR
Faisal Kutty est professeur de droit à la Southwestern Law School, membre associé du Rutgers Center for Security, Race and Rights et rédacteur collaborateur du Washington Report on Middle East Affairs.
Son compte X : @faisalkutty
