Gaza déçue par la décision de la CIJ sur le génocide israélien

Lubna Masarwa (Jérusalem) et Rayhan Uddin (Londres), 26 janvier 2024. Il y eut un sentiment de déception et d’inquiétude à Gaza après que la Cour internationale de Justice (CIJ) a rendu sa décision provisoire (1) sur l’affaire de génocide portée par l’Afrique du Sud contre Israël.

Le tribunal basé à La Haye a ordonné vendredi qu’Israël prenne toutes les mesures en son pouvoir pour prévenir le génocide à Gaza et autoriser l’aide à entrer dans l’enclave.

Cependant, il n’a pas appelé Israël à mettre un terme à ses opérations militaires dans la bande de Gaza, ce que beaucoup espéraient.

Les journalistes de Middle East Eye à Gaza ont déclaré que même si l’affaire avait initialement semblé historique et importante, le verdict provisoire était en deçà des attentes de nombreux Palestiniens.

« La décision de la CIJ est une décision insatisfaisante pour tout Palestinien », a déclaré la journaliste Aseel Mousa, basée à Gaza.

« Le tribunal a donné à Israël un mois supplémentaire pour continuer à nous tuer, nous déplacer et nous affamer, et puisqu’il a approuvé l’entrée de l’aide humanitaire, il donne ainsi à Israël une opportunité de continuer à nous exterminer tout en nous fournissant des miettes de nourriture, de médicaments et de nourriture et des produits essentielles de la vie dont nous avons besoin. »

Mousa a déclaré que les Palestiniens avec lesquels elle s’est entretenue à Gaza espéraient que le tribunal ordonne un « cessez-le-feu immédiat et urgent ».

La journaliste Ruwaida Amer a ajouté que les personnes déplacées à Gaza se sont senties déçues et découragées suite à cette décision.

« Lorsque l’Afrique du Sud a commencé à agir au niveau international contre le génocide à Gaza, il y a eu un sentiment d’espoir », a-t-elle déclaré.

« Malheureusement, la guerre continue, et nous, à Gaza, nous avons perdu tout espoir dans le monde après son silence face aux crimes qui ont lieu depuis plus de trois mois. »

Elle a déclaré que les habitants de Gaza avaient perdu « leur moral et leur amour pour la vie » à cause des « horreurs » dont ils ont été témoins et qu’ils ont vécues.

Bien que l’arrêt de la CIJ soit juridiquement contraignant, la Cour ne peut pas faire grand-chose pour forcer Israël à s’y conformer.

Les États pourraient demander au Conseil de sécurité de l’ONU d’appliquer des sanctions distinctes contre Israël si ce dernier ne respectait pas les ordonnances de la CIJ – mais il est possible qu’une telle décision se heurte au veto des États-Unis.

Journée historique

Maha Hussaini, correspondante de MEE à Gaza, a déclaré qu’il s’agissait néanmoins d’un jour historique pour les victimes palestiniennes des crimes israéliens, en particulier les journalistes qui ont été pris pour cible et tués.

« Pour la première fois (…) la communauté internationale admet effectivement qu’Israël est accusé d’avoir commis un génocide, ce qui constitue une étape très importante », a-t-elle dit.

Mais elle a constaté que les Palestiniens déplacés estimaient que le tribunal n’allait pas assez loin.

« Beaucoup d’entre eux se sentent une fois de plus abandonnés par la communauté internationale, dans la mesure où la Cour n’a pas appelé à un cessez-le-feu immédiat », a déclaré Hussaini.

« Prévenir les actes de génocide signifierait nécessairement mettre un terme aux attaques aveugles contre l’une des zones les plus densément peuplées de la planète. »

Depuis le début de la guerre le 7 octobre, plus de 25.000 Palestiniens ont été tués à Gaza, dont plus de 10.000 enfants.

« L’immunité d’Israël a pris fin »

Walaa Sabah, une autre collaboratrice de MEE originaire de Gaza, a déclaré que la décision ne va pas assez loin.

« Bien qu’il soit positif que la CIJ ait officiellement déclaré sa compétence sur l’accusation de génocide portée par l’Afrique du Sud contre Israël, les mesures provisoires prises sont minimes et partielles », a-t-elle déclaré.

Sabah a déclaré que la décision revenait à dire à Israël qu’il pouvait « tuer les Palestiniens, mais ne pas le publier sur TikTok ».

« [Les décisions] sont toutes des recommandations. Aucune d’entre elles n’est obligatoire, et c’est à Washington, à Israël et à leurs alliés de décider s’ils veulent agir », a-t-elle ajouté.

Même si beaucoup étaient déçus, certains à Gaza ont retrouvé espoir après que le tribunal ait ordonné à Israël de prendre des mesures pour prévenir le génocide.

« La décision est très importante », a déclaré à MEE un journaliste palestinien à Gaza qui a préféré garder l’anonymat.

« L’immunité d’Israël a pris fin, et c’est le début », a-t-il estimé.

« Il ne faut pas évalué la décision uniquement du point de vue de l’absence de cessez-le-feu, car le tribunal s’est appuyé sur le fait que les deux parties sont un État et un mouvement, et le tribunal n’a la capacité de juger que les États. »

La CIJ n’a juridiction que sur les États, et peut donc donner des ordres à Israël, mais pas au Hamas, entité non étatique.

« Le consensus mondial contre les crimes israéliens dont nous avons été témoins est sans précédent », a déclaré Ahmed Sammak, journaliste de MEE, originaire de Gaza.

« Israël n’a écouté aucun appel à un cessez-le-feu ou metre un terme à la famine. Alors, qu’est-ce qui peut maintenant les forcer à arrêter ? »

« J’espère que ce jugement de la CIJ marquera une étape significative pour la communauté internationale en mettant fin à l’impunité d’Israël lorsqu’il commet des crimes contre les Palestiniens. »

Mohammed al-Hajjar, correspondant de MEE à Gaza, a déclaré que cette décision « signifie beaucoup » pour les Palestiniens de Gaza, mais que des points d’interrogation subsistent quant à savoir si Israël la respectera.

« Nous avons vu Israël contourner les lois au cours des 111 derniers jours et commettre des crimes de guerre, Israël n’a écouté aucun appel au cessez-le-feu ou mettre un terme la famine. Alors, qu’est-ce qui peut maintenant les forcer à arrêter ? » interroge-t-il.

Malgré cela, Hajjar a déclaré que les Palestiniens étaient reconnaissants pour les mesures prises par l’Afrique du Sud.

« Nous remercions beaucoup l’Afrique du Sud pour son courage et sa position à nos côtés, en particulier contre Israël et les États-Unis, car Israël n’agit pas seul. Nous espérons également qu’à l’avenir, les États-Unis seront tenus responsables d’avoir encouragé et soutenu Israël dans cette guerre. »

Article original en anglais sur Middle East Eye / Traduction MR

(1) APPLICATION DE LA CONVENTION POUR LA PRÉVENTION ET LA RÉPRESSION DU CRIME DE GÉNOCIDE DANS LA BANDE DE GAZA (AFRIQUE DU SUD c. ISRAËL), 26 JANVIER 2024, ORDONNANCE