Comment la résistance palestinienne armée a survécu dans le nord de la Cisjordanie

Par Qassam Muaddi

Qassam Muaddi, 24 novembre 2021. L’annonce récente par les services de renseignement israéliens du démantèlement d’un réseau armé lié au Hamas en Cisjordanie est intervenue après une recrudescence de l’activité armée, dont la dernière en date a été une fusillade perpétrée par un tireur affilié au Hamas dans la vieille ville de Jérusalem, qui a tué un Israélien et en a blessé trois autres.

Funérailles du résistant Wasfi Qabaha à Jénine le 12 novembre 2021.

Le Shin Bet, le service de sécurité intérieure israélien, a établi un lien entre le réseau présumé et une opération israélienne menée en septembre, au cours de laquelle trois Palestiniens ont été tués près de Jérusalem et à Burqin, dans le gouvernorat de Jénine.

Le district de Jénine, au nord de la Cisjordanie, et ses environs sont, depuis le mois d’août, au centre de la plupart des activités armées palestiniennes, qui se sont intensifiées depuis l’évasion de la prison de Gilboa en septembre.

Un acte de défi

Selon la chaîne 12 de la télévision israélienne, les responsables militaires israéliens ont considéré que la parade en public de Palestiniens armés portant les uniformes de la branche armée du Hamas, il y a deux semaines à Jénine, était un « événement anormal ».

Des analystes des médias ont rapporté que les autorités israéliennes ont exprimé leur « rage » à la vue de tireurs palestiniens portant des uniformes du Hamas et participant publiquement aux funérailles de Wasfi Qabaha, membre important du Hamas et ancien ministre palestinien des Affaires des prisonniers, vendredi dernier.

La chaîne de télévision israélienne a jugé que l’apparition publique d’hommes armés en uniforme du Hamas était « un acte de défi » tant vis-à-vis d’Israël que de l’Autorité palestinienne du président Mahmoud Abbas, qui est responsable de la sécurité dans les villes de Cisjordanie. « Ce n’est pas Gaza, c’est la ville de Jénine, non loin de la ville israélienne d’Afula », ont déclaré des commentateurs israéliens.

Peu avant la diffusion des informations israéliennes, les médias palestiniens avaient commenté la décision de l’Autorité palestinienne de remplacer les chefs des forces de sécurité à Jénine, suggérant que cette décision était une réponse à la présence d’hommes armés lors des funérailles de Qabaha.

Le porte-parole des forces de sécurité palestiniennes, le général Talal Dweikat, a déclaré à l’agence de presse publique palestinienne Wafa que le remplacement des chefs des branches de sécurité à Jénine « était une décision normale en concertation avec les responsables de la sécurité, qui ont été nommés à d’autres postes au sein de leurs services de sécurité », niant que la décision était liée aux funérailles de Qabaha.

Mais cette controverse intervient au milieu de nouveaux affrontements armés entre des Palestiniens armés et les forces israéliennes dans le nord de la Cisjordanie.

À la mi-novembre, les forces israéliennes ont échangé des tirs avec des Palestiniens armés dans la ville de Tubas, au sud-est de Jénine, tuant Saddam Bani Odeh, 26 ans.

La veille, les forces spéciales israéliennes ont effectué un raid dans la ville de Naplouse, au nord de la Cisjordanie, et ont encerclé un bâtiment. Elles ont engagé une fusillade avec des hommes armés palestiniens, dont l’un a été arrêté et deux autres blessés.

La ville de Naplouse avait été le théâtre de plusieurs incidents similaires depuis le mois d’août.

L’évasion de la prison de Gilboa : « Un coup de fouet au moral »

Le frère de Saddam Bani Odeh, tué par les forces israéliennes la semaine dernière, a déclaré au New Arab que les Palestiniens du nord de la Cisjordanie en avaient « marre » de la situation générale.

« La situation économique est désastreuse, il n’y a pas de travail, les hommes n’ont souvent pas les moyens de faire vivre leur famille et en plus l’occupation israélienne ne cesse de nous agresser », a-t-il expliqué.

« Les gens ne voient aucun horizon politique et la vie devient insupportable », a-t-il ajouté. « L’évasion de la prison de Gilboa a redonné le moral à la population, ce qui a ramené les jeunes vers le militantisme », a-t-il souligné, citant son propre frère en exemple.

« Saddam était très ému par les évadés de la prison. Il disait souvent qu’ils passaient leur vie en prison pour la Palestine mais qu’ils ne trouvaient aucun soutien auprès des hommes politiques. C’est ce que ressentent tous les jeunes de Tubas et de Jénine en ce moment ».

Depuis la fin de la deuxième Intifada en 2005, l’activisme armé en Cisjordanie a presque complètement disparu.

« La résurgence de ce type d’action met en lumière les effets de l’impasse dans laquelle se trouve la politique palestinienne, notamment en ce qui concerne le contrôle de l’occupation israélienne et la résolution de la division palestinienne interne », a déclaré Jebril Mohammad, chercheur social au centre Bisan de Ramallah.

Marginalisé après l’Intifada

Jebril Mohammad a expliqué au New Arab qu’ « après la deuxième Intifada, l’Autorité palestinienne n’a pas réussi à mener un véritable développement économique en Cisjordanie, permettant à la plupart des investissements d’être concentrés dans le centre, autour de Ramallah, excluant le nord de la Cisjordanie ».

Selon le chercheur, « Jénine et ses environs ont été la partie de la Cisjordanie la plus touchée par les opérations militaires israéliennes pendant la deuxième Intifada. Cependant, elle n’a pas reçu l’attention dont elle avait besoin en termes de protection et de développement dans les années qui ont suivi, car son potentiel économique le plus important est l’agriculture, qui ne reçoit pas plus de 1 % du budget de l’AP ».

Mohammad a ajouté que « le manque de protection sociale et économique de l’AP dans le nord de la Cisjordanie a affaibli sa capacité de contrôle. Ceci, en plus de la culture de résistance profondément enracinée dans la région, et de la répression militaire israélienne incessante, a permis à une résistance armée de survivre et de commencer à se relever ».

Histoire, fraternité et “sens de l’autonomie”

Outre les conditions économiques, d’autres facteurs contribuent à la spécificité (1) du nord de la Cisjordanie et, en particulier, de Jénine, selon Khaled Odetallah, professeur d’études postcoloniales et directeur du projet d’Université populaire à Jérusalem.

« Il y a toujours eu un sentiment d’autonomie et d’indépendance à l’égard de toute forme d’autorité dans le nord de la Cisjordanie. C’est un sentiment lié à une expérience historique, qui fait partie de la mentalité collective et même personnelle de la population de cette région », a-t-il déclaré au New Arab.

Odetallah a souligné que « ce sentiment d’autonomie fait partie des valeurs sociales, il se traduit par des relations d’amitié et de fraternité. Cela produit une sorte de loyauté sociale qui surmonte la répression, même lorsque les partis et organisations politiques sont affaiblis ou démantelés, ce qui peut expliquer pourquoi de nombreux employés des forces de sécurité palestiniennes se sont eux-mêmes tournés vers la résistance armée, pendant et après la deuxième Intifada ».

Les actions armées palestiniennes semblant en augmentation, notamment depuis l’évasion de la prison de Gilboa, certains analystes pensent qu’un mouvement armé organisé pourrait se former dans le nord de la Cisjordanie, une zone sous le contrôle de l’AP.

(1) « Criminaliser la résistance : le cas des camps de Réfugiés de Balata et Jénine », Alaa Tartir, mai 2017, ISM-France (1/2 et 2/2).

Article original en anglais sur The New Arab / Traduction MR