Témoignages de Gazaouis : La survie qui s’organise au jour le jour dans l’enfer de Gaza – partie 705 / 7.06 – Une bataille pour la survie absente des écrans

Brigitte Challande, 10 juin 2026.– Le compte rendu hebdomadaire de l’action humanitaire des équipes UJFP : Gaza entre guerre et épuisement. 7 juin.

« La guerre contre Gaza ne se mène plus uniquement à l’aide d’avions, de chars et d’obus ; elle se déploie désormais également à travers le contrôle des besoins les plus élémentaires de la vie humaine. Après de longs mois d’opérations militaires de grande ampleur, la question qui se pose aujourd’hui à l’intérieur de la bande de Gaza ne concerne plus seulement le nombre de victimes ou l’ampleur des destructions, mais aussi la nature de la nouvelle phase que traverse la population : une phase de reconfiguration de la vie quotidienne sous la pression de la faim, du déplacement forcé et de l’effondrement des services essentiels.

Dans les grandes expériences historiques, les guerres ont souvent visé les infrastructures militaires de l’adversaire. Cependant, ce qui se déroule à Gaza révèle une dynamique différente, où les instruments militaires, économiques et humanitaires s’entremêlent de manière à placer la société civile elle-même au cœur du conflit. L’habitant de Gaza n’est plus confronté uniquement au danger des bombardements ; il fait face à un ensemble de pressions accumulées qui le poussent chaque jour à mener une véritable bataille pour sa survie.

Au cours des derniers mois, Gaza est devenue un terrain d’épreuve particulièrement cruel de la capacité des sociétés à résister dans des circonstances exceptionnelles. Les destructions massives qui ont touché les habitations et les infrastructures se sont accompagnées d’un effondrement économique quasi total, entraînant la disparition des sources traditionnelles de revenus pour des dizaines de milliers de familles. Avec l’absence d’opportunités d’emploi et le recul des activités commerciales, agricoles et de services, de larges pans de la population dépendent désormais presque entièrement de l’aide humanitaire pour survivre.

Cette transformation n’est pas simplement une conséquence secondaire de la guerre ; elle est devenue l’une des caractéristiques du paysage politique et humanitaire de Gaza. Lorsque la nourriture devient une ressource rare, lorsque l’eau, les médicaments, le pain deviennent difficiles d’accès, la société entre dans une nouvelle phase qui dépasse la simple crise humanitaire: redéfinir les relations sociales, économiques et psychologiques de la population.

C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre les longues files d’attente devant les centres de distribution alimentaire à Gaza. Ces files ne sont pas de simples rassemblements de personnes à la recherche de nourriture ; elles constituent une expression politique et humaine d’une réalité marquée par un épuisement sans précédent. Elles résument les profondes transformations qu’a connues la société gazaouie depuis le début de la guerre, où les priorités sont passées de la planification de l’avenir à la recherche des moyens de survivre au présent.

Dans les camps de déplacés disséminés dans la région d’Al-Mawasi à Khan Younès et à Deir al-Balah, des dizaines de milliers de familles ayant perdu leur foyer se retrouvent dans des environnements temporaires dépourvus du minimum nécessaire à une vie digne. Avec la poursuite des déplacements et l’augmentation du nombre de personnes dans le besoin, l’aide alimentaire n’est plus simplement un service humanitaire ; elle est devenue un élément essentiel pour prévenir l’effondrement social. Le travail des cuisines communautaires de terrain prend une importance qui dépasse largement le cadre traditionnel de l’aide d’urgence. Le repas chaud distribué quotidiennement aux déplacés ne sert pas seulement à apaiser la faim ; il représente également un élément d’un système de protection sociale qui contribue à maintenir un minimum de stabilité au sein d’une société soumise à d’immenses pressions.

Les efforts se poursuivent afin de préparer et distribuer des milliers de repas aux familles qui en dépendent désormais directement. Dans les camps Al-Fajr et Al-Soumoud à Al-Mawasi de Khan Younès, ainsi que dans les centres d’accueil des déplacés à Deir al-Balah, la préparation des repas s’est transformée en une bataille quotidienne contre la faim. Les travailleurs sur le terrain ne sont pas seulement confrontés au manque de denrées alimentaires ou de carburant ; ils font face à un défi encore plus grand : l’écart croissant entre les besoins immenses et les ressources disponibles.

C’est ici qu’apparaît l’une des réalités politiques les plus importantes du contexte actuel à Gaza : plus la capacité des organisations humanitaires à répondre aux besoins diminue, plus le niveau de vulnérabilité sociale augmente. La faim ne menace pas uniquement les individus ; elle menace également la cohésion des communautés. Lorsque les familles sont incapables de satisfaire leurs besoins fondamentaux pendant de longues périodes, les pressions économiques, psychologiques et sociales s’accumulent et risquent de fragiliser les structures communautaires traditionnelles. C’est pourquoi les cuisines communautaires de terrain peuvent être considérées comme l’une des dernières lignes de défense de la stabilité sociale.

Malgré l’importance de ces efforts, la réalité montre que l’ampleur de la crise dépasse largement les moyens disponibles. Les déplacements répétés ajoutent chaque jour de nouveaux noms aux listes des personnes dans le besoin, tandis que le système humanitaire subit des pressions croissantes en raison de l’augmentation continue des besoins et de la diminution des ressources.

Ce que l’expérience de Gaza révèle aujourd’hui de plus inquiétant n’est pas seulement l’ampleur des destructions matérielles, mais aussi la fragilité du système international face aux catastrophes humanitaires prolongées. Alors que les débats politiques et diplomatiques se poursuivent autour de la guerre et de l’avenir du territoire, les habitants mènent une bataille bien plus urgente : celle de leur droit fondamental à la nourriture, à l’eau et à une vie digne. Chaque repas qui parvient à une tente de déplacés signifie qu’une famille supplémentaire a réussi à traverser une journée de plus et que la société conserve encore une certaine capacité de résistance face aux tentatives d’épuisement et d’usure.

La bataille pour l’alimentation à Gaza est devenue une composante à part entière du paysage politique de la guerre elle-même. Lorsque l’obtention d’une simple assiette de nourriture devient un défi quotidien pour des dizaines de milliers de personnes, les détails les plus élémentaires de la vie se transforment en enjeux profondément politiques, et la défense du droit à l’alimentation devient une forme de défense simultanée de la dignité humaine et de l’existence elle-même. »

Photo et vidéo des distribution de repas : aux familles de Mawasi Khan Younis / aux familles du camp de Deir al-Balah


Retrouvez l’ensemble des témoignages d’Abu Amir et Marsel :

*Abu Amir Mutasem Eleïwa est coordinateur des Projets paysans depuis 2016 au sud de la bande de Gaza et correspondant de l’Union Juive Française pour la Paix.
*Marsel Alledawi est responsable du Centre Ibn Sina du nord de la bande de Gaza, centre qui se consacre au suivi éducatif et psychologique de l’enfance.
Tous les deux sont soutenus par l’UJFP en France.

 Partie 615 : 1er janvier 2026. Partie 616 : 2 janvier. Partie 617 : 4 janvier. Partie 618 : 5 janvier. Partie 619 : 6 janvier. Partie 620 : 6 janvier (1). Partie 621 : 7 janvier. Partie 622 : 8 janvier. Partie 623 : 9 janvier. Partie 624 : 9 janvier (1). Partie 625 : 10 janvier. Partie 626 : 11 janvier. Partie 627 : 13 janvier. Partie 628 : 14 janvier. Partie 629 : 17 janvier. Partie 630 : 18 janvier. Partie 631 : 19 janvier. Partie 632 : 19 janvier (1). Partie 633 : 20 janvier. Partie 634 : 23 janvier. Partie 635 : 23 janvier (1). Partie 636 : 24 janvier. Partie 637 : 26 janvier. Partie 638 : 27 janvier. Partie 639 : 28 janvier 2026. Partie 640 : 31 janvier 2026. Partie 641 : 1er février. Partie 642 : 2 février. Partie 643 : 3 février. Partie 643 : 4 février. Partie 644 : 6 & 7 février. Partie 645 : 8 février. Partie 646 : 9 février. Partie 647 : 11 février. Partie 648 : 14 février. Partie 649 : 15 février. Partie 650 : 16 février. Partie 651 : 17 février. Partie 652 : 17 février (1). Partie 653 : 19 février. Partie 654 : 20 février. Partie 655 : 21 février. Partie 656 : 23 février. Partie 657 : 24 février. Partie 658 : 25 février. Partie 659 : 26 février. Partie 660 : 28 février. Partie 661 : 1er mars. Partie 662 : 2 mars. Partie 663 : 3 mars. Partie 664 : 6 mars. Partie 665 : 7 mars. Partie 666 : 8-10 mars. Partie 667 : 11  au 15 mars. Partie 668 : 16 mars. Partie 669 : 17 & 18 mars. Partie 670 : 19 au 22 mars. Partie 671 : 23 mars. Partie 672 : 27-28 mars. Partie 673 : 29 et 30 mars / 1er avril. Partie 674 : 2 au 6 avril. Partie 675 : 7-9 avril. Partie 676 : 10 avril. Partie 677 : 11 au 14 avril. Partie 678 : 16 avril. Partie 679 : 17-20 avril. Partie 680 : 21 avril. Partie 681 : 22 avril. Partie 682 : 23 avril. Partie 683 : 24-25 avril. Partie 684 : 26 avril. Partie 685 : 27-29 avril. Partie 686 : 30 avril. Partie 687 : 1-3 mai. Partie 688 : 5 mai. Partie 689 : 5 mai (1). Partie 690 : 10 mai. Partie 691 : 11-12 mai. Partie 692 : 15 mai. Partie 693 : 17 mai. Partie 694 : 21-22 mai. Partie 695 : 26 mai. Partie 696 : 27 mai. Partie 697 : 28 mai. Partie 698 : 28 mai (1). Partie 699 : 30 mai. Partie 700 : 31 mai. Partie 701 : 2-3 juin. Partie 702 : 4 juin. Partie 703 : 5 juin. Partie 704 : 6 juin.

* Témoignages du 20 novembre 2023 au 5 janvier 2025 (partie 1 à 268)
* Témoignages du 5 janvier au 9 mai 2025 (partie 269 à 392)
* Témoignages du 10 mai au 5 octobre 2025 (partie 393 à 540)
* Témoignages du 6 octobre au 31 décembre 2025 (partie 541 à 614)
Pour participer à la collecte "Urgence Guerre à Gaza" : HelloAsso.com
Les témoignages sont publiés sur UJFP / Altermidi / Le Poing