Témoignages de Gazaouis : La survie qui s’organise au jour le jour dans l’enfer de Gaza – partie 663 / 03.03 – Même dans les conditions les plus difficiles, l’agriculture, c’est la vie !

Brigitte Challande, 4 mars 2026.- Le compte rendu de l’action des agriculteurs le 3 mars : au bord d’une terre brûlée, les agriculteurs de Deir al-Balah sèment à nouveau l’espoir.

« Au cœur de la bande de Gaza, là où l’odeur de la mer se mêle à la salinité des larmes, les agriculteurs se tiennent devant une terre qui n’est plus celle qu’ils ont connue.
Les champs ne s’étendent plus comme autrefois, ni les vergers dont ils connaissaient chaque arbre par son nom. Après la guerre, le paysage s’est transformé. De vastes étendues sont devenues un vide pesant ; les décombres se sont mêlés aux racines desséchées, et la terre elle-même semble témoigner de pertes impossibles à compter.
Dans les zones orientales et septentrionales du territoire, longtemps considérées comme le cœur du grenier agricole de Gaza, la scène est encore plus dure.

Les régions classées parmi ce que l’on appelle les « zones jaunes » étaient, pour la plupart, des terres agricoles fertiles s’étendant sur de larges superficies et abritant cultures maraîchères et agrumes. Ces terres n’étaient pas seulement une source de revenus ; elles constituaient la réserve alimentaire de toute la bande et un poumon économique pour des milliers de familles. Aujourd’hui, elles se trouvent entre confiscation et destruction, comme une page arrachée de force au livre de la vie quotidienne. Durant la guerre, les agriculteurs n’ont pas perdu uniquement leurs récoltes. Ils ont perdu leurs serres en plastique, leurs réseaux d’irrigation, leurs puits, leurs réserves de semences, et même les outils simples qu’ils conservaient depuis des années. Certains ont perdu une terre héritée de leur père et de leur grand-père, une terre dont ils connaissaient les moindres reliefs comme les lignes de leur propre main.
D’autres sont revenus après des mois pour découvrir que le champ où ils avaient planté leur première pousse était devenu une zone interdite.

Les pertes n’étaient pas de simples chiffres dans un rapport ; elles étaient des histoires dispersées d’un agriculteur qui ne trouvait plus quoi semer, d’une famille qui attendait la saison des récoltes pour rembourser ses dettes, d’un jeune homme qui rêvait d’agrandir son exploitation et qui s’est retrouvé contraint de recommencer à zéro.
La scène ressemblait davantage à l’arrachement des racines d’une communauté entière qu’à la perte d’une saison passagère. Bien que le long blocus ait précédé la guerre de plusieurs années et imposé à l’agriculture de sévères contraintes, les deux dernières années ont porté un fardeau doublé.
La rareté de l’eau est devenue une réalité quotidienne, avec des puits endommagés et des coûts de fonctionnement en hausse. Les prix des semences et des plants ont atteint des niveaux sans précédent, tout comme ceux des engrais, des pesticides et des pièces nécessaires aux systèmes d’irrigation. Chaque détail du cycle agricole est devenu un combat en soi.

L’agriculteur à Gaza ne pense plus seulement à la qualité de la récolte, mais à la manière d’obtenir ne serait-ce qu’une graine. La question n’est plus : combien allons-nous cultiver ? Mais : pouvons-nous seulement cultiver ?

Pourtant, les champs ne se sont pas totalement tus. Chaque matin, on pouvait voir un homme portant sa houe, un jeune réparant un tuyau d’irrigation endommagé, ou une femme désherbant les abords d’une petite parcelle. Une volonté silencieuse affirmait que la terre ne serait pas abandonnée, même si tout semblait l’avoir trahie.

C’est ici que les initiatives communautaires ont ouvert une brèche dans le mur du désespoir. Au cours de deux années et demie de guerre, l’UJFP a lancé une série d’initiatives de soutien aux agriculteurs du territoire, dont l’impact a été particulièrement tangible à Deir al-Balah. Il ne s’agissait pas de simples aides ponctuelles, mais d’interventions ciblées qui ont permis de redéfinir les priorités : des semences adaptées aux conditions actuelles, des plants prêts à être mis en terre, et des fournitures essentielles pour relancer rapidement le cycle agricole.

Pour de nombreux agriculteurs, ces initiatives ont constitué l’étincelle qui a ravivé la confiance en la possibilité de recommencer. Recevoir un sac de semences au moment opportun ne signifie pas seulement une récolte potentielle ; cela signifie que quelqu’un voit cet agriculteur et croit en son rôle. Recevoir des plants prêts à être cultivés transforme le temps autrefois consacré à chercher des ressources en heures de travail effectif sur la terre.

Un agriculteur de Deir al-Balah a confié que recevoir des intrants agricoles ressemblait à la remise d’une clé pour une porte qu’il pensait fermée à jamais.
Il est retourné à sa terre, l’a débarrassée des débris, a réinstallé les conduites d’irrigation et a planté la première pousse après des mois d’interruption.
La surface n’était pas grande, mais l’acte lui-même proclamait que l’agriculture n’était pas morte.

Ces initiatives n’ont pas seulement permis de gagner du temps et d’économiser des efforts ; elles ont aussi offert un courage moral. Lorsqu’un agriculteur voit qu’un soutien réel existe, le poids du risque s’allège. La décision de cultiver devient moins effrayante, plus proche d’un projet réfléchi. La terre cesse d’être un fardeau écrasant pour redevenir un projet viable.

Il est remarquable que nombre d’agriculteurs n’aient pas attendu des conditions idéales. Ils ont cultivé sur des surfaces partielles, réutilisé ce qui restait des réseaux d’irrigation, échangé des semences entre eux et partagé l’eau disponible.
La scène ressemblait à un vaste atelier collectif, où les mains se croisaient au-dessus d’une même terre.

À Deir al-Balah, la couleur verte commence à réapparaître progressivement dans certains champs. Chaque nouvelle rangée de légumes portait un message silencieux : la vie peut se frayer un chemin même à travers les fissures. L’agriculture à Gaza n’est plus seulement une activité économique ; elle est devenue un acte de résistance civile et un attachement à l’identité et au droit de demeurer. L’agriculteur qui sème aujourd’hui sait qu’il prend des risques dans un environnement instable, mais il sait aussi qu’abandonner la terre signifierait une perte double.

La souffrance n’a pas pris fin : l’eau demeure rare, les coûts restent élevés, les risques persistent. Mais au milieu de tous ces défis, une détermination se renouvelle à chaque saison. La détermination de reverdir la terre, même lorsque les superficies disponibles sont limitées. La détermination de semer les graines de la vie, même si la récolte tarde. Deir al-Balah, qui fut et demeure l’un des piliers de la production agricole du territoire, traverse aujourd’hui une phase de redéfinition de son rôle.
Elle n’est plus le grenier agricole qu’elle était en termes de quantité, mais elle est devenue le symbole de la capacité d’une société à se reconstruire depuis sa base.

Les agriculteurs là-bas ne parlent pas le langage des slogans, mais celui des saisons.
Ils attendent la pluie, observent la terre, comptent les jours de germination et mesurent chaque matin la croissance des jeunes pousses. Beaucoup ont tout perdu,mais ils n’ont pas perdu leur lien avec la terre. Et ce lien, à une époque où les cartes et les frontières changent,demeure la constante la plus profonde.

Des décombres surgit une pousse. De la perte naît l’espoir. Et du cœur de Deir al-Balah, les agriculteurs continuent d’écrire un nouveau chapitre. »

Photos et vidéos ICI.


Retrouvez l’ensemble des témoignages d’Abu Amir et Marsel :

*Abu Amir Mutasem Eleïwa est coordinateur des Projets paysans depuis 2016 au sud de la bande de Gaza et correspondant de l’Union Juive Française pour la Paix.
*Marsel Alledawi est responsable du Centre Ibn Sina du nord de la bande de Gaza, centre qui se consacre au suivi éducatif et psychologique de l’enfance.
Tous les deux sont soutenus par l’UJFP en France.

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* Témoignages du 20 novembre 2023 au 5 janvier 2025 (partie 1 à 268)
* Témoignages du 5 janvier au 9 mai 2025 (partie 269 à 392)
* Témoignages du 10 mai au 5 octobre 2025 (partie 393 à 540)
* Témoignages du 6 octobre au 31 décembre 2025 (partie 541 à 614)
Pour participer à la collecte "Urgence Guerre à Gaza" : HelloAsso.com
Les témoignages sont publiés sur UJFP / Altermidi / Le Poing