Partager la publication "Le militantisme occidental et l’Axe de la Résistance"
Roberta Rivolta, 19 septembre 2026.- Lorsque, le 13 octobre 2025, le Hamas fut amené à signer un accord que ni « Israël » ni les États-Unis n’avaient l’intention de respecter, une grande partie du mouvement pro-palestinien occidental y vit une victoire, étant donné qu’au cours du mois précédent, des millions de citoyens étaient descendus dans la rue en brandissant des drapeaux palestiniens.
Cependant, il devint rapidement évident que le traité, comme on pouvait s’y attendre, ne visait nullement à mettre fin au conflit. Il était plutôt conçu essentiellement pour le soustraire au regard du public mondial et, fait plus significatif encore, pour délégitimer le soutien que la Palestine recevait de ses alliés régionaux.
En effet, alors que l’attention occidentale se concentrait sur la flottille Sumud, « Israël » subissait les tirs croisés de tous les membres de l’Axe de la Résistance.
Le Hezbollah avait immédiatement ouvert un second front avec pour objectif déclaré d’alléger la pression militaire sur Gaza. Le lendemain, le Yémen intervint également par une première attaque de missiles. La résistance irakienne lui emboîta le pas peu après, menant des attaques contre des cibles américaines en Irak et en Syrie. L’Iran avait lancé la première opération « Vraie Promesse » le 13 avril 2024. Le blocus naval imposé par Ansarallah en mer Rouge avait entraîné la fermeture du port d’Eilat, causant des difficultés économiques et militaires à la colonie sioniste, ce port assurant le soutien logistique de la marine israélienne.
Le 6 juin 2024 fut lancée la première attaque combinée et simultanée des forces yéménites et irakiennes, suivie de nombreuses opérations conjointes coordonnant plusieurs formations de l’Axe selon diverses configurations.
Face à la coordination croissante de la résistance antisioniste dans la région, l’imposition de ce « plan de paix » eut pour effet de briser l’élan de l’Axe en écartant de l’équation le Hamas, élément central du conflit.
Tous les membres de l’Axe payèrent un lourd tribut pour leurs interventions aux côtés de la Palestine. Une campagne brutale et totalement illégale d’assassinats ciblés a privé les peuples musulmans de leurs dirigeants les plus aimés et les plus charismatiques : Yahya Sinwar et Ismaïl Haniyeh à Gaza, Hassan Nasrallah au Liban, l’ayatollah Ali Khamenei en Iran, ainsi que des figures clés des appareils militaires et gouvernementaux de tous les pays concernés, y compris le Yémen et l’Irak.
Parallèlement, les populations civiles de la région ont subi les tirs incessants d' »Israël » et de son protecteur américain.
Le sud du Liban demeure sous occupation militaire, tandis que les États-Unis exercent des pressions sur les institutions et l’armée dans une tentative manifeste de déclencher une véritable guerre civile. Le Yémen, dirigé par la coalition Ansarallah, s’est retrouvé une fois de plus sous les bombardements saoudiens, alors qu’il y avait échappé moins d’un an auparavant. La Syrie a capitulé après avoir enduré quatorze années de guerre et de siège économique. L’Irak a été frappé à maintes reprises par des bombardements de grande envergure et des assassinats ciblés. Quant à l’Iran — principal promoteur de l’Axe de la Résistance, ce qui ne relève pas du hasard —, il est en proie à une guerre dont on ne voit pas encore l’issue.
Face à cette agression généralisée contre une région entière, une grande partie du mouvement pro-palestinien occidental continue de manifester une difficulté inexplicable à étendre sa solidarité au-delà des frontières de la Palestine.
Même les violations flagrantes du droit international et des principes éthiques dont il se réclame n’ont pas suffi à susciter une remise en question de ses fondements idéologiques.
Le fait que cette agression ait visé des pays non belligérants n’a pas suffi. Pas plus que le fait — devenu une stratégie établie pour la coalition sioniste — que ce sont les populations civiles, et non les combattants, qui sont prises pour cible ; partout, et pas seulement à Gaza. Le fait que les pays attaqués soient ceux-là mêmes qui se sont investis pour la Palestine de manière bien plus concrète, active et substantielle que l’Occident n’a voulu ou pu le faire, ne semble pas non plus susciter d’interrogations.
Aucun mouvement organisé ne s’est constitué dans cette partie du monde pour soutenir l’Iran, le Yémen, le Liban ou l’Irak. Même l’assassinat de 168 écolières n’a suscité aucune véritable réaction publique, au-delà de quelques franges restreintes et marginalisées.
Il est certain que ce manque d’empathie envers les pays de l’Axe – et, ce n’est pas un hasard, principalement envers l’Iran – découle en grande partie du récit partial et biaisé des médias ; toutefois, cela ne suffit pas à expliquer le phénomène si l’on considère la vaste nébuleuse de mouvements et d’associations qui composent la mouvance pro-palestinienne en Occident.
Au fil du temps, ce mouvement a bâti un réseau de contre-information solide et efficace qui, non seulement évite de tomber dans le piège de la propagande sioniste, mais s’emploie constamment à surveiller et à démasquer les mensonges médiatiques. Il est capable de produire son propre récit alternatif, grâce auquel il s’efforce – avec une certaine efficacité – de maintenir l’attention sur la question palestinienne, en dénonçant sans relâche les exactions quotidiennes par lesquelles « Israël », même en temps de « paix », perpètre silencieusement son génocide.
Il ne s’agit donc pas d’un manque d’attention, ni d’un essoufflement du mouvement. C’est un choix délibéré et spécifique.
Parmi les raisons qui sous-tendent ce choix, figure sans aucun doute une différence dans les politiques de contrôle imposées « d’en haut ».
Le militantisme exclusivement centré sur le peuple palestinien bénéficie d’une relative marge de tolérance – de la part des médias, de l’establishment culturel et des institutions – à condition de conserver un caractère strictement humanitaire et apolitique.
Cela impose une prise de distance répétée, non seulement vis-à-vis des pays et des formations de l’Axe, mais aussi des mouvements de résistance palestiniens eux-mêmes, au premier rang desquels le Hamas.
Même les personnalités autorisées à exprimer leur solidarité avec la Palestine par les canaux officiels se plient à cette exigence de dépolitisation. Ainsi, leur contestation de l’establishment mondial se traduit le plus souvent par une solidarité générique envers la population palestinienne, mais glisse vers des positions parfaitement compatibles avec le sionisme de gauche dès lors que le regard se porte sur le Hamas, l’Iran ou le Hezbollah.
En réalité, la dépolitisation imposée par l’establishment trouve sa source dans l’idéologie fondatrice de l’Occident, partagée – plus ou moins consciemment – par la majorité de la population, y compris au sein du mouvement pro-palestinien. Cette idéologie se nourrit de l’universalisme élaboré en Europe, notamment à partir du XVIIIe siècle, époque où le mouvement philosophique des Lumières – sous le prétexte fallacieux de libérer les êtres humains de leurs « superstitions » – a érigé l’Occidental, avec ses particularités propres, en archétype et modèle de l’humanité tout entière. Par voie de conséquence, elle a délégitimé toute autre forme d’organisation sociale, politique, économique, religieuse ou culturelle.
La figure de l’« homme universel », censé s’affranchir des contraintes – en réalité incontournables – de l’histoire et de la géographie, a engendré un rapport singulier entre l’Occidental et l’histoire.
Pour préserver la primauté morale, politique, économique et culturelle conférée par les Lumières, l’Occidental se voit contraint de fuir l’histoire, sous peine de rétrograder du statut de modèle absolu à celui d’élément contingent : un humain parmi les humains, une nation parmi les nations, un système de pensée parmi tant d’autres tout aussi légitimes.
Or, cette évacuation de l’histoire réduit les conflits au paradigme du « bien contre le mal », dans lequel les actions et les acteurs se voient attribuer une valeur éthique intrinsèque, indépendante des circonstances.
Dans ce cadre dichotomique, la « propagande » d’une part importante du mouvement pro-palestinien occidental tend à réduire la Palestine à une entité tout aussi abstraite, composée de victimes condamnées à l’inaction pour préserver leur innocence.
Les statistiques concernant les femmes et les enfants sont ainsi mises en avant, les actions militaires occultées ou désavouées, le rôle du Hamas à peine toléré, tandis que les alliés de l’Axe sont ignorés ou, plus souvent, farouchement combattus.
Isolée du reste de la région, transformée en une entité hors du temps et de l’espace, et essentiellement dépouillée de son identité de nation arabe et musulmane, la Palestine devient alors la scène où les Occidentaux projettent l’image d’eux-mêmes en agents du bien, réaffirmant sous de nouveaux atours ce désir de centralité qui anime leur culture ethnocentriste.
En effet, à y regarder de plus près, telle est la véritable fonction de tout ce pan du mouvement qui défend la population tout en condamnant le Hamas : rassurer les Occidentaux suprémacistes en leur laissant croire que la libération de la Palestine peut émaner de l’Occident ; les conforter dans l’idée que, pour le meilleur ou pour le pire, ce sont eux qui déterminent le cours des événements ; réaffirmer que non seulement la violence de leurs appareils de pouvoir, mais aussi leur sens inné de la justice, sont supérieurs à ceux d’autrui ; et que, pour le meilleur ou pour le pire, l’Occident demeure le véritable moteur de l’histoire.
Pourtant, la dépolitisation de la question palestinienne revient à réduire l’occupation à une anomalie de l’histoire, à une manifestation immanente d’un mal abstrait, sans ancrage géographique et dissocié de la lutte anticoloniale qui embrase toute la région.
C’est la reproduction, à la base, de la stratégie même du sionisme.
Car quiconque garde le silence sur les causes géopolitiques du conflit, quiconque refuse la solidarité avec les autres nations d’Asie occidentale, quiconque bannit les drapeaux iraniens des manifestations après avoir proscrit ceux de la Syrie pendant quatorze ans, quiconque restreint le discours politique en se retranchant derrière l’argument qu’il « ne faut pas diviser le mouvement », ne fait en réalité rien d’autre que reconduire, sous une autre forme, le même plan de fragmentation du monde arabe et musulman entretenu par les États-Unis et « Israël ».
Ces personnes ne font rien d’autre qu’isoler la Palestine de ses alliés naturels, à savoir les forces qui luttent pour libérer l’ensemble de la région de l’occupation sioniste et des ingérences occidentales – qu’elles soient militaires, politiques ou économiques.
Car, même dans le contexte d’une gravité exceptionnelle tel que le génocide en cours, le droit à l’autodétermination n’est pas refusé aux seuls Palestiniens. Le droit à l’autodétermination est dénié au Yémen lorsqu’il est attaqué par une coalition de plus de dix nations, simplement pour s’être libéré d’un gouvernement fantoche inféodé à l’Arabie saoudite et aux États-Unis. Ce droit est bafoué lorsque, au lendemain de la Révolution islamique, l’Iran se retrouve non seulement pris dans un étau économique, mais aussi soumis à des agressions militaires et à des tentatives de changement de régime incessantes. Le droit de l’Irak à l’autodétermination est violé non seulement par des invasions, mais aussi lorsque le président des États-Unis se permet de faire chanter une nation entière parce que les résultats électoraux ne lui conviennent pas.
Le principe d’autodétermination est refusé au Liban lorsque les États-Unis lui imposent les plus hautes fonctions institutionnelles de leur choix ou exigent le désarmement de sa seule force de défense territoriale efficace. Ce droit a également été bafoué à Bahreïn en 2011, lorsque les États-Unis ont envoyé l’armée saoudienne réprimer dans le sang un soulèvement populaire. Le droit à l’autodétermination a été confisqué au peuple syrien au fil de près de quinze années de guerre et de siège économique, et une fois de plus lorsqu’on lui a imposé un terroriste comme président, lequel massacre des milliers de citoyens sur une base ethnique dans une indifférence quasi générale.
Les militants occidentaux ne sont ni moralement ni politiquement fondés à s’immiscer pour semer la discorde entre des peuples victimes d’une même agression. Ils ne sont ni moralement ni politiquement fondés à ignorer que ces divisions constituent l’objectif manifeste et explicitement revendiqué du sionisme.
Au contraire, quiconque participe aujourd’hui au débat politique en Occident, à quelque niveau et sous quelque forme que ce soit, devrait s’attacher à inscrire systématiquement la Palestine dans les dynamiques géopolitiques qui sont les siennes et à combattre toute tentative de l’isoler du reste de la région.
Les forces indépendantes d’Asie occidentale étant ses alliées naturelles, tenter de couper la Palestine du réseau de solidarité et d’alliances auquel elle appartient – tant par son identité ethnique et religieuse que par ses coordonnées politiques et géographiques – constitue, en soi, une forme de colonialisme.
Article original en anglais sur Al Mayadeen / Traduction MR
