Comment une défaite électorale a déclenché un déchaînement de racisme contre les Palestiniens

Lubna Masarwa, 3 novembre 2026.– À la veille des élections israéliennes, je me promenais dans un quartier résidentiel aisé et verdoyant de Jérusalem-Ouest, à cinq minutes de la résidence officielle du président Isaac Herzog.

Je me rendais à un entretien avec un expert des citoyens palestiniens d’Israël, dont on attendait une participation électorale massive, une première.

Trois enfants – ils ne devaient pas avoir plus de sept ou huit ans – ont sauté des toboggans d’une aire de jeux et ont couru vers moi.

L’un d’eux m’a demandé pour qui j’allais voter. Une question curieuse, me suis-je dit, venant d’enfants.

Je leur ai répondu que je voterais pour la « Liste commune » (Joint List). Le meneur du groupe a demandé : « C’est quoi, la Liste commune ? C’est Bibi ? » J’ai répondu que non, sans préciser qu’il s’agissait d’un bloc de partis arabes.

L’enfant a insisté : « Donc, tu ne votes pas pour Netanyahou ? »

J’ai répondu par la négative. Il m’a craché dessus, tandis que les deux autres m’ont fait un doigt d’honneur.

Ils ont sans doute cru que j’étais une juive ayant fait défection du camp du Premier ministre Benjamin Netanyahou. Je me suis demandé ce qu’ils auraient fait s’ils avaient su que j’étais palestinienne.

Le fait que des enfants crachent sur une femme d’âge mûr n’a semblé déranger aucun des passants.

Pour les sionistes libéraux, ces élections constituaient un débat sur les limites de la démocratie israélienne, et sur la question de savoir si celle-ci pouvait nous inclure, nous, les Arabes.

Mais, à bien y réfléchir, il se joue quelque chose de bien plus profond qu’une simple haine envers une minorité, bien que cette haine soit profondément enracinée. La réaction au 7 octobre n’a fait que porter ce phénomène au grand jour.

Partout, dans les rues et sur les grands axes, on peut voir des enseignes lumineuses, des autocollants ou d’immenses panneaux électoraux qui mettent en garde les juifs contre les Palestiniens, tout en appelant ouvertement à intensifier l’occupation, les expulsions et les déportations.

Les Palestiniens qui vivent dans la ville doivent prendre sur eux et ravaler leur souffle pour supporter cette réalité. Ils n’ont même pas le droit de se plaindre lorsqu’ils tombent sur un nouvel autocollant appelant à leur mort ou à leur expulsion. Ce n’est pas seulement présent dans tous les débats de cette campagne électorale. On peut l’entendre dans les conversations informelles, dans la rue : « Nous ne siégerons pas avec les Arabes. »

Toutes les discussions portent sur la manière de former des coalitions sans les voix des Arabes.

Les Palestiniens votent pour leur survie

Trois partis politiques israéliens ont présenté des programmes prônant ouvertement la déportation, le déplacement et l’expulsion des Palestiniens, y compris ceux qui possèdent la citoyenneté israélienne.

Bezalel Smotrich, ministre des Finances et chef du parti du Sionisme religieux, a fait de la « judaïsation » des régions israéliennes de Galilée [au nord de la Palestine 48, NdT] et du Néguev [le Naqab, au sud], où vivent de nombreux citoyens palestiniens, un axe central de sa campagne électorale.

Tout cela a été orchestré par celui qui, en toute logique, devrait être le Premier ministre sortant d’Israël, Benjamin Netanyahu, mais qui continue d’assurer l’intérim.

Le journal Haaretz a analysé l’activité de Netanyahu sur les réseaux sociaux le jour du scrutin. Une publication sur deux du Premier ministre visait les Arabes, préparant ainsi le terrain à des contestations sur l’intégrité du vote.

La réaction des citoyens palestiniens d’Israël, qui représentent un cinquième de la population, a été immédiate. Ils se sont rendus en masse aux urnes, remportant un nombre inédit de 19 sièges et devenant ainsi le troisième bloc parlementaire, après le Likoud et Yesh Atid.

Des personnes qui avaient boycotté les élections toute leur vie ont voté pour la première fois.

Il ne s’agissait pas d’une révélation soudaine. Chaque Palestinien sait qu’il ne fait partie d’Israël que pour servir de façade, pour donner une apparence démocratique au pays, sans pour autant disposer d’une réelle capacité à changer sa propre existence. Par le passé, un peu plus de la moitié d’entre eux participaient au vote.

Mais cette fois, la situation était différente.

Les Palestiniens d’Israël savent que ce qui s’est produit à Gaza, et ce qui continue de se dérouler en Cisjordanie occupée, pourrait également leur arriver.

Israël a commis un génocide sans en subir les conséquences. Ce vote est un vote de survie ; il exprime une peur profondément existentielle.

Le sociologue palestinien Ameer Fakhoury a déclaré à Middle East Eye :

« Dès lors que votre existence devient la préoccupation centrale, le sens même de la citoyenneté change. Un citoyen, au sens plein du terme, ne devrait pas avoir à s’impliquer en politique simplement pour échapper à la mort. »

« Ce n’est pas ainsi que la citoyenneté est censée fonctionner. Lorsque la survie devient la motivation dominante, les limites de la participation politique ordinaire s’effondrent. La signification symbolique et concrète de la citoyenneté se trouve fondamentalement compromise. »

Dans un pays démocratique « normal », un tel résultat aurait abouti à la victoire de l’opposition.

Mais pas en Israël. La défaite initiale de Netanyahou s’est transformée en une orgie, un festival de racisme à l’encontre des Palestiniens.

Il n’existe ni « bons » ni « mauvais » Arabes

La chaîne d’information Channel 12 a rapporté que, le jour des élections et dans la période qui a suivi, les discours racistes à l’encontre des Arabes ont connu une augmentation de 400 % sur les réseaux sociaux, ces derniers étant accusés d’avoir « volé » les élections.

Ayala Hasson, journaliste vedette du radiodiffuseur public israélien Kan 11, a affirmé sans la moindre preuve que certains des 19 nouveaux députés à la Knesset, issus des formations politiques palestiniennes Ra’am et la Liste commune, auraient « transféré de l’argent au Hamas ».

Hasson, une journaliste favorable à Netanyahou, a également remis en question l’intégrité du scrutin, prétendant que des électeurs palestiniens avaient reçu des enveloppes contenant de l’argent dans le cadre d’une campagne de mobilisation illégale.

Peu importe vos opinions politiques : le simple fait d’être arabe suffit à établir votre culpabilité.

Mansour Abbas, le dirigeant de Ra’am, a pourtant ouvertement adopté un programme sioniste, en reconnaissant l’État juif et en appelant à l’instauration d’un service national.

Il a subi le même traitement. Cela démontre que même les Palestiniens qui renoncent à leur identité nationale ne peuvent trouver leur place au sein d’un système politique conçu exclusivement pour les Juifs.

Il en est allé de même pour Lucy Aharish, une journaliste arabe mariée à un Juif israélien qui a servi comme soldat combattant dans les unités de réserve durant le génocide à Gaza.

Aharish a été violemment prise à partie par des personnalités influentes du Likoud.

Itzik Bonzel, candidat du Likoud, a écrit sur Facebook :

« Vous pouvez déambuler dans nos rues autant qu’il vous plaira ; le simple fait de vivre parmi nous ne fait pas de vous des Israéliens. Vous ne ferez jamais partie des nôtres, ni du peuple d’Israël. »

Aharish est pourtant opposée à la cause nationale palestinienne. Bonzel l’a qualifiée de « corps étranger, dépourvu de véritables racines sur cette terre », ajoutant : « Vous ne serez jamais israélienne », avant de conclure par une menace : « Sachez rester à votre place. »

Les Arabes en Israël ne peuvent plus ignorer une réalité : pour une large frange de la société israélienne qui constitue peut-être désormais la majorité, il n’existe ni « bons » ni « mauvais » Arabes. Peu importe, au fond, qui choisit de se rallier à leur camp. Pour eux, les Palestiniens sont illégitimes et devraient être expulsés de l’État juif.

Le génocide à Gaza ne s’est pas arrêté là. Il pourrait fort bien se poursuivre en Israël même, et les dirigeants palestiniens ne doivent pas l’ignorer.

Lors d’une entrevue avec une station de radio canadienne, on m’a demandé si je pensais que les Palestiniens voteraient de nouveau lors de futures élections. Ce résultat leur a-t-il servi d’inspiration ?

Pendant un instant, je suis resté interdit face à la stupidité de cette question.

« Je ne suis pas inspirée, je suis terrifiée », ai-je répondu.

Source : Middle East Eye