Points de passage stratégiques : Hormuz, Bab el-Mandeb et la nouvelle guerre des corridors

Umud Shokri, 15 juillet 2026. – Le concept de « guerre des corridors » décrit la concurrence croissante entre grandes puissances pour le contrôle d’itinéraires cruciaux (commerciaux, énergétiques et de transit) à une époque d’interdépendance militarisée. Contrairement aux conflits territoriaux classiques, ces luttes portent sur le contrôle, la sécurisation, le contournement ou la perturbation de points de passage stratégiques : des passages maritimes étroits et des liaisons terrestres par lesquels transite le commerce mondial. Parmi les zones clés figurent le détroit d’Hormuz, le détroit de Bab el-Mandeb, la mer Rouge et les corridors connexes comme le canal de Suez.

En juillet 2026, les perturbations découlant du conflit entre les États-Unis et l’Iran ont mis ces vulnérabilités en évidence : Hormuz est largement bloqué depuis février et les menaces s’étendent désormais vers Bab el-Mandeb. L’instabilité affectant un point de passage peut ainsi se propager à l’ensemble du réseau des routes énergétiques et commerciales, faisant de la sécurité des corridors un enjeu majeur pour la résilience économique et la puissance géopolitique.

Le détroit d’Hormuz, situé entre l’Iran et Oman, demeure le point de passage énergétique le plus critique au monde ; il voit transiter environ 20 à 21 millions de barils de pétrole par jour — soit 20 à 25 % du commerce maritime mondial d’hydrocarbures — ainsi que d’importants volumes de GNL en provenance du Qatar et des Émirats arabes unis. Les mesures de représailles de l’Iran, notamment le minage des eaux et diverses attaques, ont entraîné la fermeture d’une grande partie du détroit à la suite des frappes américano-israéliennes du début de l’année 2026. Ces actions ont bloqué des navires, perturbé le transport maritime, accru l’incertitude et provoqué une forte hausse des prix de l’énergie. Le cours du brut Brent a dépassé les 100 dollars le baril et aurait atteint 126 dollars lors des pics de tension.

Les itinéraires alternatifs restent limités. Si des oléoducs, comme celui reliant l’est à l’ouest de l’Arabie saoudite, permettent de contourner Hormuz pour une partie des exportations régionales, des contraintes de capacité les empêchent de se substituer aux volumes transitant habituellement par le détroit.

Ainsi, même une perturbation partielle peut exercer une pression immédiate sur les approvisionnements, la disponibilité des navires, les coûts de fret, les primes d’assurance et la confiance des acheteurs.

Le détroit de Bab el-Mandeb et la mer Rouge relient l’océan Indien à la Méditerranée via le canal de Suez, acheminant environ 30 % du commerce mondial de conteneurs et des millions de barils de pétrole chaque jour. Les attaques des Houthis, souvent alignées sur les intérêts iraniens, ont perturbé cette voie à maintes reprises depuis 2023, avec une recrudescence des menaces en 2026. En réponse, le trafic maritime s’est détourné vers la route, bien plus longue, du cap de Bonne-Espérance, entraînant une hausse des temps de transport, de la consommation de carburant, des coûts d’expédition, des primes d’assurance et des émissions polluantes.

Une perturbation simultanée des détroits d’Ormuz et de Bab el-Mandeb serait particulièrement grave, car ces deux points de passage stratégiques remplissent des fonctions distinctes mais interconnectées. Ormuz est au cœur des exportations énergétiques du Golfe, tandis que Bab el-Mandeb et la mer Rouge sont essentiels aux échanges entre l’Asie et l’Europe. De telles perturbations combinées pourraient bloquer un quart de l’approvisionnement énergétique mondial et engendrer des effets en cascade sur l’industrie manufacturière, le transport maritime, les prix à la consommation et la planification des chaînes d’approvisionnement.

Ces points de passage stratégiques s’inscrivent également dans le cadre d’initiatives plus vastes visant à créer des corridors destinés à diversifier les échanges et à réduire l’exposition aux itinéraires vulnérables.

L’initiative chinoise des « Nouvelles routes de la soie » (Belt and Road Initiative – BRI) cherche à diversifier les liaisons terrestres et maritimes, tandis que des projets tels que le corridor économique Inde-Moyen-Orient-Europe (IMEC) tend à proposer des itinéraires concurrents, mais se heurtent à des retards dus à l’instabilité régionale.

Le « Corridor médian », ou route transcaspienne, a gagné en importance dans le sillage de la guerre entre la Russie et l’Ukraine, mais il se heurte à l’opposition de la Russie et de l’Iran.

Les alternatives terrestres peuvent réduire la dépendance à l’égard des points de passage maritimes, mais elles créent aussi de nouvelles dépendances liées à la stabilité politique, à la qualité des infrastructures, à la gestion des frontières et à la coopération en Asie centrale et dans le Caucase. La diversification modifie donc la géographie de la vulnérabilité plutôt qu’elle ne l’élimine.

Intégration et évaluation critique des arguments d’Anas Alhajji

Dans un tweet de mars 2026, l’analyste énergétique Anas Alhajji présente ces développements comme faisant partie d’une stratégie US délibérée du président Donald Trump : dominer les points de passage stratégiques pour la suprématie économique et technologique. Il soutient que Trump cherche à relocaliser la production de semi-conducteurs, à développer les exportations US de produits agricoles et de GNL vers l’Asie, notamment l’Inde, et à garantir un approvisionnement énergétique bon marché aux entreprises US spécialisées en intelligence artificielle, tout en augmentant les coûts pour leurs concurrents. Selon son interprétation, le contrôle du canal de Panama, des deux extrémités de la mer Rouge et du détroit d’Ormuz permettrait à Washington d’influencer les flux et les prix mondiaux de l’énergie.

Il cite l’arrêt des exportations d’hélium, d’engrais et de méthanol du Golfe comme preuve, arguant que la réduction des approvisionnements en hélium nuit à la production asiatique de semi-conducteurs, que les perturbations de l’approvisionnement en engrais exercent une pression sur l’agriculture indienne et que les pénuries de méthanol affectent les industries en Chine, en Corée du Sud et au Japon. Alhajji suggère également que la protection navale et les accords d’assurance US confèrent un contrôle de facto sur le détroit d’Ormuz, incitant les acheteurs asiatiques à se tourner vers les fournisseurs américains. Il considère les stocks de pétrole vénézuélien dans les ports US comme une protection contre l’impossibilité pour le pétrole irakien d’atteindre les États-Unis en raison de la fermeture du détroit. Il conclut que Trump a atteint ses principaux objectifs en utilisant l’Iran comme prétexte, tout en comptant sur la survie du régime iranien.

La thèse d’Alhajji met utilement en lumière les motivations géoéconomiques sous-jacentes aux politiques énergétiques et maritimes. L’énergie peut renforcer l’influence des pétrodollars, la compétitivité industrielle, le développement technologique et l’influence stratégique. Son lien entre le contrôle des points de passage stratégiques et la domination de l’IA reflète le fait que les centres de données et les technologies de pointe nécessitent des sources d’énergie importantes, fiables et abordables. Il attire également l’attention sur la façon dont des primes d’assurance et des coûts de risque plus élevés sur les cargaisons du Golfe peuvent désavantager les concurrents asiatiques tout en profitant indirectement aux producteurs américains. Cependant, son argument exagère le rôle des États-Unis dans la manipulation et minimise les conséquences imprévues et les réalités multipolaires.

Les perturbations énergétiques font grimper les prix mondiaux, pénalisant les consommateurs américains et leurs alliés, ainsi que leurs concurrents. La diversification asiatique est antérieure à la crise actuelle et témoigne d’une gestion des risques à long terme plutôt que d’un plan US coordonné. Les affirmations selon lesquelles les États-Unis exercent un « contrôle » précis grâce aux assurances et aux escortes navales occultent les limites militaires, les répercussions diplomatiques et l’influence persistante de l’Iran et des Houthis.

La survie du régime iranien pourrait davantage découler de calculs militaires et de risques d’escalade que d’une stratégie US délibérée. Par ailleurs, les investissements de la Chine dans le cadre des « Nouvelles routes de la soie » (BRI) et les liens entre la Russie et l’Iran démontrent la résilience de réseaux alternatifs. Bien que l’interprétation d’Alhajji risque de verser dans le complotisme, elle offre un prisme utile pour comprendre comment le levier que constituent les points de passage stratégiques peut servir une politique industrielle et technologique plus large.

Implications et évaluations stratégiques

Les « guerres des corridors » accélèrent les initiatives de renforcement de la résilience des chaînes d’approvisionnement. L’Inde reste fortement exposée via le détroit d’Ormuz pour le GPL et le GNL, ainsi que partiellement pour le pétrole brut, bien qu’elle augmente ses importations en provenance de Russie et ses réserves stratégiques. Ces mesures offrent une certaine protection contre les pénuries mais ne peuvent éliminer la volatilité des prix ni les perturbations plus larges du marché. La Chine, dépendante de l’énergie du Golfe, promeut la « Route de la soie polaire » et des alternatives terrestres, bien que les routes arctiques nécessitent un accès à proximité du Groenland, comme le souligne Alhajji. L’Europe développe ses infrastructures de GNL et renforce son engagement dans le « Corridor médian ».

Sur le plan militaire, les points de passage stratégiques favorisent les acteurs asymétriques. L’Iran peut recourir aux mines et à des groupes affiliés, tandis que les Houthis peuvent déployer des drones pour compliquer la riposte des grandes puissances. Les opérations navales dirigées par les États-Unis peuvent sécuriser temporairement les voies maritimes, mais risquent aussi d’exacerber les tensions. Sur le plan économique, des fermetures prolongées augmentent les coûts de transport et d’assurance, tandis que les déviations d’itinéraires peuvent ajouter 10 à 14 jours de trajet et des milliers de dollars de frais par conteneur. Les perturbations dans l’approvisionnement en engrais et en produits chimiques peuvent également aggraver les risques pour la sécurité alimentaire. Plus largement, les guerres des corridors mettent en lumière la fragilité de la mondialisation. Bien que les initiatives BRI et IMEC promettent une diversification, elles pourraient créer de nouveaux points de passage critiques ou de nouvelles dépendances. Les objectifs climatiques se heurtent également aux réalités des énergies fossiles, la sécurisation des approvisionnements en pétrole et en gaz pouvant retarder le déploiement des énergies renouvelables. Les marchés de prédiction, qui estiment à environ 50 % la probabilité d’une normalisation de la situation à Ormuz d’ici fin 2026, soulignent l’incertitude persistante.

Conclusion

Les guerres des corridors marquent une transition vers une « guerre menée par d’autres moyens », passant par la logistique, les infrastructures, le commerce et les flux énergétiques. Les cas d’Ormuz, de Bab el-Mandeb et de la mer Rouge illustrent comment l’influence exercée sur des passages étroits peut se traduire par une puissance dépassant largement leur cadre géographique immédiat. L’analyse d’Alhajji met en évidence l’opportunisme stratégique des États-Unis, notamment le lien entre sécurité maritime, politique industrielle, exportations d’énergie et concurrence technologique. Toutefois, son argumentation gagnerait à être nuancée quant aux coûts pour les alliés et les consommateurs, à l’autonomie des acteurs régionaux et à la capacité des rivaux à s’adapter grâce à des réseaux alternatifs.

La stabilité future dépendra de la diplomatie, des investissements dans les infrastructures et de la diversification des routes énergétiques et commerciales. En l’absence de désescalade, ces points de passage continueront de façonner les dynamiques de puissance du XXIe siècle, favorisant les acteurs disposant de multiples alternatives au détriment de ceux qui reposent principalement sur la puissance militaire.

À mesure que la connectivité devient un terrain de confrontation, la sécurité économique jouera un rôle croissant dans la définition des stratégies nationales et de la stabilité.

Article original en anglais sur Middle East Monitor / Traduction MR