Partager la publication "Les élections du Hamas permettront-elles au mouvement de sortir de sa crise ?"
Qossay Hamed, 28 mai 2026. L’attention se porte de plus en plus sur la désignation par le Hamas d’un nouveau chef de son bureau politique, car il s’agit d’un moment crucial pour comprendre l’orientation future du mouvement et anticiper ses trajectoires possibles. L’importance de ces élections ne réside pas seulement dans leur rôle de mécanisme périodique de renouvellement de l’élite dirigeante du mouvement suite à l’assassinat par Israël de ses plus éminents dirigeants militaires et politiques traditionnels depuis le 7 octobre. Elles constituent plutôt un véritable test de la capacité du Hamas à surmonter les menaces structurelles et existentielles auxquelles il est confronté, à préserver sa cohésion interne, à reconstruire sa structure de leadership et à réguler ses mécanismes de prise de décision.
Ces élections reflètent un dilemme plus profond qui dépasse la simple mise en place d’une nouvelle élite dirigeante. L’enjeu est la capacité du mouvement à continuer de fonctionner comme acteur politique, face aux débats croissants sur son rôle, ses objectifs et ses sources de légitimité, d’une part, et sa capacité à gérer les dynamiques décisionnelles internes – notamment entre ses ailes politique et militaire –, d’autre part. En ce sens, ces élections ne sauraient se réduire à une simple compétition pour les postes de direction. Elles témoignent plutôt d’une crise complexe liée à la capacité du mouvement à concilier ses divers courants et sa double nature politico-militaire dans un contexte régional et national de plus en plus restrictif. Ceci exige, par conséquent, une réévaluation de ses priorités stratégiques et une redéfinition de ses rôles fonctionnels.
Ces élections ont suscité de nombreux débats dans les médias traditionnels et numériques, et ont également fortement influencé les cercles dirigeants du mouvement quant au type de leadership le plus adapté à la phase à venir. Au fond, ce débat reflète un état d’alignement et de tensions latentes entre les différentes factions du Hamas, dépassant les désaccords personnels ou les rivalités entre élites pour révéler des divergences plus profondes dans les références intellectuelles, les approches opérationnelles et les schémas d’alliances régionales.
Il est évident que la compétition pour la direction du mouvement s’est largement concentrée autour de deux figures clés : Khalil al-Hayya, fortement lié à l’Iran et entretenant des liens étroits avec la branche militaire et le commandement sur le terrain. Il possède une influence et des réseaux considérables dans la bande de Gaza et dirige le Hamas à Gaza depuis 2024. La seconde personnalité est Khaled Meshaal, largement considéré comme l’un des dirigeants les plus pragmatiques du Hamas et le plus ouvert à la sphère arabe. Meshaal prône l’élargissement de la marge de manœuvre du mouvement dans la diplomatie régionale et le repositionnement du Hamas comme un acteur politique capable de dialoguer avec les capitales arabes et internationales sans renoncer publiquement à l’option de la résistance armée. En 2017, il a pris des initiatives pour modérer le cadre politique du Hamas avant de quitter le poste qu’il occupait depuis 1996.
Cette rivalité illustre la tension qui existe entre deux approches stratégiques distinctes au sein du mouvement. La première repose sur la centralité de la résistance armée, considérée comme un pilier non négociable pour préserver les sources de force du Hamas et faire face à l’occupation. Les partisans de cette approche affirment que tout recul important par rapport à cette option, ou tout repositionnement radical au sein de la structure de l’alliance régionale, affaiblirait le mouvement et le priverait de sa raison d’être et de ses sources de légitimité.
À l’inverse, la seconde approche adopte une logique plus pragmatique. Ses partisans affirment qu’au lendemain du 7 octobre, le Hamas est confronté à une menace existentielle qui l’oblige à s’adapter aux nouvelles réalités afin de préserver sa survie et sa continuité. Les défenseurs de cette perspective cherchent à élargir le réseau de relations arabes et internationales du Hamas et à réduire sa dépendance à un seul axe régional, facilitant ainsi sa réintégration dans l’environnement politique régional.
Cependant, ces deux approches s’inscrivent dans un horizon restreint, contraint par les pressions régionales et internationales qui veulent restructurer le paysage politique, administratif et sécuritaire à Gaza tout en démantelant l’influence militaire du Hamas dans la région. Ceci limite considérablement la capacité de toute nouvelle direction à initier une véritable percée pour le mouvement.
Dans ce contexte, le Hamas se trouve confronté à une crise plus profonde, liée à son avenir, son identité, son rôle politique et le sort de sa branche armée – des enjeux qui exigent une réévaluation fondamentale et des décisions stratégiques allant bien au-delà d’un simple remaniement de sa direction. L’approche pragmatique se heurte à la crainte que le mouvement ne perde son identité propre, tandis que le maintien de l’option militaire se heurte à des défis croissants face à la complexité du contexte local, régional et international. Cette dynamique intensifie le débat entre la nécessité de préserver les fondements du mouvement et les exigences de l’adaptation politique, alors même qu’aucune des deux options ne dispose d’une grande marge de manœuvre ni de la capacité de remodeler substantiellement le paysage politique.
Le désaccord entre les deux approches dépasse les simples questions d’instruments et de tactiques ; il reflète une divergence plus profonde au sein de l’élite dirigeante du Hamas quant à l’identité et au rôle futur du mouvement. Un courant insiste sur la préservation de l’identité fondatrice du Hamas, considérant tout écart comme une érosion de son essence idéologique et une rupture de la confiance publique. L’autre préconise une reformulation du positionnement politique du mouvement et une réinterprétation de certains de ses principes établis, en adéquation avec les exigences de la phase actuelle, offrant ainsi au Hamas une plus grande flexibilité tactique face à l’évolution des équilibres régionaux et internationaux. Le Hamas reproduit donc le même vieux débat sur les visions et les stratégies susceptibles de sauver le mouvement. Son dilemme fondamental ne porte pas principalement sur le maintien ou le désarmement ; il s’agit plutôt de gérer les relations entre les sphères politique et militaire au sein même du mouvement. Cela inclut des questions relatives à la gestion de la résistance, aux limites de la dépendance envers les alliances régionales et aux mécanismes permettant de concilier les impératifs de l’action militaire avec les exigences de l’engagement politique et diplomatique. En ce sens, l’essence des deux approches reflète des conceptions divergentes au sein des élites dirigeantes du Hamas quant aux priorités et au rôle futur du mouvement. Entre ces tendances concurrentes, une équation délicate se dessine : un pragmatisme excessif peut être interprété comme un abandon du projet de libération du mouvement, tandis qu’une rigidité idéologique risque d’aggraver l’isolement et d’amplifier les coûts stratégiques.
Les élections ne devraient pas nécessairement aboutir à la domination d’une approche sur l’autre. Il est plus probable que chaque courant conserve une influence suffisante pour faire pression sur l’autre, voire l’entraver, empêchant ainsi l’un ou l’autre camp de monopoliser le pouvoir de décision final. De ce fait, la prise de décision collective risque de rester vulnérable aux retards et aux hésitations. Or, le déroulement même des élections révèle, selon un article publié par Asharq Al-Awsat le 21 mai 2026, l’émergence d’un nouveau courant qui juge aucune des deux approches pleinement représentative de sa vision. Preuve en est l’incapacité du mouvement à élire un chef du Bureau politique au premier tour, contraignant le processus à un second tour en raison du nombre inhabituellement élevé de bulletins blancs – un phénomène sans précédent dans les cycles électoraux précédents du Hamas. Cette situation a des implications importantes : elle signale un certain mécontentement à l’égard des deux candidats et constitue une forme de protestation silencieuse contre les orientations générales du mouvement sur des questions spécifiques, tout en reflétant une volonté possible de laisser la place à de jeunes leaders capables de renouveler le discours et la pratique.
La crise des relations entre les sphères politique et militaire
Les événements du 7 octobre ont ravivé des questions fondamentales concernant les limites de l’intégration entre les branches politique et militaire du Hamas, ainsi que l’autorité encadrant la prise de décision stratégique. Un courant critique, apparu au sein du Hamas, a qualifié cette action militaire exceptionnelle dans l’histoire du mouvement de pari hasardeux et d’escalade indisciplinée qui a affaibli la logique de la résistance tout en imposant au mouvement des coûts susceptibles de limiter son efficacité pour les années à venir. Selon cette perspective, les conséquences de cette expérience exigent un long processus de reconstruction pour réparer les dégâts causés.
À l’inverse, les défenseurs de la résistance proposent une perspective différente. Ils refusent de réduire le Hamas à une expérience purement politique qui a restreint son identité et l’a éloigné de ses fondements. Ils affirment au contraire que le 7 octobre a recentré le mouvement sur son identité première de mouvement de résistance islamique. À ce stade, une question longtemps éludée au sein du mouvement se pose avec acuité : la direction politique détient-elle la vision stratégique, la résistance n’étant qu’un instrument parmi d’autres, soumise à des calculs d’intérêts et à des évaluations coûts-avantages ? Ou bien l’aile militaire possède-t-elle l’autorité décisive, reléguant la politique à une fonction complémentaire qui s’étend ou se réduit selon les exigences de la doctrine militaire ? Entre ces deux approches, le Hamas s’efforce depuis longtemps de concilier les deux sphères sans parvenir à une résolution institutionnelle et claire quant à celle qui devrait primer dans la prise de décision. Le 7 octobre a révélé l’ampleur du fossé qui les sépare, non seulement sur le plan théorique, mais aussi en termes de conséquences sur la gestion des résultats et des répercussions.
L’opération, avec la transformation qualitative qu’elle a introduite dans la trajectoire du conflit, a mis en lumière des déséquilibres internes dans les mécanismes de prise de décision et dans la répartition de l’influence entre les sphères politique et militaire. La question ne se limite plus au coût de la décision ni à son efficacité opérationnelle sur le terrain. Le débat porte désormais sur la nature de la structure qui l’a engendrée : qui détermine le moment opportun ? Qui définit les objectifs ? Et qui est responsable de la gestion des conséquences lorsque celles-ci dépassent les capacités de confinement ?
Dans ce contexte, le débat s’intensifie quant à la manière de trouver un équilibre entre l’encadrement de la résistance et son analyse en termes de coûts et d’utilité pratique, tout en préservant l’identité historique et le cadre idéologique qui ont conféré au Hamas sa légitimité et sa spécificité. Cette discussion révèle un conflit persistant entre la logique du « pragmatisme », qui envisage la résistance sous l’angle de la rationalité et de l’efficacité stratégique, et l’approche identitaire, qui s’attache à l’essence même du mouvement en tant que mouvement de résistance et considère l’activité de résistance comme un moyen de préserver l’identité organisationnelle et de renouveler sa légitimité.
Certains affirment que cette contradiction n’est apparue pleinement qu’avec l’implication croissante du Hamas dans la vie politique et la prise de responsabilités gouvernementales dans la bande de Gaza. À ce stade, la relation problématique entre les sphères politique et militaire a commencé à se manifester clairement au sein de la structure et des mécanismes de prise de décision stratégique. En passant d’un mouvement de résistance à un acteur politique exerçant le pouvoir, le Hamas a rencontré des défis inédits par rapport à son rôle de simple force d’opposition politique et militaire. Il s’est trouvé contraint d’agir comme un acteur politique et de s’adapter aux obligations de la gouvernance, à la complexité du contexte régional et aux pressions du système international. De ce fait, une tension persistante est apparue entre l’approche identitaire et la logique des intérêts, ainsi qu’entre la centralité idéologique et les impératifs de survie politique et organisationnelle. Cette tension se reflète dans le processus décisionnel au sein du mouvement et dans les limites du consensus entre ses différentes ailes quant aux priorités de l’action politique et militaire.
Une approche interprétative pour comprendre les causes du 7 octobre examine la question sous un angle plus profond : la confrontation entre la réalité fonctionnelle du Hamas en tant qu’autorité gouvernementale à Gaza et son identité de mouvement de libération nationale engagé dans la résistance armée. En tant qu’autorité gouvernementale, le Hamas est tenu de remplir des responsabilités administratives, de services et de sécurité liées à la gestion de la société et à la garantie des conditions nécessaires à la vie quotidienne. Parallèlement, il continue de se percevoir comme un mouvement de libération nationale, tirant sa légitimité de la continuité de la résistance. Cette contradiction entre fonction (gouvernance) et identité (résistance) a engendré des complexités structurelles dans le processus décisionnel du mouvement et a remis au premier plan des questions longtemps mises de côté concernant la priorité de la vision politique, les limites de l’action militaire et le degré d’intégration institutionnelle entre les deux niveaux : faut-il privilégier les exigences de la gouvernance et de la viabilité sociale, ou les impératifs de la résistance comme expression de l’identité fondatrice du mouvement ? Ce moment a révélé un déséquilibre flagrant dans la répartition du pouvoir entre décideurs politiques et militaires, et a mis en lumière les carences de la cohérence institutionnelle entre les deux branches.
Ce conflit ne peut être décrit sans être déconstruit dans un cadre conceptuel plus large, lié au problème des crises d’identité au sein des mouvements qui pratiquent simultanément la gouvernance et la résistance. Une telle crise ne se réduit pas à de simples conflits d’intérêts ou à des divergences d’appréciation. Elle découle fondamentalement de l’ambiguïté du cadre de référence qui détermine la hiérarchie des priorités lorsque des contradictions émergent. Le passage de l’opposition à l’autorité impose des obligations croissantes au mouvement et le soumet à de multiples niveaux de responsabilité, ce qui rend la prise de décision stratégique de plus en plus influencée par des considérations sociales, économiques et sécuritaires qui dépassent la seule logique de l’action militaire. Inversement, le maintien de l’autodéfinition comme mouvement de libération impose un rythme différent, fondé sur l’initiative, la confrontation et la reproduction symbolique de l’activité de résistance. Entre ces deux fonctions émerge une tension structurelle qui s’intensifie dans les contextes de conflit ouvert et prolongé, engendrant un dilemme qui menace la capacité du mouvement à assumer efficacement l’un ou l’autre rôle.
L’expérience a démontré que les tentatives de combiner gouvernance et résistance aboutissent inévitablement à la subordination de l’une à l’autre, entraînant soit sa domestication, soit son érosion progressive. De même, le fossé grandissant entre les pouvoirs de décision politique et militaire prive les mouvements de libération de la capacité de préserver leur cohérence interne et peut contribuer à leur fragmentation et à leur déclin s’ils ne parviennent pas à se renouveler et à redéfinir leur identité. Ce dilemme n’est pas purement théorique ; l’expérience historique du Fatah le confirme : son intégration aux structures du pouvoir a conduit à sa dissolution au sein des institutions gouvernementales et à la perte de son identité originelle de mouvement de libération nationale. À l’inverse, l’expérience du Hamas a mené à la subordination de la gouvernance à l’autorité de l’action militaire, aboutissant finalement à la perte de la gouvernance elle-même et à la perte de contrôle sur la bande de Gaza. Par conséquent, la situation actuelle du Hamas n’est pas une simple crise passagère ; elle reflète une menace plus profonde qui expose son identité à l’érosion et au repli, plaçant le mouvement face à une équation de plus en plus complexe pour préserver cette identité.
L’expérience de plusieurs mouvements de libération démontre que la résolution des liens entre les sphères politique et militaire par le biais de cadres institutionnels clairs – des cadres garantissant la subordination des instruments militaires à une vision politique unifiée tout en préservant leur professionnalisme – constituait une condition préalable à la transition vers une logique de gestion stratégique des conflits. L’expérience du Congrès national africain (ANC) en Afrique du Sud illustre parfaitement la subordination des instruments militaires à une prise de décision politique centralisée, ce qui a permis au mouvement d’obtenir par la suite d’importants gains politiques. À l’inverse, l’absence d’une telle clarté institutionnelle a conduit à la fragmentation, comme le montre l’expérience de l’Armée républicaine irlandaise (IRA), qui s’est scindée en de multiples factions faute d’avoir établi un cadre de référence unifié capable de concilier la logique politique et la logique de la lutte armée et de déterminer les priorités, la légitimité et leurs sources.
Multiplicité des équations et cadre normatif
La dualité politico-militaire au sein du Hamas n’avait pas initialement atteint le niveau de divergence observé par la suite, notamment après la transformation du mouvement en une autorité de facto dans la bande de Gaza. Avec le passage du Hamas de l’opposition à la gouvernance, les seules considérations idéologiques se sont avérées insuffisantes pour réguler le rythme de la prise de décision face à la complexité de l’administration politique et aux pressions de l’environnement régional. L’intensification de la polarisation régionale a fait émerger, au sein du mouvement, différents schémas d’alignement externe, reflétant les priorités contrastées de ses ailes politique et militaire.
Le comportement des divers courants du Hamas ne peut plus être compris indépendamment de leurs extensions et affiliations externes ; ces orientations reflètent de plus en plus la nature et les contradictions de ces relations extérieures. Les alliances régionales sont ainsi devenues un facteur supplémentaire creusant le fossé entre la prise de décision politique et militaire au sein du mouvement. Alors qu’un courant au sein du Hamas privilégiait une réévaluation des positions politiques du mouvement, la diversification des alliances et l’intensification de l’engagement diplomatique par le renforcement des relations avec des acteurs régionaux tels que la Turquie et le Qatar, ainsi que par l’ouverture de canaux de communication avec des États arabes comme la Jordanie, l’Arabie saoudite et l’Égypte, un autre courant s’est orienté vers la consolidation de ses liens avec un axe régional différent et opposé, mené par l’Iran et incluant des acteurs tels que le Hezbollah et le régime d’Assad en Syrie. Cette orientation était motivée par des considérations liées à la primauté de la résistance et aux besoins de soutien militaire.
La dualité entre le leadership interne (à Gaza) et le leadership externe (diaspora) au sein du Hamas a également joué un rôle majeur dans l’accentuation de cette division. Tandis que le leadership externe tirait sa force de son influence financière, politique et diplomatique, le leadership interne puisait sa légitimité dans l’autorité populaire et de terrain, liée à la résistance quotidienne et à la gestion de la vie sous siège et occupation. Cette divergence des sources de pouvoir a rendu la prise de décision soumise à une tension permanente entre deux directions opérant dans des contextes fondamentalement différents. Par conséquent, le processus décisionnel est resté suspendu entre deux logiques distinctes, voire contradictoires, dans l’évaluation des impératifs situationnels et stratégiques : la logique de l’identité de résistance, qui tend vers l’escalade militaire, et la logique du pragmatisme politique, qui privilégie l’ouverture et les avancées diplomatiques.
Cette dualité a creusé un fossé grandissant dans la définition des priorités, des visions, des options stratégiques et dans l’appréciation des intérêts et des réalités politiques. Elle s’est manifestée à plusieurs reprises, notamment lors des désaccords entourant la publication du Document des principes et politiques généraux du Hamas, des débats sur la réconciliation avec le Fatah et, finalement, des discussions concernant l’utilité et les conséquences de l’opération du 7 octobre. Bien que le pouvoir extérieur ait historiquement exercé une influence prépondérante en matière de direction et de financement, la gouvernance de la bande de Gaza par le Hamas a conféré au pouvoir intérieur une influence croissante, le transformant en un acteur central des décisions militaires et opérationnelles. Cette divergence a rendu la relation entre les deux sphères de pouvoir plus compétitive que complémentaire, renforçant ainsi une incohérence générale du processus décisionnel. En définitive, ces dynamiques ont engendré ce que l’on pourrait qualifier de « double cadre normatif stratégique », où chaque composante du mouvement alignait de plus en plus ses choix sur les calculs et les intérêts de ses alliés extérieurs. Ceci a réduit les possibilités de consensus interne et intensifié la concurrence implicite pour le contrôle du pouvoir décisionnel. Ainsi, la diversité des alliances, loin d’être un atout et une source de flexibilité, est devenue une source de désorientation structurelle, creusant le fossé entre les pouvoirs de décision politique et militaire et redéfinissant les priorités du mouvement. Ces priorités reflétaient autant les équilibres extérieurs que les considérations d’intérêt stratégique collectif.
La crise du rôle futur du Hamas
Comprendre la crise du Hamas exige de dépasser la simple description des tensions comme une lutte d’influence entre les courants concurrents du mouvement. Il est nécessaire d’analyser ces tensions dans un cadre plus large, lié à la crise du rôle futur du Hamas. Le mouvement est aujourd’hui confronté à un double dilemme : l’érosion de sa capacité à gouverner la bande de Gaza suite à la perte de contrôle effectif, et, simultanément, la difficulté croissante à se maintenir comme mouvement de libération nationale engagé dans la lutte armée. L’autorité du Hamas à Gaza a considérablement diminué, voire s’est effondrée, et il ne semble plus stratégiquement rationnel pour le mouvement de rechercher des rôles administratifs qui l’accableraient à nouveau des lourdes responsabilités liées à la gestion de la vie civile. Parallèlement, la poursuite de l’action militaire est devenue de plus en plus problématique dans un territoire dévasté par des destructions massives et marqué par une baisse notable de la volonté de la population de consentir à de nouveaux sacrifices. Par conséquent, toute tentative de persister dans l’un ou l’autre de ces rôles semble de plus en plus intenable, le Hamas ne disposant apparemment que d’une marge de manœuvre limitée pour continuer à remplir efficacement l’une ou l’autre fonction. Le mouvement se trouve donc confronté à une question existentielle quant à son avenir : ni ses objectifs ni sa situation interne ne lui permettent plus de fonctionner selon son modèle antérieur, et son avenir pourrait bien dépendre de sa capacité à explorer d’autres espaces d’action où les coûts politiques et sociaux – tant pour le mouvement lui-même que pour la société – sont nettement moindres.
Les élections du Hamas apparaissent comme une simple formalité, servant principalement à pourvoir les postes vacants au sein du mouvement plutôt qu’à garantir une profonde réévaluation critique de sa trajectoire passée ou à combler le fossé entre les sphères politique et militaire. Plus qu’une compétition pour des postes, ces élections révèlent une lutte implicite concernant l’orientation future du mouvement. Face à l’intensification des pressions militaires et régionales, le Hamas est confronté à un test crucial : sa capacité à préserver sa cohésion interne en tant qu’acteur politique, ou au contraire, à glisser vers une fragmentation structurelle susceptible de remodeler fondamentalement son identité et son rôle futur, est-elle compromise ? Compte tenu des divergences entre les factions d’élite du Hamas quant à l’avenir du mouvement, ces élections apparaissent moins comme l’occasion de formuler une vision stratégique globale que comme une mise à l’épreuve des rapports de force internes dans un contexte extrêmement instable où le coût politique et humanitaire de toute voie choisie demeure exorbitant.
Depuis le 7 octobre, le Hamas traverse une crise multidimensionnelle articulée autour de trois questions centrales : la survie dans un environnement international de plus en plus hostile ; la légitimité interne face aux conséquences de l’action militaire ; et l’identité dans la tension entre résistance et politique. La réponse à ces défis ne saurait se réduire à un simple changement de dirigeants ou à une modification du discours politique. Elle exige plutôt une analyse approfondie des transformations structurelles, la reconstruction d’un équilibre interne au sein des élites et une transformation organisationnelle capable de garantir l’adaptation sans désintégration. En l’absence d’un équilibre durable entre principes et intérêts politiques, le mouvement restera prisonnier d’une tension persistante entre son discours fondateur et les exigences de la réalité politique. Le débat entre l’approche identitaire et la logique pragmatique a donc évolué, dépassant le simple désaccord sur les priorités pour devenir une question fondamentale relative au cadre normatif stratégique et aux limites de l’initiative politique. Le danger réside dans la possibilité que les élections produisent une direction politique incapable de maîtriser la situation sur le terrain, engendrant des messages contradictoires, des décisions fluctuantes et l’émergence de centres d’autorité parallèles opérant en dehors de la structure organisationnelle formelle. Un tel scénario aggraverait la crise du Hamas au lieu d’ouvrir la voie à sa résolution.
Article original en anglais sur Politics and society institute / Traduction MR
L’auteur :
Qossay Hamed est professeur de sciences politiques et membre du corps professoral de l’Université ouverte Al-Quds. Il est considéré comme l’un des plus éminents chercheurs et universitaires palestiniens. Il intervient régulièrement comme expert et analyste politique dans de nombreuses émissions de débat et médias pour discuter de questions régionales et internationales, notamment de la question palestinienne.

