Partager la publication "Les réfugiés palestiniens entre intégration et droit au retour : entretien avec Jalal Al Husseini"
Institut des Etudes palestiniennes, 9 septembre 2026. Entretien réalisé à distance le 31 août 2026 par Sélim Abi Kheir. Jalal Al Husseini est chercheur associé à l’Institut français du Proche-Orient (Ifpo) à Amman. Ses travaux portent principalement sur les réfugiés palestiniens et l’UNRWA.
■ Sélim Abi Kheir : Pour commencer, pourriez-vous revenir sur votre parcours scientifique et nous expliquer ce qui vous a conduit à vous consacrer à l’étude des réfugiés palestiniens ?
Jalal Al Husseini : Au départ, en 1994-1995, au lendemain des accords d’Oslo, je souhaitais entreprendre une thèse de science politique sur la construction nationale palestinienne, et plus particulièrement sur le processus de formation étatique en Cisjordanie et dans la bande de Gaza. Ce sujet suscitait alors beaucoup d’intérêt. Parallèlement, on observait un regain d’attention académique pour l’UNRWA — l’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient.
Créée en 1949 afin de répondre aux besoins humanitaires des réfugiés et de favoriser leur réinsertion économique, cette institution a accompagné, depuis 1948, la recomposition de la société palestinienne réfugiée. J’ai donc réorienté ma thèse pour examiner dans quelle mesure l’action humanitaire et socioéconomique de l’UNRWA avait pu soutenir le processus de construction nationale palestinienne, notamment en contribuant à préserver une mémoire collective de la Palestine et à organiser les réfugiés en communautés politiques.
Ce travail m’a conduit à interroger les relations entre construction nationale et action humanitaire. Il m’a aussi permis d’étudier de près la question des réfugiés dans ses dimensions humaines, juridiques et politiques, à la fois comme chercheur associé à l’Institut français du Proche-Orient depuis 1997 et comme consultant auprès d’organisations internationales.
■ Dans votre étude UNRWA at the Crossroads of Humanitarian, Development and Political Claims, vous montrez que l’UNRWA remplit des fonctions à la fois humanitaires, sociales et politiques. Que représenterait sa disparition pour les réfugiés palestiniens et pour leur cause politique ?
La disparition de l’UNRWA représenterait une perte immense pour les réfugiés, voire une catastrophe à la fois humanitaire et politique. Sur le plan humanitaire et socio-économique, il faut mesurer ce que cette agence représente aujourd’hui. Son infrastructure d’assistance — programmes éducatifs, médicaux et sociaux — lui donne, dans ses différents secteurs d’intervention, l’apparence et le rôle d’un quasi-gouvernement.
Elle gère environ 700 écoles primaires, 140 centres de santé et des dizaines de centres sociaux. Elle emploie près de 30.000 personnes, pour la plupart recrutées localement et elles-mêmes réfugiées. Au cours des quinze ou vingt dernières années, elle a également démontré qu’elle était indispensable à la gestion humanitaire des conflits, que ce soit dans le territoire palestinien occupé, en Syrie ou au Liban.
Si l’UNRWA disparaissait, ses programmes éducatifs, médicaux et sociaux seraient de facto transférés aux pays d’accueil — le Liban, la Syrie et la Jordanie — ainsi qu’à l’Autorité palestinienne en Cisjordanie et dans la bande de Gaza. Or, il est peu probable que ces gouvernements puissent en assumer la charge. La Jordanie et surtout le Liban traversent de graves difficultés économiques et financières et restent mobilisés par l’accueil des réfugiés syriens depuis 2011-2012. La Syrie est elle-même en reconstruction, tandis que l’Autorité palestinienne demeure extrêmement fragile : l’infrastructure de Gaza a été presque anéantie depuis 2023 et la Cisjordanie subit l’expansion continue de la colonisation israélienne. Tous restent, en outre, fortement dépendants de l’aide internationale.
Mais c’est sans doute sur le plan politique que la perte serait la plus lourde. Depuis le début de ses opérations en 1950, l’UNRWA est devenue l’un des marqueurs les plus visibles de la question des réfugiés. Elle témoigne des conséquences de la Nakba et de l’absence de règlement de cette question. Par les déclarations publiques de ses dirigeants et ses publications, elle s’est aussi érigée en porte-voix des problèmes politiques et socioéconomiques qui continuent d’affecter les communautés palestiniennes réfugiées au Proche-Orient.
Enfin, aux yeux des réfugiés, l’UNRWA incarne l’engagement des Nations unies à régler leur situation sur la base de la résolution 194 de l’Assemblée générale, qui prévoit le retour sur les terres d’origine ou une compensation. C’est précisément cette portée politique qui explique l’acharnement d’Israël et de son allié américain à affaiblir l’agence, puis, à terme, à tenter de la dissoudre.
■ Dans « Le statut des réfugiés palestiniens au Proche-Orient : facteur de maintien ou de dissolution de l’identité nationale palestinienne ? », vous analysez la diversité de leurs situations juridiques. Comment concilier leur intégration dans les pays d’accueil avec la préservation d’une identité nationale commune ?
Malgré des situations juridiques différentes d’un pays arabe à l’autre — et parfois au sein d’un même pays, comme en Jordanie ou au Liban —, il existe un socle commun : dès 1948, les pays arabes ont voulu maintenir une identité et une nationalité palestiniennes spécifiques afin d’éviter l’assimilation totale des réfugiés. Cette position a été défendue au nom de la libération de la Palestine et de la préservation du droit au retour, quelles qu’aient été, en réalité, les convictions des dirigeants arabes quant à la faisabilité de ce retour. Ces deux principes se sont imposés comme des causes sacrées et non négociables dans l’ensemble du monde arabe.
Dès la fin des années 1940, la Ligue des États arabes a adopté deux grands types de recommandations. Il s’agissait, d’une part, de s’abstenir de naturaliser les réfugiés palestiniens : une forme de discrimination dite positive, motivée par le respect de leur nationalité palestinienne et de leur droit au retour. Les États arabes ont globalement suivi cette recommandation, à l’exception de la Jordanie. Après l’annexion de la Cisjordanie en 1950, celle-ci a accordé massivement la citoyenneté jordanienne aux réfugiés palestiniens, notamment afin d’associer cette population, souvent plus instruite que celle de Transjordanie, aux efforts de modernisation politique, administrative et économique du royaume. La Jordanie a néanmoins continué à défendre le droit au retour et à préserver deux marqueurs essentiels de la question des réfugiés : l’UNRWA et les camps.
D’autre part, la Ligue arabe a promu l’égalité de traitement entre les réfugiés et les populations locales sur le plan socioéconomique, notamment en matière de liberté de circulation et d’accès au travail. Sur ce point, les pratiques des États ont beaucoup varié en fonction de la capacité d’absorption des économies locales et de l’évolution de leurs relations avec les représentants des réfugiés, en particulier l’OLP à partir des années 1960.
La Syrie a longtemps été considérée comme le pays le plus généreux : elle n’accordait pas la citoyenneté aux réfugiés, mais leur ouvrait largement l’accès à l’emploi, y compris dans la fonction publique. Il faut toutefois rappeler que la Syrie est un pays relativement vaste et que les réfugiés palestiniens n’y représentaient qu’environ 3 % de la population. À l’inverse, le Liban a très tôt imposé de nombreuses restrictions, notamment pour l’accès à la fonction publique, au droit de propriété et à l’héritage. Les dirigeants libanais ont régulièrement invoqué l’exiguïté du territoire et le poids démographique des réfugiés, qui ont représenté jusqu’à 10 % de la population résidente. Le rôle de l’OLP dans la guerre civile libanaise demeure par ailleurs un traumatisme qui continue de servir de justification politique à la mise à l’écart des réfugiés.
Aujourd’hui, dans plusieurs pays, ce sont surtout les discriminations négatives qui empêchent l’assimilation. Le paradoxe est particulièrement visible au Liban : les autorités souhaitent réduire la présence d’une identité palestinienne distincte, mais les restrictions imposées à cette population ne font que la renforcer. Plus de soixante-dix ans après la Nakba, les réfugiés restent donc pris entre deux aspirations : préserver un droit au retour de plus en plus souvent jugé illusoire, mais reconnu par la communauté internationale à travers la résolution 194, et permettre aux nouvelles générations de s’affranchir des discriminations pour mener une vie normale, sans pour autant renoncer à ce droit. Il reste très difficile de trouver un équilibre entre ces deux pôles.
■ Dans « La diaspora palestinienne : Réseaux réfugiés, réseaux citoyens ? », vous montrez que les communautés de la diaspora constituent des réseaux politiques, économiques et sociaux. Avec l’affaiblissement de l’OLP, ces réseaux peuvent-ils devenir un nouvel espace de représentation palestinienne ?
Il faut revenir à l’une des grandes conséquences négatives du processus d’Oslo, engagé en 1993-1994 : le schisme entre, d’une part, une direction palestinienne jusque-là exilée et dispersée entre la Jordanie, le Liban puis la Tunisie, et, d’autre part, les communautés palestiniennes établies dans le monde arabe, en Occident et dans les Amériques. À partir de 1994, la direction palestinienne s’est presque exclusivement concentrée sur la construction étatique en Cisjordanie et dans la bande de Gaza.
Les communautés de la diaspora ont critiqué les accords d’Oslo, qui renvoyaient la question des réfugiés aux négociations sur le statut permanent sans garantir qu’elle serait effectivement abordée ni résolue. Elles se sont senties abandonnées. Les représentations de l’OLP dans la diaspora ont été financièrement délaissées et les services fournis, notamment au Liban, ont fortement diminué. Dans plusieurs pays arabes d’accueil, certains militants se sont alors retirés de la vie politique, tandis que d’autres ont rejoint des mouvements islamistes, comme le Hamas, ou des partis islamistes locaux. Ce schisme n’a jamais été véritablement résorbé.
Cela ne signifie pas que les réseaux politiques, économiques et sociaux de la diaspora ont disparu. Au contraire, ils se sont fortement mobilisés en faveur de la population de Gaza depuis 2023, ainsi que de celle de Cisjordanie. Dès les années 1980, de grandes organisations non gouvernementales ont aussi été créées dans la diaspora par des hommes d’affaires palestiniens, à l’image de la Welfare Association. Elles ont, depuis, financé de nombreux projets de développement en Cisjordanie et dans la bande de Gaza.
Ces initiatives n’ont toutefois pas renforcé la représentation politique de la diaspora au sein de l’Autorité palestinienne, qui reste absorbée par les événements en Cisjordanie et à Gaza et se méfie de toute mobilisation autonome. On l’a vu en 2017, lors de la grande Conférence populaire des Palestiniens de l’étranger organisée à Istanbul. La direction de l’OLP et de l’Autorité palestinienne a pu discréditer cette initiative en affirmant qu’elle était dirigée par le Hamas et qu’elle cherchait à se substituer à la seule direction palestinienne reconnue comme légitime par la Ligue arabe et la communauté internationale depuis 1974. Depuis lors, à ma connaissance, aucune nouvelle initiative politique majeure de la diaspora n’a réussi à s’imposer.
■ Dans vos travaux sur l’évolution des camps palestiniens en Jordanie, vous les décrivez comme des espaces pris entre exclusion et intégration. Comment améliorer durablement les conditions de vie dans les camps sans que cela soit perçu comme un renoncement au droit au retour ?
Il faut d’abord rappeler que les camps de réfugiés palestiniens, comme d’autres camps dans le monde, ont été conçus comme des espaces humanitaires temporaires. Le mot « temporaire » est essentiel. À l’origine, ils devaient accueillir et aider les réfugiés les plus démunis — environ un tiers de la population réfugiée —, c’est-à-dire ceux qui ne pouvaient ni se loger ni subvenir à leurs besoins dans le contexte de l’exil.
Très rapidement, ces espaces ont acquis une signification politique particulière. Ils sont devenus les symboles de la tragédie qui s’est abattue sur le peuple palestinien en 1948, mais aussi de la volonté des réfugiés de préserver leur cause et de ne pas se laisser oublier en exil. Cela explique la réticence des premières générations à accepter des projets de réhabilitation importants. Ceux-ci étaient perçus comme des tentatives de faire disparaître les camps, de les transformer en quartiers ordinaires et d’invisibiliser le lien entre ces espaces et la cause des réfugiés.
Au fil du temps, un nombre croissant d’habitants des camps, jusque-là marginalisés sur le plan socioéconomique, ont intégré les marchés du travail locaux et régionaux. Les communautés ont progressivement compris que leurs conditions de vie ne devaient pas dépendre du règlement politique de la question des réfugiés. Il était possible de vivre dignement tout en maintenant la revendication du droit au retour. Il faut d’ailleurs rappeler que les habitants des camps n’ont jamais représenté, en moyenne, qu’environ un tiers de l’ensemble des réfugiés palestiniens.
À partir des années 1980 en Cisjordanie et à Gaza, puis des années 2000 dans d’autres pays d’accueil, l’amélioration durable des infrastructures a été davantage acceptée. Des routes ont été asphaltées, des égouts à ciel ouvert ont été recouverts et, lorsque l’espace le permettait, quelques espaces verts ont été créés. Le dilemme demeure néanmoins : comment améliorer les conditions de vie tout en maintenant le camp comme une vitrine, entre guillemets, de la cause des réfugiés et de la souffrance liée à l’exil de 1948 ?
En Jordanie comme ailleurs, l’amélioration est réelle mais limitée. Il existe des restrictions sur le nombre d’étages pouvant être construits et les camps ne peuvent généralement pas s’étendre, car ils ont souvent été établis sur des terrains privés. Ils restent donc très visibles par leur forte densité, le surpeuplement des logements, le manque d’espaces verts et l’étroitesse des rues. Même lorsqu’ils ressemblent aux quartiers voisins, ils demeurent reconnaissables aux drapeaux de l’UNRWA et des Nations unies qui signalent les écoles, les centres médicaux, les bureaux d’enregistrement et les centres sociaux de l’agence.
Une question taboue se pose également : les habitants actuels sont-ils les descendants des familles entrées dans les camps en 1948 ? Nous ne disposons pas de données précises. Certaines familles se sont enrichies et ont quitté les camps pour de meilleures conditions de vie, puis ont vendu ou loué leur logement à d’autres réfugiés appauvris, voire à des citoyens pauvres du pays d’accueil, notamment dans les grandes agglomérations comme Amman et Beyrouth, où les loyers y sont plus faibles. L’amélioration demeure donc volontairement circonscrite au nom de la préservation de la revendication du droit au retour.
■ Dans votre étude sur l’UNRWA et l’Arab Development Society à Jéricho, vous montrez que plusieurs projets de développement ont été rejetés par crainte d’une assimilation définitive des réfugiés. Quelles leçons peut-on en tirer pour les politiques d’aide actuelles ?
Les enseignements de ces tentatives de réinstallation collective ont été tirés dès la fin des années 1950. Il ne faut pas oublier que l’UNRWA n’a pas été créée pour perpétuer l’aide humanitaire commencée en 1948, mais pour y mettre un terme. Dans l’année qui a suivi le début de ses opérations, en 1950, son objectif était de réinsérer économiquement les réfugiés dans les marchés du travail locaux, voire régionaux.
Au départ, conformément à ce qu’indique son nom anglais, l’agence a lancé des programmes de « travaux ». La plupart des réfugiés étaient alors agriculteurs ou travaillaient dans le secteur agricole : les projets concernaient donc l’agriculture, l’irrigation ou encore la construction de routes. Mais les économies des pays d’accueil ne pouvaient absorber près d’un million de réfugiés enregistrés auprès de l’UNRWA. À cette faible capacité d’absorption s’est ajouté le refus massif des projets collectifs de réinstallation, assimilés à une tentative de fondre les réfugiés dans les sociétés d’accueil et de faire disparaître, avec eux, leur cause politique.
L’échec de ces projets a conduit l’UNRWA à prolonger les services qu’elle devait initialement supprimer, notamment les secours et l’éducation. L’agence a cependant constaté que les réfugiés palestiniens n’étaient pas opposés au développement humain, c’est-à-dire à l’amélioration de leurs perspectives et à une intégration individuelle fondée sur l’éducation et la recherche d’emploi. Dès 1959, elle a donc abandonné les grands projets collectifs pour se concentrer sur cette approche.
Cette stratégie a porté ses fruits. Les services éducatifs de l’UNRWA, ainsi que ceux des pays d’accueil, ont joué un rôle majeur dans l’intégration économique des réfugiés. Dans les années 1960 et 1970, les Palestiniens ont été parmi les premiers à contribuer aux efforts de modernisation des pays du Golfe, notamment au Koweït, en Arabie saoudite et dans les Émirats arabes unis.
La principale leçon reste donc qu’il faut distinguer l’intégration socioéconomique individuelle de l’assimilation politique collective. Les politiques d’aide peuvent renforcer les capacités, l’autonomie et la dignité des réfugiés sans leur demander de renoncer au droit au retour. Aujourd’hui, toutefois, le contexte économique régional est moins favorable qu’il ne l’était dans les années 1960 et 1970. L’éducation demeure le programme phare de l’UNRWA, mais les perspectives d’emploi et de mobilité sociale se sont considérablement réduites.
■ Dans votre étude avec Francesca Albanese sur la jeunesse palestinienne réfugiée, vous soulignez que les jeunes restent marginalisés par les structures politiques traditionnelles. Cette nouvelle génération peut-elle renouveler le mouvement national palestinien ?
C’est une question difficile, car elle ne concerne pas uniquement la société politique palestinienne dans les pays d’accueil, mais l’ensemble du monde arabe. Nous vivons dans des sociétés patriarcales, marquées par un profond respect de l’autorité des aînés.
Avec Francesca Albanese, nous avons mené cette étude auprès de jeunes réfugiés des camps palestiniens en Jordanie, en Cisjordanie, à Gaza et en Syrie. Nous avons constaté que leurs initiatives sociales et politiques autonomes étaient généralement récupérées ou neutralisées par les structures politiques établies. Les jeunes ont très peu voix au chapitre lorsqu’il s’agit de définir l’agenda politique de l’OLP, que ce soit à l’échelle nationale ou locale. Mais, encore une fois, ce constat rejoint les plaintes formulées par les jeunes dans l’ensemble des pays arabes.
Peuvent-ils renouveler le mouvement national palestinien ? L’histoire récente invite à une certaine prudence. Les jeunes qui ont déclenché la première Intifada à la fin de 1987 et fait émerger un mouvement de contestation largement populaire contre l’occupation israélienne en Cisjordanie et à Gaza ont été rapidement écartés lorsque l’OLP a pris la direction du soulèvement. Certains ont ensuite eux-mêmes intégré l’establishment patriarcal qui empêche aujourd’hui l’émergence d’une nouvelle génération de dirigeants.
Il s’agit donc d’une question culturelle et transgénérationnelle, qui prendra du temps. Un véritable renouvellement suppose que les responsables politiques établis acceptent l’émergence de voix issues de la jeunesse et leur reconnaissent la capacité de contribuer pleinement à la définition du projet national palestinien.
■ Pour conclure, dans l’ouvrage collectif « Migrations in Jordan », vous montrez que les différentes vagues migratoires ont profondément contribué à la construction de la Jordanie. Pourquoi certaines populations sont-elles intégrées au récit national tandis que d’autres continuent d’être considérées comme provisoires ?
Il faut ici évoquer la marginalisation politique de ceux que l’on appelle les « ex-Gazans », c’est-à-dire les Palestiniens originaires de la bande de Gaza qui ont gagné la Jordanie à la suite de la guerre de 1967. Pour comprendre leur statut, il faut revenir à 1948. Il existait alors un projet hachémite à l’échelle du Moyen-Orient : constituer un ensemble régional uni sous l’autorité des dynasties hachémites au pouvoir en Jordanie et en Irak.
L’annexion de la Cisjordanie par le roi Abdallah en 1950 et l’octroi de la citoyenneté jordanienne aux Palestiniens, réfugiés ou non, établis en Cisjordanie et en Transjordanie s’inscrivaient dans ce projet. On estimait — et on le dit encore aujourd’hui — que les Palestiniens de Cisjordanie et les Jordaniens de Transjordanie appartenaient à une même grande famille. Ils partageaient souvent les mêmes dialectes et de nombreux liens sociaux. Il existait donc une volonté d’unifier les deux rives du Jourdain, tant sur le plan géographique que démographique.
En 1967-1968, la Jordanie a accueilli une nouvelle migration forcée en provenance de Cisjordanie, mais aussi une population moins nombreuse venue de la bande de Gaza. À l’époque, les Palestiniens de Gaza pouvaient encore traverser le territoire contrôlé par Israël pour travailler ou se déplacer, et les autorités israéliennes ont favorisé leur départ vers la Jordanie. Mais, en 1968, le contexte avait profondément changé : le grand projet hachémite n’était plus d’actualité.
Les nouveaux arrivants de Gaza étaient par ailleurs perçus comme différents. Ils avaient un accent marqué par l’influence égyptienne et restaient associés à l’idéologie nassériste, alors que les relations entre la Jordanie et l’Égypte étaient tendues. Les autorités se sont demandé s’il fallait les intégrer comme citoyens et ont finalement choisi de ne pas les naturaliser. Le fait qu’un certain nombre d’entre eux aient participé aux affrontements de Septembre noir contre le régime hachémite a renforcé cette méfiance. Le camp de Jerash, également appelé camp de Gaza, occupe une place particulière dans ce récit : dans le discours du régime, il est présenté comme le dernier camp repris par l’armée jordanienne.
Depuis lors, les ex-Gazans sont reconnus comme des résidents non jordaniens disposant d’un droit de séjour. Ils sont arrivés avec des documents égyptiens et ont ensuite reçu des titres de voyage et des cartes d’identité, mais ces documents ne leur confèrent pas la nationalité. Depuis plusieurs décennies, ils demandent à être naturalisés ou, à tout le moins, à bénéficier de droits civils égaux à ceux des Jordaniens.
Pour l’État jordanien, leur non-naturalisation est toutefois devenue un symbole de son attachement au règlement de la question palestinienne et à la non-assimilation. Après avoir accordé la nationalité aux Palestiniens arrivés en 1948 et à ceux de Cisjordanie, la Jordanie considère qu’une naturalisation des ex-Gazans pourrait être interprétée comme un abandon de leur droit au retour.
Cette position a des conséquences socioéconomiques importantes. Plusieurs études montrent que les ex-Gazans sont, en moyenne, plus pauvres que le reste de la population. N’étant pas jordaniens, ils n’ont pas accès à la fonction publique, qui représente encore une part très importante de l’emploi dans le pays. La situation est particulièrement difficile pour les habitants du camp de Gaza, dont beaucoup travaillent comme ouvriers agricoles saisonniers.
Ils se trouvent donc pris dans la même tension que les réfugiés palestiniens d’autres pays d’accueil, notamment au Liban : d’un côté, ils revendiquent l’amélioration de leur statut juridique et de leurs conditions de vie ; de l’autre, leur maintien dans un statut distinct est présenté comme un devoir historique et politique destiné à préserver le droit au retour et à empêcher leur assimilation définitive.
Intégralité de l’entrevue en vidéo :
À propos de l’auteur:
Jalal Al Husseini est chercheur associé à l’Institut français du Proche-Orient (Ifpo) à Amman. Ses travaux portent principalement sur les réfugiés palestiniens et l’UNRWA.
Sélim Abi Kheir est assistant chercheur à l’Institut des études palestiniennes.
Source : Institute for Palestine Studies en français, 9 septembre 2026.