Partager la publication "Pour les Palestiniennes, le féminisme de Gloria Steinem est tout sauf du féminisme"
Nada Elia, 7 septembre 2026. – Les femmes leaders et les icônes culturelles sont soumises à des exigences d’une sévérité extrême ; chacune de leurs déclarations, chacune de leurs alliances passées et chacune des causes qu’elles ont défendues sont passées au crible d’une manière qui ne s’applique pas — et ne s’appliquera jamais — aux hommes. J’hésite donc à critiquer Gloria Steinem, craignant que mes écrits ne servent d’argument aux détracteurs misogynes. Néanmoins, je ne peux me joindre à ceux qui la célèbrent comme si elle était incapable de commettre la moindre erreur ou n’en avait jamais commis.
Les critiques que j’adresse à Steinem — que j’ai qualifiée de « fausse féministe » dans nombre de mes essais — reposent sur une analyse de ses positions politiques néfastes. Certes, je comprends — et je considère comme allant de soi — que beaucoup d’entre nous ont commis des erreurs par le passé et continueront d’en commettre à l’avenir. Je suis également consciente qu’une partie de mes critiques à l’égard de Steinem porte sur des prises de position datant de sa jeunesse. Toutefois, les déclarations qu’elle a faites peu avant sa mort donnent à penser qu’elle conservait ces mêmes opinions profondément problématiques.
Le « faux féminisme », comme je l’explique dans Palestine and Feminist Liberation (1) est une idéologie coloniale et impérialiste qui cherche à obtenir une plus grosse part du gâteau, sans jamais remettre en question les ingrédients toxiques de ce dernier. Le véritable féminisme, lui, aspire à un gâteau tout à fait différent, composé d’ingrédients sains. Depuis des décennies, je soutiens que le fait pour les femmes de forcer les portes ou de briser le plafond de verre pour pénétrer dans un espace masculiniste et violent ne constitue pas une victoire féministe ; cela ne modifie cet espace qu’en surface. C’est comme mettre du rouge à lèvres à un cochon.
L’intégration de femmes dans l’armée ne rend pas cette institution moins meurtrière ; l’accession d’Hillary Clinton ou de Kamala Harris à la présidence de la première puissance impérialiste mondiale n’aurait pas mis fin à l’hypermilitarisme, au génocide à Gaza ni à l’incarcération disproportionnée des personnes de couleur aux États-Unis.
Le féminisme doit être nuancé : le changement dont nous avons besoin ne consiste pas à ce que les femmes obtiennent le « droit égal » de faire ce que font les hommes. Ce qu’il nous faut, c’est mettre fin aux ravages que le racisme, la misogynie et l’hétéropatriarcat infligent au monde. Ainsi, bien que j’apprécie certains essais de Steinem — comme « Si les hommes avaient leurs règles » (If Men Could Menstruate) et « L’histoire d’une Bunny » (A Bunny’s Tale), son récit dénonçant l’exploitation de jeunes femmes en tant que « Bunnies » de Playboy — et que je sois immensément reconnaissante envers toutes les femmes, Steinem incluse, qui ont revendiqué le droit de disposer de leur corps, l’accès à l’avortement légal et l’autonomie financière, je lui reproche vivement d’avoir travaillé pour la CIA, son sionisme ardent et la vision orientaliste qu’elle a entretenue toute sa vie à l’égard des femmes arabes et musulmanes.
Je m’explique.
Steinem a travaillé pour la CIA de 1958 à 1962, à la tête de l’« Independent Research Service » (Service de recherche indépendant). Il s’agissait d’une organisation écran entièrement financée par la CIA, destinée à espionner de jeunes militants aux sympathies socialistes en infiltrant, via des agents secrets, leurs activités sur les campus et lors de festivals de jeunesse. Pour le dire crûment, elle défendait le capitalisme, un système dans lequel elle évoluait en terrain connu.
D’ailleurs, même ses admirateurs reconnaissent que le féminisme prôné par Steinem pèche par une absence d’analyse de classe. Quelques années plus tard, lorsqu’elle a été interrogée sur sa collaboration avec la CIA, elle n’a pas cherché à s’en distancier en invoquant la naïveté de la jeunesse ; elle a au contraire affirmé que l’agence était une organisation « honorable, éclairée et libérale ».
J’imagine que Steinem considère les coups d’État, les interventions militaires, les assassinats politiques, les violations des droits humains et la torture comme des pratiques honorables.
Certes, cela remonte à sa jeunesse, mais suivez-moi alors que je mets en évidence une certaine constante.
En 1975, marquant une victoire majeure pour les pays du tiers-monde qui avaient toujours compris la réalité d’Israël, l’Assemblée générale des Nations unies a adopté à une écrasante majorité la résolution 3379, déclarant que « le sionisme est une forme de racisme et de discrimination raciale ». Naturellement, cette résolution a suscité l’opposition d’Israël, des États-Unis et de nombreux pays européens ; une campagne mondiale a été lancée pour la faire abroger, et Gloria Steinem a signé une lettre la dénonçant, affirmant que « les droits humains sont indivisibles ».
« En tant que femmes engagées dans la lutte mondiale pour les droits humains et l’égalité, nous sommes unanimement convaincues que tous les droits humains sont indivisibles. Nous sommes consternées par l’étiquette de « raciste » appliquée uniquement au mouvement d’autodétermination nationale du peuple juif. Nous dénonçons cette négation implicite de l’existence de l’État d’Israël ainsi que cette incitation à l’antisémitisme à l’échelle mondiale », peut-on lire dans sa lettre.
Or, affirmer que les droits humains sont indivisibles tout en défendant le sionisme — qui dépossède les Palestiniens — revient à nier l’humanité même du peuple palestinien.
Entre 1975 et aujourd’hui, des millions d’Américains, juifs et non-juifs, ont renoncé au sionisme auquel ils avaient autrefois adhéré. Ils étaient sionistes soit parce que leurs parents leur avaient inculqué cette idéologie, soit parce qu’il s’agissait du discours dominant qu’ils n’avaient pas encore suffisamment remis en question. Mais à mesure qu’ils ont développé leur esprit critique, ils s’en sont détachés.
Pas Steinem. Fin 2023, elle a été la première signataire d’une déclaration dénonçant les « viols systématiques » attribués au Hamas à l’encontre de femmes et de filles israéliennes le 7 octobre ; ce texte débutait ainsi : « En tant que militantes et dirigeantes pour les droits des femmes, nous défendons le droit de toute femme et de toute fille, quelle que soit sa nationalité, sa religion ou sa communauté, de vivre à l’abri de toute forme de violence, y compris le viol et les agressions sexuelles. »
Non seulement ces allégations demeurent à ce jour non étayées — nombre d’affirmations précises ayant même été démenties —, mais Steinem n’a jamais rien dit au sujet des rapports minutieusement documentés d’Amnesty International, de Human Rights Watch et de B’Tselem, qui attestent tous de tortures sexuelles infligées par les forces de sécurité israéliennes à des hommes, des femmes et des enfants palestiniens.
Les Palestiniens documentent et dénoncent ces exactions depuis des décennies ; le Collectif féministe palestinien a récemment publié A Predatory State (« Un État prédateur »), son dernier rapport accablant de 200 pages sur les violences sexuelles perpétrées de longue date par Israël à l’encontre des Palestiniens. Pourtant, l’orientalisme est tel que seuls les rapports émanant de non-Palestiniens sont jugés fiables.
Un rapport d’Amnesty International indique : « Les femmes palestiniennes de Gaza ont été exposées à diverses formes d’atteintes physiques et mentales fondées sur le genre, notamment des violences liées à la santé reproductive et d’autres violences sexistes. » Le rapport de Human Rights Watch, intitulé à juste titre More than a human can bear (« Au-delà de ce qu’un être humain peut supporter »), conclut sans équivoque qu’Israël a eu recours à des violences sexuelles et sexistes contre les Palestiniens pour les terroriser et perpétuer un système d’oppression qui porte atteinte à leur droit à l’autodétermination.
Le rapport de B’Tselem, intitulé Welcome to Hell: the Israeli Prison System as a Network of Torture Camps (« Bienvenue en enfer : le système carcéral israélien comme réseau de camps de torture »), détaille de la même manière l’ampleur des violences sexuelles et des viols commis par les forces de sécurité israéliennes sur des Palestiniens au sein des prisons israéliennes.
Steinem n’a pas pipé mot, malgré son affirmation antérieure selon laquelle les droits humains sont indivisibles.
La manière dont Steinem s’indigne face aux critiques visant Israël, tout en gardant un silence absolu sur l’oppression des Palestiniens, met en lumière le sionisme ainsi que la vision du monde qui l’accompagne : l’orientalisme.
En fin de compte, aujourd’hui, la position que l’on adopte vis-à-vis du sionisme constitue un véritable test politique. L’ignorance ne saurait plus servir d’excuse alors que le génocide du peuple palestinien, perpétré par les sionistes, est diffusé en direct. Si, pendant des décennies, on pouvait être sioniste par défaut — simplement parce que c’était le discours dominant —, aujourd’hui, face à la profusion de preuves de la sauvagerie d’Israël, on ne peut être que sioniste par conviction idéologique, un sioniste engagé, et non plus un « sioniste par défaut ».
Steinem était une sioniste idéologique. Dès lors, si l’on convient que le sionisme est raciste et que l’on sait que Steinem était sioniste, que cela fait-il d’elle ? Une « féministe imparfaite », m’a-t-on dit, en attendant de moi que je fasse preuve de compréhension et que je ne la « bannisse » pas pour ce simple défaut. Il ne faut pas être puriste ; il faut bâtir des ponts, m’explique-t-on, pour combattre les fascistes…
Mais ça suffit. Les Palestiniens ne sont pas dupes : l’unique « défaut » que l’on nous demande systématiquement de passer sous silence est cette idéologie puissante qui prône notre éradication.
Article original en anglais sur The New Arab / Traduction MR
(1) Palestine – un féminisme de libération
Nada Elia est Palestinienne de la diaspora née en Irak. Elle vit aux États-Unis, où elle enseigne les études culturelles et arabo-américaines au Fairheaven College de l’Université Western Washington.
Nada Elia est aussi membre du collectif de pilotage de la Campagne américaine pour le boycott universitaire et culturel d’Israël.
