Dans un village de Cisjordanie, une nouvelle mesure israélienne facilite les attaques de colons tout en prétendant les empêcher

Sharif Abdel Kouddous, 12 août 2026. — Dimanche, l’armée israélienne a déclaré le village palestinien de Taybeh, en Cisjordanie occupée, « zone militaire fermée », affirmant que cette mesure visait à prévenir l’escalade des attaques perpétrées par des colons israéliens rôdant dans les environs. Officiellement, l’ordre interdit aux Israéliens et aux étrangers de pénétrer dans la zone.

12 juin 2026 : Une partie du village de Taybeh est en flammes, attaqué par les colons israéliens soutenus par l’entité coloniale. (source)

Cependant, les habitants du village et des environs ont déclaré à Drop Site News que cette mesure militaire visait en réalité à isoler davantage Taybeh du monde extérieur, en empêchant les militants solidaires d’accéder à la zone tout en laissant libre cours aux attaques des colons.

Taybeh, l’un des rares villages palestiniens à majorité chrétienne de Cisjordanie, est la cible d’attaques croissantes de la part de colons israéliens qui, ces dernières semaines, ont étendu les avant-postes coloniaux encerclant la localité.

« L’ordre stipule que l’entrée dans la zone est interdite aux Israéliens et aux étrangers. Mais qu’en est-il du colon qui rôde dans le secteur ? Que représente-t-il ? Est-il Israélien ou non ? Pourquoi se trouve-t-il là ? », a déclaré Jack Abed, prêtre de l’église grecque-catholique de Taybeh. « Cette mesure va empêcher les défenseurs des droits humains d’être présents pour nous protéger contre les agissements de ces colons voyous, qui nous attaquent avec une extrême brutalité. »

Ce constat est partagé par Nayef Kaabneh, représentant de la communauté bédouine de Taybeh qui vit sur les terres entourant le village. « On nous a dit que la zone avait été déclarée militaire fermée pour empêcher les colons de venir ici. Mais tout cela n’était que mensonges. Les colons continuent de venir, alors que l’on empêche les militants de nous rejoindre », a expliqué M. Kaabneh. « Ils veulent nous isoler pour pouvoir s’en prendre à nous plus facilement. »

Kaabneh a relaté un incident récent au cours duquel un colon est arrivé dans la zone, suivi par plusieurs militants solidaires internationaux. « Nous avons appelé la police et l’armée. L’armée est arrivée et a déclaré : « C’est une zone militaire fermée. Partez. » Les militants sont donc partis, tout comme le colon. Mais le colon s’est simplement éloigné un peu et, une fois l’armée partie, il est revenu. Les militants, eux, ne sont pas revenus. Cette mesure vise donc réellement les militants, et non les colons », a-t-il affirmé.

Mardi, l’armée israélienne a émis un décret similaire, annonçant la fermeture militaire des villages de Kufr Qallil et Jalud, tous deux situés dans le gouvernorat de Naplouse (nord de la Cisjordanie), en invoquant une fois de plus la nécessité de protéger les résidents palestiniens contre les colons.

Bien que les autorités israéliennes affirment occasionnellement ne pas tolérer les attaques perpétrées par des colons, la complicité des forces israéliennes dans ces agressions est avérée. Un rapport publié en juin par la Commission d’enquête de l’ONU sur le territoire palestinien occupé a conclu que les autorités israéliennes sont directement impliquées dans des attaques de colons ayant entraîné la mort et des blessures de Palestiniens, ainsi que le déplacement de communautés palestiniennes en Cisjordanie. « La participation croissante des forces de sécurité israéliennes aux attaques de colons équivaut à un effondrement de facto de la distinction entre colons et soldats », indique le rapport.

La commission a constaté que « la violence des colons en Cisjordanie sert d’instrument à la mise en œuvre de la politique de l’État israélien ; l’État, d’une part, et les groupes ou individus colons violents, d’autre part, poursuivent les mêmes objectifs stratégiques, notamment le maintien de l’occupation illégale, l’ancrage des colonies israéliennes illégales, l’annexion de territoires palestiniens et le déplacement des Palestiniens hors de leurs terres ». Elle a ajouté : « Les autorités israéliennes ont rendu ces attaques possibles grâce à un soutien financier et militaire, tandis que les autorités judiciaires et les forces de l’ordre garantissent l’impunité des colons violents depuis des décennies. »

Si les attaques de colons et de soldats israéliens contre les Palestiniens en Cisjordanie sont fréquentes depuis des années, elles se sont intensifiées brutalement depuis octobre 2023, parallèlement à l’offensive génocidaire d’Israël contre Gaza ; ces attaques ont fait plus de 1.100 morts parmi les Palestiniens et et provoqué le déplacement forcé de dizaines de milliers d’autres.

Le mois dernier, l’ONU a averti que les attaques perpétrées par des colons israéliens ainsi que la création de colonies et d’avant-postes avaient atteint un niveau « sans précédent ». Au cours des deux dernières semaines et demie, ces attaques se sont encore intensifiées à la suite d’un raid de colons dans le village de Tell, qui s’est soldé par la mort de quatre Palestiniens et de deux colons. Rien que la semaine dernière, plus de 500 attaques ont été signalées, selon la Commission de résistance contre la colonisation et le mur.

Les habitants de Taybeh — un village d’environ 1.500 personnes situé à quelques kilomètres au nord-est de Jérusalem et de Ramallah — affirment que la violence des colons est devenue insupportable. Un peu plus d’un tiers du village, incluant la majeure partie de la zone bâtie, est classé en « zone B » ; selon cette classification issue des accords d’Oslo, l’Autorité palestinienne assure l’administration civile tandis qu’Israël conserve officiellement le contrôle sécuritaire. Le reste des terres de Taybeh est classé en « zone C », où Israël exerce officiellement un contrôle total, tant civil que sécuritaire.

« Il y avait déjà des attaques auparavant, mais rien de comparable à ce que nous vivons aujourd’hui », a déclaré Kaabneh. « Ces quinze derniers jours, les colons sont venus deux ou trois fois par jour, le matin et le soir. Ils ont vraiment accentué la pression sur nous. »

« Ils veulent nous déplacer de force », a-t-il ajouté. « Si Dieu le veut, nous resterons patients ; Dieu nous donnera la force de ne pas quitter cet endroit et de tenir bon ici. »

Les églises de Taybeh datent du Ve siècle. « Taybeh est un village palestinien, qu’il soit chrétien ou musulman », a déclaré Abed, le prêtre local. « Le colon israélien ne fait pas de distinction : il ne voit qu’un Palestinien. »

Les colons israéliens ont également pris pour cible les oliveraies de Taybeh, qui constituent l’une des principales sources de revenus du village. Plusieurs habitants ont confié à Drop Site que les colons amenaient des moutons et d’autres bêtes pour les faire paître sur leurs terres et épuiser l’eau des puits locaux, mais aussi des chameaux qui broutent la cime des oliviers et les détruisent. « Les chameaux détruisent les arbres car ce sont des animaux très grands et massifs. La cime des oliviers a été totalement détruite… Il s’agit d’oliviers datant de l’époque romaine. C’est vraiment déchirant », a déclaré Fouad Maadi, un habitant de la région. « Tous les aspects de la vie sont touchés, tout. Le commerce est fini, l’agriculture est finie, l’élevage est fini. »

« C’est une campagne menée contre nous pour nous chasser de cette terre. Mais nous restons ici », a-t-il ajouté. « Nous ne partirons pas, quoi qu’il arrive. »

Un journaliste en Cisjordanie a contribué au reportage. Jawa Ahmad, chercheur spécialiste du Moyen-Orient pour Drop Site News, a également participé à l’élaboration de cet article.

Article original en anglais sur Drop Site News / Traduction MR