Partager la publication "Campagne israélienne contre le New York Times et les organisations de défense des droits humains : une tentative de dissimuler la torture et les violences sexuelles dans ses prisons"
Genève, le 15 mai 2026 – Euro-Med Human Rights Monitor suit avec une vive inquiétude la campagne officielle israélienne orchestrée, qui a culminé avec les déclarations du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu et du ministre israélien des Affaires étrangères Gideon Sa’ar. Cette campagne fait suite à la publication, dans le New York Times, le 11 mai, d’un article du journaliste Nicholas Kristof, doublement lauréat du prix Pulitzer, intitulé « The silence that meets the rape of Palestinians » ( Le silence face au viol des Palestiniens). Cet article rassemble les témoignages de 14 hommes et femmes affirmant avoir été victimes de viol, de torture et d’autres formes de violences sexuelles dans des centres de détention israéliens.

Journée des prisonniers palestiniens, Hébron (Al-Khalil), Cisjordanie, 17 avril 2025 – Photographe : Mosab Shawer, Activestills.
Au lieu d’exiger une enquête indépendante et transparente sur ces graves allégations, ou d’autoriser les enquêteurs internationaux, les experts médico-légaux, les observateurs de l’ONU et le Comité international de la Croix-Rouge à accéder aux centres de détention, le gouvernement israélien a réagi en s’attaquant au journaliste, au journal et aux organisations de défense des droits humains qui ont documenté ou contribué à révéler ces violations. Cela témoigne d’une volonté manifeste de détourner l’attention du fond des témoignages et des preuves pour la porter sur la discréditation de leurs sources.
Les crimes évoqués dans l’article du New York Times ne reposent pas uniquement sur les documents d’Euro-Med Monitor ou sur les déclarations de Kristof lui-même. Ils s’inscrivent plutôt dans un processus de documentation plus vaste et cumulatif, impliquant des organismes indépendants des Nations Unies, des instances internationales, israéliennes et palestiniennes, notamment le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme, des rapporteurs et experts indépendants des Nations Unies, la Commission d’enquête internationale indépendante des Nations Unies sur le territoire palestinien occupé, y compris Jérusalem-Est, et Israël, Amnesty International, Human Rights Watch, l’organisation israélienne B’Tselem, Médecins pour les droits de l’homme – Israël, l’Association Addameer de soutien aux prisonniers et de défense des droits de l’homme, et le Centre palestinien pour les droits de l’homme, sans oublier les témoignages recueillis par des organismes professionnels œuvrant pour la protection des journalistes et le suivi des conditions de détention.
L’aspect le plus dangereux de la campagne israélienne réside non seulement dans le déni des faits, mais aussi dans sa volonté de construire un récit trompeur en réduisant un dossier documenté par de multiples sources à une seule entité ou un seul individu, tout en s’attaquant à la crédibilité d’Euro-Med Monitor, de son président Ramy Abdu et du journaliste ayant publié l’enquête. Cette campagne ne tient toujours pas compte des témoignages, des rapports de l’ONU et des documents relatifs aux droits humains qui font état de violences sexuelles répétées au sein du système de détention israélien, notamment des viols avec arme, des tortures sexuelles, des agressions génitales, des menaces de viol, des nudités forcées, des fouilles à nu humiliantes, des prises de vue non consenties dans des positions dégradantes et d’autres actes de violence sexuelle.
Tenter de discréditer les organismes susmentionnés revient à ignorer leur mandat et la nature de leur travail. Ces entités ne sont pas des tribunes d’opinion, mais des organes de documentation, de surveillance et d’enquête qui opèrent depuis des années dans le respect de normes internationales claires. Leurs conclusions sont soumises à un contrôle professionnel, qui comprend des vérifications de la cohérence des témoignages, de l’indépendance des sources, de l’émergence de tendances, des indicateurs médicaux et juridiques, ainsi que des risques encourus par les victimes et les témoins.
On ne peut donc pas écarter comme de simples allégations ou des témoignages isolés la convergence de leurs conclusions sur les pratiques de torture, de mauvais traitements et de violences sexuelles et sexistes au sein du système de détention israélien. Il s’agit d’indicateurs sérieux d’une politique systématique, notamment au vu de l’avertissement lancé par la Rapporteuse spéciale sur la situation des droits de l’homme dans le territoire palestinien, Francesca Albanese, selon lequel la torture est devenue une « doctrine d’État » dans le traitement infligé par Israël aux Palestiniens.
Le fait que ces organismes aient pu entrer en contact avec les victimes et recueillir des témoignages corroborants, malgré le siège illégal et continu de la bande de Gaza, les interdictions de voyager, la dissimulation des centres de détention et des prisons, l’impossibilité d’effectuer des visites indépendantes et l’absence de transparence, ne remet pas en cause la crédibilité de ces documents. Au contraire, cela accuse Israël, qui monopolise les archives, les appareils photo et les dossiers médicaux, les rend inaccessibles, puis demande à la communauté internationale de croire à ses dénégations et s’en prend à ceux qui ont documenté ce qu’il a tenté de dissimuler, sans apporter la moindre réfutation matérielle ou juridique des faits documentés.
La documentation d’Euro-Med Monitor sur la torture et les violences sexuelles dans les centres de détention et les prisons israéliennes repose sur un processus indépendant et approfondi de surveillance, d’entretiens et d’analyses juridiques, et non sur des ouï-dire ou des témoignages non vérifiés. Elle s’appuie sur de multiples témoignages directs de détenus palestiniens libérés, recueillis selon une méthodologie respectueuse des droits humains fondée sur le principe de non-nuisance, la confidentialité, le consentement éclairé et l’évaluation des risques pour les victimes et les témoins, notamment dans les cas de torture et de violences sexuelles, qui exigent une sensibilité professionnelle particulière et des mesures de protection strictes.
Les témoignages recueillis ont été examinés afin d’en vérifier la cohérence et comparés au contexte plus large, aux schémas récurrents de violations et aux informations provenant des Nations Unies et des organisations de défense des droits humains. Ce processus a abouti au rapport d’Euro-Med Monitor d’avril 2026, « Another genocide behind the walls » (Un autre génocide derrière des murs), qui documente des pratiques généralisées de torture et de violences sexuelles.
Le rapport conclut que le recours répété aux mêmes méthodes contre de nombreux détenus dans différents lieux de détention révèle un schéma systématique qui ne peut être considéré comme un ensemble d’incidents isolés. Il exige une enquête internationale indépendante et des poursuites pénales en vertu du droit international, notamment du Statut de Rome de la Cour pénale internationale. La gravité de ces documents tient non seulement à la diversité des sources internationales qui les ont confirmés, mais aussi à leur convergence avec les conclusions publiées par des organisations israéliennes indépendantes, irréprochables en faveur des Palestiniens. B’Tselem a publié deux rapports, « Welcome to Hell » (Bienvenue en enfer) en août 2024 et «Living Hell » (L’enfer sur terre) en janvier 2026, recueillant les témoignages de détenus libérés. Ces témoignages indiquent que les prisons et centres de détention israéliens sont devenus un véritable réseau de torture organisé. Parmi les sévices signalés figurent les viols avec instruments, les agressions génitales, les attaques de chiens et le fait de contraindre des détenus à assister à des agressions sexuelles.
L’organisation Médecins pour les droits de l’homme Israël a également publié des rapports faisant état de violations systématiques commises contre des détenus palestiniens, notamment des actes de torture, des disparitions forcées, le refus de soins médicaux et des violences sexuelles à l’encontre du personnel médical palestinien de Gaza.
Par ailleurs, des organisations palestiniennes bénéficiant d’une longue expérience de terrain, telles que l’Association Addameer de soutien aux prisonniers et de défense des droits de l’homme et le Centre palestinien pour les droits de l’homme, ont documenté des schémas récurrents de violences sexuelles et sexistes au sein du système de détention israélien depuis les premiers mois qui ont suivi le 7 octobre. Ces violences incluent le harcèlement sexuel, les menaces de viol, les fouilles à nu, les enregistrements dégradants et les agressions génitales.
Dans son rapport de mai 2025, le Centre palestinien pour les droits de l’homme a également recueilli des témoignages plus détaillés faisant état de nudité forcée, d’insultes sexuelles, d’attouchements, de viols ou de menaces de viol, de violences contre les parties intimes et d’utilisation de chiens lors d’agressions sexuelles.
La tentative du gouvernement israélien de présenter l’article du New York Times comme étant principalement basé sur la documentation d’Euro-Med Monitor, ou comme un prolongement de celle-ci, est trompeuse et contredit les faits et la méthodologie de l’enquête elle-même. Kristof a clairement indiqué que son article était « fondé sur des entretiens avec 14 hommes et femmes affirmant avoir été agressés sexuellement par des colons israéliens ou des membres des forces de sécurité ».
Ces témoignages n’ont pas été publiés comme des allégations isolées. Ils ont été vérifiés et comparés à d’autres sources, notamment des témoins, des avocats et des proches. Ceci confirme que l’enquête journalistique a suivi un processus de vérification indépendant et ne peut se réduire à une seule source. De même, l’ensemble des faits présentés ne peut être contesté par l’attaque d’une seule partie.
La convergence de ces sources multiples et indépendantes ne permet pas de réduire les faits à une seule organisation ou à un seul article de presse. Lorsque les mêmes schémas se répètent dans les rapports de l’ONU, les communications officielles des rapporteurs spéciaux, les organisations internationales, les groupes israéliens et palestiniens de défense des droits humains et les témoignages directs sur le terrain, ils révèlent une tendance qui exige une enquête indépendante et approfondie.
La question légitime n’est plus de savoir qui a transmis ces témoignages, mais pourquoi Israël s’obstine à entraver tout processus de vérification indépendant. Cela inclut la rétention des dossiers médicaux, des dossiers de détention et des enregistrements de surveillance, l’empêchement de l’accès régulier et sans restriction du Comité international de la Croix-Rouge aux détenus palestiniens, et le maintien de la fermeture des centres de détention aux observateurs internationaux, aux experts médico-légaux et à la presse internationale.
Parallèlement, Israël cible les journalistes, les organisations de défense des droits humains, les victimes, les témoins et tous ceux qui cherchent à documenter les faits, à les vérifier ou à les présenter aux instances internationales compétentes.
La norme professionnelle et juridique applicable aux cas de torture et de violences sexuelles ne dépend pas de l’acceptation ou du rejet, par l’État accusé, de la partie qui révèle la violation. Elle repose sur la cohérence des témoignages, l’indépendance des sources, la récurrence des schémas, la disponibilité d’indicateurs médico-légaux et la mesure dans laquelle les autorités s’acquittent de leur devoir de mener une enquête sérieuse, indépendante et transparente.
Ce qui devrait inciter la communauté internationale et l’opinion publique mondiale à agir, c’est la gravité des faits documentés et la récurrence des schémas. Les règles de vérification et de responsabilité ne doivent pas dépendre de l’approbation systématique d’Israël. Continuer à traiter Israël comme une exception à ces règles non seulement renforce l’impunité, mais transforme également la révélation et la documentation des crimes en prétexte à des poursuites, à des poursuites et à des attaques.
L’accusation du gouvernement israélien selon laquelle ce travail « nuit aux intérêts d’Israël » parce qu’il documente les violations et soumet des témoignages aux rapporteurs de l’ONU et aux instances juridiques internationales révèle que son problème ne réside pas dans l’exactitude de la documentation, mais dans son impact. Le travail de défense des droits humains vise, par essence, à dénoncer les violations et à aider les victimes à accéder à la justice, notamment devant les Nations Unies et les juridictions internationales. Présenter ce rôle légitime comme de la propagande ou une activité hostile revient à délégitimer l’ensemble du système de responsabilité internationale.
Les accusations répétées, telles que « calomnie rituelle » et « antisémitisme », ne constituent pas une réfutation juridique ou factuelle des témoignages relatifs aux viols et aux tortures sexuelles. De telles positions éludent les questions qui devraient être au cœur de tout examen sérieux de ces faits.
Israël a-t-il ouvert une enquête indépendante et sérieuse ? A-t-il permis à la Croix-Rouge d’accéder pleinement et régulièrement aux lieux de détention ? A-t-il mis à disposition les dossiers et les documents médicaux pour un examen indépendant ? A-t-il conservé et fourni les enregistrements de vidéosurveillance ? A-t-il permis aux victimes et aux témoins de témoigner en toute sécurité, hors du contrôle de la partie accusée ? A-t-il annoncé des mesures pénales ou disciplinaires à l’encontre des responsables ou du personnel soupçonnés d’implication dans des actes de torture et de violences sexuelles ? A-t-il autorisé la presse internationale et les observateurs indépendants à se rendre à Gaza et à rencontrer librement les victimes et les témoins ?
Les faits publics entourant l’affaire de viol de Sde Teiman apportent une réponse troublante à ces questions. Israël n’a pas traité les soupçons de viol et de torture sexuelle sur un détenu palestinien dans l’un de ses centres de détention comme un crime grave exigeant une condamnation officielle claire et une enquête indépendante et transparente.
Au contraire, l’affaire a servi de prétexte pour défendre les soldats soupçonnés, prendre d’assaut des bases militaires en signe de protestation contre leur détention, inciter politiquement et médiatiquement à l’impunité et ouvrir un débat public choquant sur le droit d’un geôlier ou d’un soldat d’agresser sexuellement un prisonnier palestinien.
L’affaire s’est conclue par l’abandon des charges contre les suspects, malgré les images de vidéosurveillance de l’incident, tandis que la responsabilité a été reportée sur l’ancienne avocate générale militaire, Yifat Tomer Yerushalmi, après qu’elle a reconnu avoir divulgué les images. Ceci révèle un système d’impunité qui non seulement protège les accusés, mais cible également ceux qui dénoncent les violations ou contribuent à ce que justice soit faite.
Les crimes de violence sexuelle commis contre des Palestiniens dans le système de détention israélien ne datent pas du 7 octobre 2023. Ils remontent à plusieurs années, période durant laquelle ces violations ont été niées, dissimulées et sont restées impunies.
L’affaire documentée par Defence for Children Palestine, concernant le viol d’un garçon palestinien de 13 ans dans un centre de détention israélien, en est un exemple révélateur. Après que l’organisation a signalé l’affaire aux autorités américaines compétentes, Israël a perquisitionné son siège et confisqué son matériel électronique. L’organisation a ensuite été qualifiée d’entité terroriste et a récemment été contrainte, sous le poids de ces mesures et d’autres restrictions, de cesser ses activités dans le territoire palestinien occupé.
Malgré les risques importants que représente la campagne d’incitation israélienne, Euro-Med Monitor continuera de surveiller et de documenter les violations conformément aux normes professionnelles et juridiques reconnues. L’organisation continuera de recueillir et d’analyser les témoignages et les preuves, et de les soumettre aux instances internationales compétentes, notamment aux mécanismes des Nations Unies et aux instances judiciaires compétentes. Israël porte l’entière responsabilité de tout préjudice infligé aux équipes d’Euro-Med Monitor, aux témoins, aux victimes ou à toute personne coopérant avec l’organisation dans le cadre de son travail légitime de défense des droits humains. Les tentatives d’intimidation et de manipulation ne dissuaderont pas l’organisation de remplir son devoir de dénoncer les violations et d’exiger que leurs auteurs rendent des comptes.
Le Conseil des droits de l’homme, les Nations Unies, la Commission d’enquête internationale indépendante, les rapporteurs spéciaux et le Comité international de la Croix-Rouge doivent prendre des mesures urgentes pour garantir l’ouverture immédiate d’une enquête internationale indépendante sur la torture et les violences sexuelles et sexistes perpétrées dans les centres de détention et les prisons israéliennes.
Ces mesures doivent notamment inclure l’octroi aux mécanismes d’enquête internationaux et aux experts médico-légaux d’un accès sans restriction aux lieux de détention, la possibilité de mener des entretiens sûrs et indépendants avec les victimes, les témoins et les détenus libérés, l’examen des dossiers médicaux, des dossiers d’enquête, des ordres de détention et de transfèrement, ainsi que des enregistrements de surveillance, la divulgation de tous les décès survenus en détention, la préservation des preuves et la prévention de leur altération ou de leur destruction.
En outre, la Cour pénale internationale doit inclure ces crimes dans le cadre de son enquête en cours sur la situation en Palestine, car ils peuvent, selon les faits et le contexte, constituer des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité. Ils peuvent également s’inscrire dans des actes et des schémas caractéristiques du génocide, notamment lorsqu’ils sont commis dans un contexte plus large visant à la destruction physique et psychologique des Palestiniens et à leur soumission à des conditions portant atteinte à leur existence en tant que groupe. Euro-Med Monitor demande que ces faits soient présentés à la Cour internationale de Justice lors de l’examen de la responsabilité internationale d’Israël pour le crime de génocide. La torture et les violences sexuelles et sexistes en détention doivent être considérées comme des éléments pertinents pour prouver les actes de génocide, l’intention spécifique de détruire et le manquement d’Israël à son obligation d’empêcher les actes prohibés punissables en vertu de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide.
Il faut contraindre Israël à publier des listes complètes des détenus palestiniens et de leurs lieux de détention, à révéler le sort de toutes les personnes disparues de force ou détenues au secret, et à autoriser le Comité international de la Croix-Rouge à reprendre ses visites régulières et sans restriction auprès de tous les détenus palestiniens. Il doit également garantir aux détenus l’accès aux soins médicaux, à un avocat et aux contacts avec leurs familles, mettre fin immédiatement à toutes les formes de torture, de mauvais traitements et de violences sexuelles, et traduire en justice les responsables à tous les niveaux, y compris ceux qui ont ordonné, supervisé, autorisé ou dissimulé ces violations.
La communauté internationale ne doit pas considérer la campagne israélienne comme une simple querelle médiatique ou un débat politique, mais comme une tentative officielle d’intimider la presse indépendante, les organisations de défense des droits humains, les témoins et les victimes, et d’entraver la responsabilité internationale. Les campagnes de diffamation et les menaces de poursuites ne feront pas disparaître les témoignages des victimes, n’invalideront pas les documents des organes indépendants de l’ONU et des droits humains, ne transformeront pas le déni en vérité, et n’exempteront pas Israël de son obligation d’ouvrir ses prisons et centres de détention à des enquêtes indépendantes.
Article original en anglais sur Euromedmonitor.org / Traduction MR