Partager la publication "Des Libanais déplacés mettent leurs ressources en commun pour acheter des images satellite et voir ce qu’il reste de leurs maisons"
Lili Gerges, 25 avril 2026. – Ali Murad savait que l’armée israélienne avait lancé un bombardement violent sur sa ville natale d’Aitaroun, au sud du Liban, près de la frontière israélienne.. Comme il était impossible pour quiconque de s’y rendre pour vérifier l’état de sa maison familiale, il s’est tourné vers l’imagerie satellite pour tenter d’en savoir plus.
Aitaroun, qui comptait autrefois quelque 20.000 habitants, a été entièrement ravagée par les attaques de l’armée israélienne, qui a réenvahi et occupé de vastes zones du sud du Liban avec des chars et des troupes au cours des sept dernières semaines. Désormais installé en Suède, Murad, 39 ans, n’a pu qu’assister, impuissant, à la prise de contrôle de sa ville natale, où il a passé son enfance. Des vidéos ont commencé à circuler en ligne, montrant l’armée israélienne se livrant à des destructions massives et à la démolition systématique de maisons et d’infrastructures civiles dans la région. Aitaroun, dont le nom est d’origine araméenne-syriaque et signifie « les hautes demeures », se situe dans le district de Bint Jbeil, théâtre de certaines des attaques israéliennes les plus violentes.
L’armée israélienne a poursuivi sa campagne de démolition dans des localités comme Aitaroun, malgré le cessez-le-feu annoncé au début du mois. Durant la première semaine de ce cessez-le-feu, Israël a commis près de 500 violations, selon le Conseil national de la recherche scientifique du Liban, un organisme gouvernemental, dont 142 démolitions.
Murad, qui a hérité de la maison d’Aitaroun de ses grands-parents, s’y est rendu pour la dernière fois lors d’un voyage au Liban l’année dernière. « C’est une simple maison de village entourée d’un petit jardin », a-t-il confié à Drop Site News, « elle a une grande valeur sentimentale pour moi.»
« C’est ce qui me permet de garder un lien avec le Liban », a-t-il ajouté.
Mais aujourd’hui, les gens n’ont aucune perspective de retour chez eux. L’armée israélienne a publié la semaine dernière une carte montrant une nouvelle ligne, la « Ligne Jaune », s’étendant sur 5 à 10 km de profondeur le long de la frontière, en territoire libanais, où ses troupes étaient déployées et resteraient. La carte nommait plus de 50 villages du sud, dont Aitaroun, où les habitants avaient reçu l’ordre de ne pas revenir. Le ministre israélien de la Défense, Israël Katz, a déclaré le mois dernier qu’ils « accéléreraient la destruction des maisons libanaises dans les villages frontaliers… conformément au modèle de Beit Hanoun et Rafah à Gaza », faisant référence à deux zones de Gaza entièrement rasées.
Le seul moyen pour Murad de vérifier l’état de sa maison était d’obtenir une image satellite du village pour tenter de déterminer si elle était encore debout. Il a donc décidé d’acheter une image auprès d’OnGeo Intelligence, une société états-unienne qui fournit des images satellites payantes. Il s’était déjà tourné vers OnGeo lors de la première phase du conflit, entre 2023 et 2024, pour connaître la situation de sa ville natale.
« J’ai repéré la zone géographique que je souhaitais et j’ai payé environ 350 dollars pour une seule image », a expliqué Murad. Il a finalement mis ses ressources en commun avec d’autres habitants déplacés et commandé dix images couvrant l’ensemble du village. Une fois les résultats reçus, il a transmis les rapports PDF à un groupe WhatsApp composé d’environ 1.200 personnes déplacées. « Les gens veulent voir leurs maisons, et c’est le seul moyen aujourd’hui », a-t-il déclaré.
Les images étaient dévastatrices.
« Ma maison a brûlé lors de la dernière guerre, mais elle avait résisté. Lors de celle-ci, elle a été entièrement détruite, il ne reste plus rien », a-t-il confié, ajoutant que les oliviers centenaires de sa propriété avaient disparu sans laisser de trace. « Je n’ai pas dépensé beaucoup pour la maison familiale, mais elle représente pour moi l’odeur du passé et les souvenirs de mon enfance. C’est une vieille maison que nous avons restaurée pour préserver son âme. »
Sur les images que Murad a partagées avec Drop Site, la plupart des rues du village ne comportaient plus aucune structure. La destruction était quasi totale. « Tout le village a disparu », dit Murad d’une voix à peine audible.

Image satellite OnGeo Intelligence du village d’Aitaroun, au sud du Liban, le 22 avril 2026. Crédit : OnGeo Intelligence. (voir les photos en format plus grand sur l’article original)
Au Liban, plus de 1,1 mal)illion de personnes, soit environ un cinquième de la population, ont été déplacées depuis l’escalade de l’offensive israélienne le 2 mars, selon les Nations Unies. Plus de 2.300 personnes ont été tuées. La grande majorité des déplacés proviennent du sud du pays et de la banlieue sud de Beyrouth. L’armée israélienne a émis à plusieurs reprises des ordres de déplacement massifs, enjoignant tous les habitants du sud du fleuve Zahrani à se réfugier au nord.
Pour de nombreux habitants du sud, incapables de retourner chez eux, l’imagerie satellite est devenue le seul moyen de connaître l’état de leurs maisons. Certains parcourent Internet à la recherche d’images publiques, tandis que d’autres, comme Murad, mettent leurs ressources en commun avec leurs anciens voisins pour acheter des images de lieux précis.
OnGeo affirme que la précision de ses images la distingue des autres services. « Nous fournissons des images satellites actuelles, issues de satellites civils, dans la plus haute résolution disponible. Toutes les images sont non déformées et indiquent la date et l’heure exactes de leur prise de vue », a déclaré l’entreprise dans une réponse envoyée par courriel à Drop Site. « Les images fournies ne dépassent pas 1 kilomètre carré, ce qui permet à notre produit de reproduire fidèlement les détails du terrain. »
Généralement utilisée par les gouvernements et les entreprises énergétiques pour des projets d’investissement et la gestion des catastrophes, OnGeo joue un rôle différent au Liban, devenant une ressource précieuse pour les populations déplacées des villes et villages situés en première ligne, qui ne peuvent plus se rendre sur place pour vérifier l’état de leurs foyers.
OnGeo a constaté une augmentation de la demande d’images satellites du Liban, tant au début qu’à la fin du conflit. « L’un des indicateurs est le nombre plus élevé de remboursements pour les commandes non honorées concernant cette zone », a déclaré l’entreprise. « Cela peut se produire lorsque les images demandées incluent des sites militaires ou d’autres zones réglementées, soumises aux politiques internes des opérateurs et aux limitations réglementaires. »
Murad affirme avoir reçu une réponse similaire à certaines de ses demandes. S’il a pu acheter sept images couvrant l’ensemble de son village, trois ou quatre autres demandes ont été refusées par OnGeo sans autre explication que : « Le prestataire de services a refusé de fournir l’image.»
Un jeune homme de Yahmar al-Shaqif, un village situé juste au nord du fleuve Litani, a confié à Drop Site avoir lui aussi récemment dû mettre de l’argent en commun avec des amis pour acheter trois images satellites auprès d’OnGeo. « Je suis allé dans mon village une semaine avant la décision de cessez-le-feu, mais je ne pourrai plus y retourner maintenant », a-t-il déclaré. Il s’est confié à Drop Site sous couvert d’anonymat pour des raisons de sécurité. Les images ne sont toujours pas arrivées, une attente qu’il compare à celle des résultats d’examens. « On ne sait pas si on a réussi ou échoué », explique-t-il. « Le cœur s’emballe et l’angoisse nous envahit. »
Cependant, le recours à des plateformes d’imagerie satellite comme OnGeo n’est pas sans risques pour la vie privée, selon Abed Kataya, directeur de programme chez SMEX, une organisation de défense des droits numériques active au Moyen-Orient et en Afrique du Nord.
« Nous ignorons si OnGeo partage ces informations avec des tiers, comment le but de la demande de ces images pourrait être interprété et quelles conclusions pourraient en être tirées », a déclaré Kataya à Drop Site. « L’achat d’images satellite exige une grande prudence, surtout en contexte de guerre et de conflit », a-t-il ajouté.
Les inquiétudes ne se limitent pas aux images elles-mêmes, mais concernent également les données techniques liées au processus de commande. Utiliser un téléphone portable ou un ordinateur pour localiser précisément un lieu géographique peut permettre de suivre l’adresse IP de l’utilisateur, précise Kataya. « De notre côté, nous ne voyons que la localisation des images demandées. Nous n’examinons ni n’analysons leur contenu », a répondu OnGeo. « Nous ne menons aucune activité politique. Notre rôle est purement technique et axé sur le service, et nous opérons conformément aux politiques et aux cadres de licences de nos fournisseurs de données », précisant que l’entreprise utilise des satellites civils pour ses images.
« Nos vies ne tiennent qu’à une photo. »
Nabih Awada, 62 ans, qui a fui Aitaroun avec sa famille pour Beyrouth au début de la guerre en octobre 2023, se souvient d’une image satellite qu’ils avaient achetée pour tenter d’évaluer les dégâts.
« J’ai scruté l’image dans les moindres recoins de mon village », confie-t-il à Drop Site. « Je n’ai pas seulement regardé ma maison. J’ai examiné chaque maison du village. Avec la dernière image qui nous est parvenue il y a quelques jours, j’ai passé environ quatre heures à zoomer et à scruter les détails, revivant ainsi mes souvenirs d’enfance. »
« Nos vies ne tiennent qu’à une photo », répète-t-il, se remémorant les guerres précédentes, au cours desquelles sa maison avait également été détruite. « Pendant la guerre de juillet 2006, j’ai vu ma maison détruite, et avant cela, notre maison familiale avait déjà été ravagée dans les années 1980. »
Il poursuit : « C’est étrange de chercher des souvenirs dans une photo. Au début de la guerre de 2024, j’attendais une image, et parfois il me fallait une semaine avant de revoir ma maison. Même après sa destruction, je continuais à la chercher, même s’il ne restait que des décombres. »
Awada a expliqué que son frère avait passé 20 ans à l’étranger pour économiser suffisamment d’argent afin de rentrer et de se construire une retraite stable à Aitroun. « Il avait pris sa retraite, rêvant de passer le reste de sa vie dans la villa qui avait coûté plus de 100.000 dollars. Aujourd’hui, il regarde les photos et pleure ses souvenirs, son enfance, tout ce qu’il avait construit, réduit à néant. »
Suha Mansour, 36 ans, qui a fui Aitaroun avec sa famille pour se réfugier au Mont-Liban lors de la dernière offensive israélienne, a confié à Drop Site que l’attente d’une photo de la maison héritée de son père lui donne l’impression d’« attendre une condamnation à mort ».
« On attend de voir si la maison a été dynamitée, rasée ou incendiée », a-t-elle déclaré.
Après le premier cessez-le-feu en novembre 2024, Mme Mansour a expliqué avoir dépensé des milliers de dollars pour réparer la maison et préserver la mémoire de son père. En parcourant des images sur les réseaux sociaux et des cartes satellites, elle a de nouveau examiné les détails de son village.
« Quelle malédiction que cette technologie, quand elle ne vous montre que votre maison en ruines ! », s’est-elle exclamée. « J’ai l’impression de mourir et de renaître sans cesse. »
Article original en anglais sur Drop Site News / Traduction MR
