Oroub El-Abed, 31 mars 2026. Alors que l’actualité internationale se focalise sur l’escalade des tensions entre Israël et l’Iran, une autre réalité disparaît discrètement des écrans. Ce n’est pas seulement la dévastation à l’intérieur de Gaza qui est ignorée, mais aussi le sort de ceux qui ont réussi à fuir. Ils ont échappé aux bombes, mais pas au déplacement.

Des décombres de Khan Younis, un nouveau groupe de malades et de blessés de Gaza — 50 patients accompagnés de leurs proches — a quitté les lieux en direction du poste-frontière de Rafah, en vue de leur transfert vers des hôpitaux égyptiens pour y recevoir des soins. Source Sameh Ahmed
En Égypte, en Jordanie, dans le Golfe et au-delà, des milliers de Gazaouis vivent désormais dans une situation qui n’est ni un refuge, ni un retour. Ils ne sont pas comptabilisés parmi les morts, ni pleinement reconnus parmi les vivants. Leur présence est temporaire, leur statut précaire, leur avenir suspendu. Ils existent dans un espace que la politique humanitaire reconnaît rarement : la survie sans installation.
On a beaucoup parlé de la destruction de Gaza. Les images d’immeubles effondrés, de tentes surpeuplées et de familles affamées circulent largement dans les médias du monde entier. On a également évoqué, de façon plus ou moins régulière, les évacuations médicales : enfants blessés transportés à l’étranger, patients recevant des soins d’urgence. Mais au-delà de ces bribes d’informations, un silence saisissant règne. Que savons-nous de ceux qui sont partis ?
Depuis fin 2023, des milliers de Palestiniens ont quitté Gaza dans des circonstances exceptionnelles : certains pour se faire soigner, d’autres grâce à des arrangements désespérés facilités par des intermédiaires, des relations ou par un simple coup de chance. Partir était rarement un choix. C’était un acte d’urgence, souvent commis sous le feu ennemi, dans l’espoir de sauver des vies. Mais ce départ, qui n’a pas concerné tous les membres de la famille, a eu un coût : financier, social, familial et existentiel.
Pour beaucoup, traverser la frontière vers l’Égypte impliquait des paiements atteignant plusieurs milliers de dollars par personne. Des familles ont vendu de l’or, contracté des emprunts importants et épuisé leurs économies accumulées sur plusieurs générations. De fait, la survie est devenue une marchandise. La mobilité est devenue un privilège acquis au bord du gouffre. Ceux qui pouvaient payer sont partis ; ceux qui ne le pouvaient pas sont restés. Pourtant, même pour ceux qui ont réussi à partir, l’arrivée n’a pas été synonyme de sécurité, mais plutôt d’incertitude.
La plupart sont entrés dans les pays d’accueil à des conditions exceptionnelles ou temporaires, parfois avec des visas médicaux, des autorisations de séjour de courte durée ou des accords informels qui n’ont jamais été conçus pour assurer une stabilité à long terme. Au fil des mois et des années, beaucoup se sont retrouvés en situation irrégulière. Leurs papiers ont expiré. Leur présence est devenue administrativement invisible. Ils ne sont ni résidents ni visiteurs !
Ce vide juridique a des conséquences profondes. Sans titre de séjour reconnu, l’accès aux services essentiels est fortement restreint. Les enfants peinent à s’inscrire à l’école. Les familles n’ont pas un accès fiable aux soins de santé. L’emploi formel est largement inaccessible, poussant nombre d’habitants vers des emplois informels précaires. Voyager devient impossible. Même louer un logement ou ouvrir un compte bancaire peut se transformer en parcours du combattant bureaucratique.
Le système humanitaire, structuré autour de l’intervention d’urgence, n’a pas réussi à s’adapter à cette situation prolongée. Les personnes évacuées pour raisons médicales peuvent recevoir des soins, mais les membres de leur famille qui les accompagnent sont souvent laissés pour compte. Un enfant peut être opéré ; un parent peut rester exclu de toute aide formelle. Le cas individuel est pris en charge, mais la cellule familiale est fragmentée. En termes de politiques publiques, l’évacuation a été considérée comme une fin en soi. En réalité, ce n’est que le début d’une autre forme de déplacement.
Pour les Gazaouis, cette rupture est particulièrement grave car ce qui a été perdu, ce n’est pas seulement un territoire, mais un réseau social profondément enraciné, tissé de liens étroits. Gaza, malgré des années de siège et de privations, a conservé d’importants réseaux de parenté, d’entraide et de soutien communautaire. Les distances étaient courtes ; les relations, immédiates ; la survie, collective.
Dans ce contexte, le capital social, tissé de confiance, de réciprocité et de normes partagées, fonctionnait comme un système de protection sociale informel. Il réduisait la vulnérabilité d’une manière que le revenu seul ne pouvait égaler. En quittant Gaza, les habitants ne perdent pas seulement leur foyer. Ils perdent l’infrastructure sociale qui rendait la vie, aussi difficile fût-elle, supportable.
Ce qu’ils découvrent en revanche, « hors de l’aquarium de Gaza », selon l’expression d’un journaliste gazaoui récemment décédé d’un cancer, ce sont de vastes environnements urbains capitalistes et fragmentés, régis par des règles inconnues. Des villes où l’anonymat remplace la familiarité, et où la survie dépend de la capacité à se frayer un chemin à travers des systèmes bureaucratiques, un marché du travail et des pressions financières auxquels ils n’étaient absolument pas préparés. Cette transition est souvent qualifiée d’« adaptation ». Elle est tout sauf cela.
Les Gazaouis à l’étranger doivent apprendre rapidement à survivre dans un contexte économique qui peut paraître impitoyable : comprendre les loyers, les coûts de transport, les régimes de visas, les dépassements de séjour, le système scolaire et les fluctuations monétaires. Ils doivent puiser dans leurs économies qui s’amenuisent rapidement tout en cherchant un revenu sur un marché du travail restreint. Ils doivent faire preuve de résilience malgré les traumatismes, le deuil et l’incertitude. On attend d’eux qu’ils reconstruisent alors même qu’ils sont encore en pleine crise.

Dès qu’ils le peuvent, les Gazaouis reviennent à Gaza. Sur cette VIDEO, on voit le retour de bébés prématurés évacués vers l’Égypte pendant la guerre. Les enfants ont été transférés dans les premières semaines de la guerre, lorsque l’hôpital où ils étaient soignés a été encerclé par l’armée israélienne. Leur retour auprès de leurs familles se déroule au milieu de l’incertitude dans une bande de Gaza dévastée par deux ans et demi de guerre.
C’est là que les discours dominants deviennent trompeurs. Le langage de la résilience, souvent invoqué dans le discours humanitaire, risque de faire porter la responsabilité aux individus tout en occultant les contraintes structurelles. Il laisse entendre que l’adaptation est une question d’effort, plutôt que d’accès aux droits. Or, il n’y a pas de résilience sans reconnaissance juridique. Il n’y a pas de reconstruction sans stabilité.
Le danger plus profond réside dans la normalisation de cette situation de précarité prolongée. Les Gazaouis sont maintenus en vie, mais privés d’appartenance. Ils sont accueillis, mais leur statut n’est pas régularisé. Ils sont considérés comme des cas humanitaires, mais non comme des individus à part entière. Ils doivent attendre de rentrer chez eux, mais quel foyer les accueillera ?
Ce phénomène n’est pas nouveau dans l’expérience palestinienne. Il fait écho à une longue histoire de déplacements de population, marquée par une inclusion partielle et une incertitude permanente : mobilité sans citoyenneté, refuge sans protection, présence sans droits. La nouveauté réside dans l’ampleur et l’immédiateté avec lesquelles cette situation se reproduit aujourd’hui.
La communauté internationale s’est concentrée sur la facilitation des sorties de Gaza pour les personnes dans le besoin, la négociation de couloirs médicaux, la coordination des évacuations et la mise en lumière des réussites individuelles. Mais on s’est beaucoup moins intéressé à ce qui se passe une fois la frontière franchie, ou une fois la prise en charge médicale terminée.
Le suivi de leur statut juridique est quasi inexistant. La coordination pour garantir l’accès à l’éducation ou aux soins de santé, au-delà des urgences, est insuffisante. On reconnaît peu la précarité financière qui accompagne leur départ. Peu d’efforts sont déployés pour faciliter la régularisation, le regroupement familial ou l’accès à une vie meilleure. Les Gazaouis à l’étranger sont ainsi livrés à eux-mêmes face à des systèmes complexes, souvent sans information, sans soutien ni protection. Il en résulte une population dispersée, des familles éclatées, économiquement fragiles, juridiquement précaires et socialement perdues.
Parallèlement, le discours public présente souvent le départ comme une fuite, comme si quitter Gaza représentait une opportunité. C’est une grave erreur d’interprétation. Pour la plupart, partir n’était pas une décision stratégique, mais une réaction forcée face à un danger imminent. Ce n’était pas la perspective d’une nouvelle vie. « Je me sens paralysé, même si je suis dans cet immense espace dont j’ai toujours rêvé. Je préfère être à Gaza », confie un photographe gazaoui blessé, hospitalisé pendant trois mois dans un pays d’accueil et qui peine aujourd’hui à trouver un logement et à survivre. Son parcours médical a engendré une nouvelle forme de déplacement. La question n’est donc pas simplement de savoir combien de Gazaouis ont réussi à partir, mais dans quelles conditions ils vivent désormais et pour combien de temps.
Leurs enfants peuvent-ils aller à l’école ? Les familles ont-elles accès à des soins de santé autres que les urgences ? Peuvent-elles travailler légalement ? Peuvent-elles renouveler leur statut, voyager ou retrouver leurs proches ? Ou sont-elles condamnées à demeurer indéfiniment dans un vide administratif ?
Ces questions exigent une attention urgente, non seulement de la part des États hôtes, mais aussi des acteurs internationaux qui ont présenté l’évacuation comme une réussite humanitaire. Car sans voies légales et sans soutien durable, l’évacuation risque de se transformer en tout autre chose : l’externalisation de la crise de Gaza. La souffrance n’est pas résolue ; elle est redistribuée par-delà les frontières. Et c’est peut-être pourquoi on parle si peu de ces Gazaouis. Ils ne correspondent pas au récit dominant. Ils ne sont ni à l’intérieur de Gaza, ni totalement à l’abri de ses conséquences. Ils occupent un entre-deux politiquement gênant et analytiquement gênant.
Pour les Palestiniens, le déplacement ne s’arrête pas à la frontière. Il suit, s’adapte, réapparaît sous de nouvelles formes juridiques, de nouvelles pressions économiques, de nouvelles fractures sociales. Ceux qui ont quitté Gaza n’ont pas laissé derrière eux la condition de déplacé. Ils l’ont emportée avec eux.
Article original en anglais sur Middle East Monitor / traduction MR