Partager la publication "Témoignages de Gazaouis : La survie qui s’organise au jour le jour dans l’enfer de Gaza – partie 656 / 23.02 – Dans une tente dressée sur le sable pendant le Ramadan"
Brigitte Challande, 24 février 2026. Le rendu d’une séance de soutien psychologique pour les femmes au camp d’Al-Kanz, 23/02 : la tente s’élargit, contenir ce que les cœurs ne pouvaient plus porter.
« Au camp d’Al-Kanz, à l’ouest de la ville de Gaza, le soir ne ressemble à aucun autre que la ville ait connu auparavant. Le sable étendu autour des tentes porte les traces de pas fatigués, et l’air chargé de l’odeur de la mer se mêle au poids des souvenirs. Ici, dans ce coin de sable, une nouvelle vie se façonne sur les ruines d’une vie passée, et les femmes apprennent à réorganiser leurs journées au milieu de l’exiguïté du lieu et de l’immensité des pertes. La tente n’est pas une maison, mais elle tente de le devenir ; un morceau de toile tendu sur des piquets, abritant une longue fatigue et une patience plus longue encore.
Avec l’arrivée du Ramadan, les émotions se multiplient. Ce mois qui évoquait la sérénité et le rassemblement familial est devenu cette année un vaste espace de nostalgie. Chaque recoin de la mémoire rappelle une maison qui n’existe plus, une table qui n’est plus comme avant, une voix qui emplissait autrefois le lieu de chaleur.
Une séance spécialisée de soutien psychologique a été organisée par l’UJFP à l’intérieur du camp d’Al-Kanz, avec la participation de vingt-cinq femmes résidant dans le camp : Ramadan entre douleur et espoir, un espace sûr pour les cœurs des femmes. Avant le début de la séance, les femmes entraient dans la tente en silence. Certaines s’asseyaient proches les unes des autres comme à la recherche d’une chaleur invisible, tandis que d’autres gardaient le silence. Le cercle formé n’était pas fortuit ; il était un message affirmant que personne n’était au-dessus de l’autre, que la parole pouvait être dite sans crainte, et que les émotions, aussi lourdes soient-elles, avaient ici un lieu où être accueillies.
La rencontre a commencé par une voix calme invitant à ralentir, à accorder à l’âme un moment de repos. Les participantes furent invitées à fermer les yeux quelques instants et à porter attention à leur respiration. L’exercice de respiration profonde fut une première étape pour renouer avec le corps ; un corps qui a vécu l’anxiété longtemps a besoin d’un signal de sécurité pour s’apaiser. À chaque inspiration revenait l’idée que le simple fait d’exister est une forme de résistance, et à chaque expiration, les émotions retenues trouvaient un chemin vers l’extérieur.
La séance ne s’est pas arrêtée à la détente physique, mais s’est déplacée vers l’espace de la mémoire, cet espace où le Ramadan tel qu’il était demeure inscrit. Les femmes ont été invitées à évoquer la première image qui leur venait à l’esprit lorsqu’elles pensaient au Ramadan dans leurs anciennes maisons. L’une parla de la lumière d’une lanterne dans un coin de la maison, une autre de l’odeur du pain chaud, une troisième du bruit de la table dressée avant l’iftar. Le but n’était pas de raviver la tristesse, mais de la redéfinir ; la mémoire n’est pas seulement douleur, elle est aussi preuve de la capacité d’avoir vécu avec amour, et que ce qui fut beau peut être retrouvé autrement, même si le lieu a changé.
Vint ensuite un moment plus profond : celui de la confrontation avec la perte. On aborda la notion de deuil collectif : lorsque la douleur est partagée, elle devient plus légère, et reconnaître la perte ne signifie pas s’y résigner. Il était évident que sentir que les autres portaient la même peine créait une forme de réconfort discret, comme si la douleur, une fois nommée, perdait une part de sa dureté.
Puis l’animatrice invita les participantes à imaginer un espace intérieur de sécurité. Elles furent invitées à se remémorer un moment où elles s’étaient senties totalement apaisées, et à en observer les détails : la lumière, les sons, les sensations corporelles. Certaines se virent dans une longue prière, d’autres dans une étreinte ancienne, d’autres encore dans un coin tranquille d’une maison disparue. Après l’exercice, il a été expliqué comment rappeler cette sensation dans les moments de tension, et comment l’esprit peut apprendre à revenir à cet espace chaque fois que la réalité devient étouffante. La sécurité ne se construit pas seulement avec des murs, mais aussi de l’intérieur.
À l’approche de la clôture, la discussion s’orienta vers l’espoir, non comme une idée idéalisée, mais comme une compétence à cultiver en ce mois spirituel. Il ne s’agissait pas de nier la douleur, mais de l’équilibrer. Ici, l’espoir n’efface pas la tristesse ; il lui donne un contexte plus large : celui de la continuité.
Le rôle de l’UJFP dans le soutien aux groupes marginalisés, notamment aux femmes en période de crise, fut présenté, en soulignant que le soutien psychologique fait partie intégrante d’une réponse humanitaire globale. À la fin de la rencontre, la tente n’avait pas changé d’apparence, mais les visages des femmes semblaient plus apaisés. Vingt-cinq femmes se sont assises en cercle, portant une douleur commune, et sont reparties en emportant aussi un sentiment partagé : que l’espoir, aussi lointain paraisse-t-il, peut naître d’un moment d’écoute, d’une respiration profonde, et d’un petit cercle dans une tente dressée sur le sable de Gaza. »
Photos et vidéos ICI.
Retrouvez l’ensemble des témoignages d’Abu Amir et Marsel :
*Abu Amir Mutasem Eleïwa est coordinateur des Projets paysans depuis 2016 au sud de la bande de Gaza et correspondant de l’Union Juive Française pour la Paix. *Marsel Alledawi est responsable du Centre Ibn Sina du nord de la bande de Gaza, centre qui se consacre au suivi éducatif et psychologique de l’enfance. Tous les deux sont soutenus par l’UJFP en France.
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Pour participer à la collecte "Urgence Guerre à Gaza" : HelloAsso.com Les témoignages sont publiés sur UJFP / Altermidi / Le Poing
