Partager la publication "Le « plan de paix » de Trump, soutenu par l’ONU : un nouveau front dans la colonisation américaine de la Palestine"
Joseph Massad, 28 novembre 2025.– L’adoption par le Conseil de sécurité des Nations Unies du prétendu « plan de paix » du président américain Donald Trump pour Gaza a été largement perçue comme consacrant les États-Unis, sinon Trump lui-même, comme la nouvelle puissance coloniale de ce territoire et de sa population.

30.11.2025. Les Palestiniens d’Al-Zawiya, dans le centre de la Cisjordanie occupée, ont découvert ce matin que les forces d’occupation israéliennes ont bloqué les entrées de leur ville à l’aide de remblais de terre pour bloquer la circulation palestinienne dans les deux sens. (source Quds News Network)
Trump a dévoilé ses intentions concernant Gaza en février dernier, proposant une prise de contrôle totale de la bande de Gaza par les États-Unis, présentée comme un projet d’investissement.
Ce plan prévoit l’expulsion de toute la population palestinienne afin de transformer Gaza en « Riviera du Moyen-Orient », un projet que même CNN, chaîne pro-israélienne, a qualifié de « colonialisme du XXIe siècle ».
Face à la condamnation internationale, de hauts responsables américains ont nuancé uniquement les termes les plus explicites du plan, insistant sur le fait qu’il n’y aurait « aucun déploiement militaire au sol » et que tout transfert de population serait simplement « temporaire ». Trump lui-même, cependant, a rapidement réaffirmé ce projet, allant jusqu’à « redoubler d’efforts » pour imposer le contrôle américain sur Gaza.
Quelques mois plus tard, son nouveau mandat à l’ONU se poursuit et réitère sa proposition initiale sous couvert d’un « plan de paix ».
L’installation des États-Unis comme nouvelle puissance coloniale des Palestiniens de Gaza a non seulement rallié le soutien actif des régimes arabes et musulmans qui servent d’agents aux États-Unis, et de l’Autorité palestinienne, mais aussi de l’ancienne colonie de peuplement algérienne, dont le régime semble désireux de rejoindre le club des États clients des États-Unis dans le monde arabe.
Il apparaît également que la Russie et la Chine, qui se sont abstenues lors du vote à l’ONU, se soucient peu des Palestiniens.
Pourtant, ce dernier arrangement est loin d’être sans précédent. Il s’inscrit dans une vieille manoeuvre américaine de colonisation de la terre des Palestiniens, un projet dont les origines remontent au début du XIXe siècle.
Croisades américaines
Des missionnaires américains furent envoyés en Palestine dès 1821, mais n’y restèrent que jusqu’en 1844, date à laquelle la concurrence des missions protestantes britanniques rendit leur présence superflue et les incita à s’installer en Syrie et au Liban.
Parallèlement aux projets de reconquête de la Palestine lancés par les chrétiens européens au début du XIXe siècle, des millénaristes protestants américains rejoignirent ce qui devint la Croisade pacifique, et établirent des colonies agricoles à Jaffa dans l’attente du second avènement du Christ. Ils cherchaient à convertir les quelques milliers de Juifs lituaniens religieux qui avaient récemment émigré en Palestine dans l’attente du Messie et à leur enseigner l’agriculture, mais ils les trouvaient « paresseux » et réfractaires à la conversion.
Un groupe d’adventistes du septième jour américains (millérites) s’installa à Bethléem en 1851, aux côtés de colons chrétiens européens dans le village voisin d’Artas. Ils déménagèrent ensuite à Jaffa, où ils fondèrent la colonie éphémère de Mont Hope. Un autre groupe de colons, les Dickson, fonda la Colonie missionnaire américaine à Jaffa en 1854, qui se heurta à la résistance palestinienne locale. Après une attaque contre la colonie en 1858, qui coûta la vie à plusieurs de ses membres, les survivants furent rapatriés dans le Massachusetts. En réponse, les États-Unis envoyèrent la frégate USS Wabash sur les côtes palestiniennes afin de faire pression sur les Ottomans pour qu’ils poursuivent les assaillants.
En 1866, un groupe d’artisans et de fermiers millénaristes américains arriva du Maine pour fonder une nouvelle colonie à Jaffa.
La colonie d’Adams – nommée d’après son chef évangélique fanatique, l’ancien mormon George Washington Joshua Adams – commença avec 156 membres, mais elle ne dura pas longtemps. Adams rencontra le président Andrew Jackson et lui demanda d’intervenir auprès des Ottomans en faveur des efforts de colonisation américains, comparant la colonisation de la Palestine à celle des États-Unis.
Les Palestiniens s’opposèrent aux colons, ce qui incita les Ottomans à protester auprès du ministre américain à Constantinople, affirmant que « les indigènes » étaient chassés « de leurs champs par une colonie de Yankees ».
L’échec et l’endettement de la colonie forcèrent cependant Adams à se retirer au bout de deux ans. Dès le départ, il avait déclaré que sa colonie préparerait la terre au « retour » des Juifs, ce qui, selon lui, accélérerait le Second Avènement. Seuls 26 colons américains restèrent en Palestine après la dissolution de la colonie.
Les derniers Américains protestants évangéliques cherchant à coloniser la Palestine arrivèrent en 1881, lorsque Horatio et Anna Spafford, de Chicago, menèrent 16 colons pour hâter le Second Avènement. Ils furent rejoints par 55 protestants fondamentalistes suédois en 1896, portant leur nombre total à 150 au tournant du siècle.
Contrairement aux entreprises précédentes, leur colonie subsista jusqu’à la fin des années 1950.
Mandat américain
À la fin de la Première Guerre mondiale, de nouvelles propositions émergèrent pour que le gouvernement des États-Unis prenne le contrôle de la Palestine en tant que mandataire colonial.
En juin 1919, la commission américaine King-Crane, dépêchée par le président Woodrow Wilson, arriva en Palestine pour enquêter sur les aspirations des populations d’Anatolie, de Syrie, du Liban et de Palestine, dans le but d’apaiser la rivalité franco-britannique quant au partage de leurs zones d’influence.
En Palestine, les membres de la commission interrogeèrent des dizaines de Palestiniens issus des associations musulmanes-chrétiennes, fondées après la guerre pour s’opposer à la domination coloniale britannique et au colonialisme de peuplement sioniste, ainsi que des membres des cercles intellectuels et sociaux palestiniens établis avant 1914.
Tous exprimèrent une revendication claire d’indépendance palestinienne. Les jeunes patriotes palestiniens, en particulier, appelaient à l’indépendance et à l’unification avec la Syrie. Chaque Palestinien interrogé s’opposa fermement au colonialisme de peuplement sioniste.
La commission remit son rapport à la Conférence de paix de Paris en août 1919, constatant que le peuple palestinien était favorable à l’indépendance. Le rapport affirmait toutefois qu’ils n’étaient « pas encore prêts » et préféraient, en second lieu, un mandat américain, avec une assemblée démocratiquement élue, plutôt qu’une domination britannique ou française.
Quoi qu’il en soit, au moment où le rapport fut achevé, la Grande-Bretagne et la France étaient déjà parvenues à un accord et ignorèrent ses conclusions, tout comme Wilson. Le rapport ne fut publié qu’en 1922, après que le Congrès américain eut approuvé la Déclaration Balfour.
La perspective d’un rôle américain en Palestine alarma cependant les sionistes, incitant l’Organisation sioniste à s’y opposer fermement, de crainte que les Palestiniens ne soient gouvernés démocratiquement plutôt que despotiquement, comme le souhaitaient les Britanniques :
« Aux États-Unis, la démocratie signifie trop souvent la règle de la majorité sans égard à la diversité des types ou des stades de civilisation, ni aux différences de qualité. La démocratie, en ce sens, a été qualifiée de creuset où les moins nombreux sont assimilés aux plus nombreux. C’est sans doute naturel aux États-Unis, et cela fonctionne globalement très bien. Mais si l’idée américaine était appliquée à la Palestine comme une administration américaine pourrait l’appliquer, qu’adviendrait-il ? La majorité numérique en Palestine aujourd’hui est arabe, et non juive. Qualitativement, il est indéniable que les Juifs sont désormais prédominants en Palestine, et, si les conditions s’y prêtent, ils le seront également quantitativement d’ici une ou deux générations. Mais si l’on appliquait dès maintenant, ou même prochainement, la conception arithmétique simpliste de la démocratie à la situation palestinienne, la majorité qui gouvernerait serait la majorité arabe, et la tâche d’établir et de développer une grande Palestine juive serait infiniment plus ardue. »
Il est à noter que les sionistes ont délibérément ignoré le fait que les Amérindiens et les Afro-Américains, parmi d’autres groupes raciaux « inférieurs », étaient exclus de cette prétendue « démocratie » américaine, et que Wilson lui-même était ouvertement raciste et impérialiste.
Le mandat américain n’a pas abouti. Pourtant, ce sont les Américains qui ont orchestré un vote majoritaire à l’ONU en 1947 pour partitionner la Palestine entre les colons juifs européens et les Palestiniens autochtones, et qui ont immédiatement reconnu et soutenu Israël après mai 1948, devenant ainsi le principal sponsor impérial du pays depuis 1967.
Ambitions léopoldiennes
Les récentes ambitions coloniales de Trump en Palestine reposent non seulement sur un rôle impérial américain plus large, mais surtout sur son autorité personnelle.
Trump s’est autoproclamé chef du soi-disant « Conseil de la Paix », chargé de gouverner Gaza en transition. Ce Conseil est responsable des troupes multinationales de maintien de la paix, d’un comité de technocrates palestiniens et d’une force de police locale pour une durée de deux ans.
Il a également invité Tony Blair – l’un des hommes politiques britanniques les plus controversés, universellement détesté dans le monde arabe, à l’exception de l’Autorité palestinienne, et qualifié par beaucoup de « criminel de guerre » pour son rôle dans l’invasion de l’Irak en 2003 – à siéger à son « Conseil de la Paix ».
Blair vient de se rendre en Cisjordanie occupée et de s’entretenir avec Hussein Elsheikh, successeur désigné du président palestinien Mahmoud Abbas, afin de conspirer sur la mise en œuvre des plans de Trump pour Gaza. Le mandat de Trump inclut l’autorisation d’accomplir « toutes les tâches supplémentaires qui pourraient s’avérer nécessaires pour soutenir et mettre en œuvre le Plan global ».
Craig Mokhiber, ancien directeur du bureau new-yorkais du Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme, a comparé le rôle de Trump, lors d’un récent entretien avec Electronic Intifada, à celui du roi Léopold II de Belgique au Congo.
Il n’a pas tort.
Le roi Léopold II du jeune royaume de Belgique créa le « Comité d’études du Haut-Congo », rapidement rebaptisé « Association internationale du Congo », afin de coloniser ce territoire d’Afrique centrale – une concession obtenue lors de la Conférence de Berlin. Cela permit à Léopold d’établir l’« État indépendant du Congo » en 1885, qu’il considérait comme sa possession personnelle.
La colonisation de Léopold soumit les populations du Congo à d’horribles travaux forcés et au pillage de leurs ressources locales. La résistance populaire fut réprimée par des violences génocidaires qui firent jusqu’à 10 millions de morts, soit environ la moitié de la population du Congo. Les atrocités léopoldiennes comprenaient l’amputation des mains d’innombrables Congolais, punis pour désobéissance réelle ou supposée, et pour insuffisance de production de caoutchouc. Le Congo était également une petite colonie de peuplement, comptant environ 25.000 colons blancs à la veille de la Seconde Guerre mondiale.
Quel avenir pour les Palestiniens de Gaza ?
Les projets de Trump concernant les Palestiniens de Gaza après le génocide restent flous, compte tenu de ses nombreux appels à leur expulsion depuis son arrivée au pouvoir en janvier, et des récentes tentatives israéliennes de faciliter l’auto-expulsion des Palestiniens de Gaza par des vols « mystérieux » vers l’Afrique du Sud.
Si telle est la réalité de son fameux « cessez-le-feu » – durant lequel les bombardements israéliens se sont poursuivis quotidiennement, tuant au moins 347 Palestiniens supplémentaires, sans compter les meurtres israéliens en Cisjordanie et, plus récemment, au Sud-Liban et en Syrie – alors ce à quoi ressemblera la « paix » sous son administration directe n’augure rien de bon pour le peuple palestinien.
Le fait que les États-Unis (et Trump personnellement) aient été un participant actif au génocide des Palestiniens de Gaza ces deux dernières années, qui n’a pas encore cessé, laisse penser que ce qui les attend pourrait ressembler au sort des Congolais sous le règne du roi Léopold II. Parmi les survivants du génocide, 6.000 Palestiniens ont subi l’amputation d’au moins un membre, dont 4.000 enfants, s’ajoutant aux milliers de personnes amputées lors des multiples invasions et bombardements israéliens de Gaza depuis 2006.
Il est difficile de savoir si, suivant la tradition lléopoldienne et israélienne, les Palestiniens de Gaza doivent s’attendre à davantage d’amputations sous la présidence de Trump. Contrairement au Congo, où Léopold II s’était approprié le caoutchouc, l’intérêt principal de Trump réside moins dans le projet immobilier de la Riviera, bien que ce dernier ne soit pas à négliger, que dans les réserves de pétrole et de gaz naturel offshore de Gaza.
Le seul facteur imprévu dans toute cette mascarade de « paix », à laquelle les Nations Unies ont désormais apposé leur nom, est la lutte et la détermination inébranlables des Palestiniens de Gaza – une résolution qui n’a pas faibli après plus de deux ans de barbarie israélienne.
Article original en anglais sur Middle East Eye / Traduction MR