Partager la publication "Les plans d’expulsion israéliens ne sont pas nouveaux : ils ont été proposés pour la première fois dans les années 1930"
Joseph Massad, 31 mars 2025. La semaine dernière, le cabinet israélien a approuvé la création d’un « organisme chargé de gérer la migration volontaire [des Palestiniens] de Gaza ».
Cet « organisme » est composé de représentants des ministères israéliens de la Justice, des Affaires étrangères, de l’Intérieur, des Finances, des Transports et des Affaires stratégiques, ainsi que de « représentants de Tsahal [l’armée israélienne], du Coordonnateur des activités gouvernementales dans les territoires (COGAT), du Shin Bet (Service de sécurité israélien), du Conseil de sécurité nationale et de la police israélienne ». L’organisme sera également en mesure de coordonner ses activités avec les organisations internationales et d’autres parties. Sa mission sera de « faciliter la circulation contrôlée des Palestiniens à travers Israël en vue de leur départ vers des pays tiers ».
Cette expulsion « volontaire » du peuple palestinien de son pays sera censée être menée conformément au « droit international ».
Offer Cassif, député à la Knesset, a comparé le nouveau comité d’expulsion israélien au Bureau central pour l’émigration juive nazi, créé en août 1938 pour encourager l’émigration « volontaire » juive d’Allemagne nazie et de l’Autriche annexée par les nazis.
Cassif a publié sur X une photo de juifs allemands faisant la queue devant le bureau d’émigration à Berlin en 1938.
En réponse, le député Almog Cohen, du parti kahaniste d’extrême-droite Otzma Yehudit (Pouvoir juif), a déposé une plainte auprès de la commission d’éthique de la Knesset, qualifiant Cassif de « soutien du terrorisme » et dénonçant sa « comparaison vile et honteuse du programme d’émigration volontaire des habitants de Gaza à l’émigration volontaire des juifs de l’Allemagne nazie ».
Expulsion des Palestiniens
Face au refus de l’Égypte et de la Jordanie d’accueillir les Palestiniens expulsés, Israël a annoncé la création de ce nouvel « organisme » peu après que des fuites ont révélé que les États-Unis et Israël avaient approché le Soudan, la Somalie et le Somaliland séparatiste comme destinations alternatives.
Ce ne sont pas les seules options.
Dès janvier 2024, Israël a entamé des négociations avec le Rwanda et le Tchad afin d’évaluer leur volonté d’accueillir les Palestiniens qu’il envisage d’expulser de Gaza.
En réalité, le premier plan d’expulsion a été élaboré une semaine seulement après le début de la guerre. Un document du ministère israélien du Renseignement, daté du 13 octobre 2023, proposait d’expulser les Palestiniens de Gaza vers le Sinaï, ainsi que vers l’Espagne, la Grèce et le Canada. Jusqu’à présent, aucun pays ne s’est porté volontaire.
Il est surprenant que la création de ce nouvel « organisme » israélien chargé d’expulser les Palestiniens ait suscité un tel tollé, sachant que le mouvement sioniste a déjà établi trois comités d’expulsion depuis les années 1930.
Le premier « Comité (sioniste) de transfert de population » a été formé en novembre 1937 à la suite du rapport de la Commission Peel du gouvernement britannique, qui recommandait l’expulsion de près de 250.000 Palestiniens de la zone désignée comme futur État juif en Palestine.
Ce comité a notamment fait œuvre de pionnier à cet égard, puisqu’il a précédé de 10 mois le « Bureau central (nazi) pour l’émigration juive ».
L’Agence juive a créé un deuxième « Comité de transfert de population » en 1941, puis un troisième lors de la conquête sioniste de la Palestine en mai 1948.
Les sionistes et les Israéliens ont expulsé plus de 250.000 Palestiniens entre décembre 1947 et janvier 1949 sur la base de ces plans.
Précédent historique
D’autres ont comparé le nouveau plan israélo-américain au « Plan Madagascar » nazi, lancé par les nazis avant de décider d’exterminer les juifs européens.
Ce plan n’était cependant pas une innovation nazie.
La Ligue Freeland pour la colonisation territoriale juive, une organisation sioniste fondée à Londres par l’exilé antisoviétique Isaac Steinberg en 1935, fut la première à le proposer.
La Ligue a étudié plusieurs sites possibles pour la colonisation juive, explorant des régions d’Afrique, d’Océanie et d’Amérique du Sud.
L’une de ses premières propositions, élaborée en 1936, concernait la colonisation juive à Madagascar, alors colonie française.
Le plan Madagascar constitue ainsi un précédent historique pertinent pour le projet conjoint israélo-américain d’expulsion des Palestiniens vers le Sinaï égyptien ou d’autres pays africains, d’autant plus que sionistes et antisémites l’avaient autrefois planifié ensemble.
En 1936, la Freeland League collabora avec la Société d’émigration et de colonisation juive, qui deviendrait plus tard sa branche parisienne, et avec le ministre français des Colonies Marius Moutet, qui siégeait au cabinet du premier Premier ministre juif français, Léon Blum.
Ensemble, ils explorèrent la Nouvelle-Calédonie, la Guyane française et, surtout, Madagascar comme sites potentiels pour la colonisation juive.
Ils collaborèrent également avec le gouvernement polonais, en particulier son ministre des Affaires étrangères antisémite, le colonel Jozef Beck, qui consulta Blum sur le Plan Madagascar.
Colonisation juive
Des représentants américains du Congrès juif mondial, ainsi que l’organisation de secours juive, l’American Joint Distribution Committee (JDC), se concertèrent avec Moutet sur la faisabilité du projet.
L’antisémite allemand Paul de Lagarde avait en effet suggéré Madagascar en 1885 comme lieu de déportation pour les juifs d’Europe.
À l’instigation des dirigeants juifs de la Ligue Freeland en 1937, l’antisémite Beck et son ministère des Affaires étrangères se concertèrent avec le philosémite Moutet (dont l’épouse était elle-même une réfugiée juive d’Europe de l’Est) pour envoyer une expédition à Madagascar.
La délégation comprenait deux juifs polonais – Solomon Dyk, déjà colon et homme armé en Palestine, et Leon Alter – ainsi qu’un officier militaire catholique polonais nommé Mieczyslaw Lepecki.
Leur mission consistait à étudier l’opportunité de la colonisation juive sur l’île. Ils partirent au printemps 1937 et passèrent plus de trois mois sur l’île, avant de rentrer à Paris en septembre de la même année.
À leur retour, Lepecki informa Beck de leurs conclusions optimistes. La Ligue Freeland s’attendait à des réactions négatives pour sa collaboration avec des antisémites, mais voyait dans l’expédition une occasion de « faire connaître » son « influence politique ».
Bien que moins optimiste quant au potentiel colonial de l’île, le rapport du JDC citait l’évaluation positive des juifs polonais, soulignant que Madagascar « pourrait bien servir de colonie pour les Européens ».
Dyk rédigea même son propre rapport et le soumit à Arthur Ruppin, responsable colonial de l’Organisation sioniste mondiale.
En 1938, le gouvernement polonais antisémite encouragea la création d’organisations de colonisation par les révisionnistes sionistes polonais. À cette fin, il soutint, entre autres, le Comité pour l’avancement de la colonisation juive de Madagascar et du Kenya.
Collaboration nazie
Alter, l’autre membre juif polonais de la délégation malgache, s’inquiétait de la résistance des autochtones à la colonisation juive à Madagascar et de la difficulté de convaincre les juifs polonais des shtetls de s’y installer.
Il supposait que l’opposition autochtone à Madagascar serait « plus forte que celle des Arabes contre les Juifs de Palestine ».
De fait, les journaux malgaches publièrent des articles s’opposant à la colonisation juive durant cette période, craignant une « invasion sémite ».
Le gouvernement français continua néanmoins de soutenir le projet, et fut plus tard rejoint par le ministère britannique des Affaires étrangères, qui apporta également son soutien à Madagascar en tant que colonie juive.
Les nazis ne s’intéressèrent sérieusement à Madagascar qu’après l’invasion de la France en mai 1940. À l’été, ils élaborèrent un projet, approuvé par Heinrich Himmler et Hitler lui-même, visant à déporter les juifs vers l’île. Selon ce plan, les juifs déportés bénéficieraient d’une « autonomie sous le gouverneur de la police [allemande] » et géreraient leur propre administration, y compris les maires, la police, le service postal et le chemin de fer. Adolf Eichmann fut nommé planificateur principal et soumit une proposition visant à envoyer quatre millions de juifs dans « l’État juif » de Madagascar, financé par des biens juifs européens confisqués.
Les nazis poursuivirent ce plan jusqu’à l’hiver 1941-1942.
Le groupe terroriste révisionniste sioniste en Palestine, le gang Stern, proposa même de coopérer avec les nazis sur le plan Madagascar. Les contacts des sternistes avec les nazis se poursuivirent jusqu’en décembre 1941, date à laquelle la police britannique découvrit et arrêta leurs agents.
Le plan nazi fut finalement abandonné après l’invasion et l’occupation de Madagascar par les forces britanniques, sous contrôle de Vichy, à la mi-1942 – date à laquelle les nazis génocidaires avaient déjà adopté une politique d’extermination.
Héritage colonial
Bien sûr, les nazis et leurs compatriotes antisémites européens ne différaient pas des colons européens blancs des Amériques, dont l’expulsion des populations autochtones de leurs terres marque l’histoire des États-Unis. La Piste des Larmes, une expulsion massive d’Amérindiens qui a fait des milliers de morts entre 1830 et 1850, fut l’une des nombreuses atrocités perpétrées en vertu de la loi américaine de 1830 sur le déplacement des Indiens.
Les exemples de déplacements de centaines de milliers de personnes dans le monde colonisé abondent, que ce soit par les Français en Algérie et dans leurs autres colonies ou par les Portugais en Angola, au Mozambique et au-delà.
Une leçon importante que nous enseigne le Plan Madagascar ou la loi sur le déplacement des Indiens est la facilité avec laquelle les régimes génocidaires et racistes planifient l’expulsion des populations et le vol de leurs terres et de leurs biens, le tout dans une indifférence totale à la souffrance humaine.
Cela inclut l’indifférence à la résistance de ceux qu’ils entendent expulser, ou des autochtones des pays vers lesquels ils prévoient de les expulser.
Israël et les États-Unis considèrent le Tchad, la Somalie, le Soudan ou le Rwanda – sans parler du Sinaï – comme des terres vides attendant l’arrivée des populations expulsées. En réalité, la rhétorique libérale européenne « civilisée », selon laquelle l’Europe et ses colonies blanches auraient tiré les leçons du génocide nazi et seraient devenues « éclairées », n’est rien d’autre que du baratin, un fait reconnu depuis longtemps par les peuples d’Asie et d’Afrique.
Les politiques et projets génocidaires israéliens et américains à l’encontre des Palestiniens ne sont que la continuation de la sauvagerie européenne et américaine contre les colonisés, qui dure depuis des siècles.
Article original en anglais sur Middle East Eye / Traduction MR