Les médias applaudissent un accord qui livre le Liban à Israël

Belén Fernández, 16 juillet 2026. – Le 26 juin, le secrétaire d’État américain Marco Rubio a annoncé triomphalement la « signature du cadre trilatéral entre le Liban, Israël et les États-Unis ». Ce document est censé « tracer une voie réaliste pour sortir du conflit sans fin » opposant Israël au Liban – ces deux pays étant « les héritiers de civilisations antiques remontant à l’époque biblique ».

Les forces d’occupation israéliennes ont détruit tous les arbres bordant les routes menant à Bint Jbeil dans le sud du Liban. Source The Cradle sur X, 17 juillet 2026.

Selon Rubio, cet accord établit un processus clair et structuré visant à restaurer la souveraineté du Liban, à désarmer le Hezbollah et à démanteler son infrastructure terroriste, tout en permettant à Israël de regagner ses frontières une fois cette menace pour ses citoyens écartée.

Ce cadre prévoit également la création d’une entité au nom sympa : le « Groupe de coordination militaire pour le Liban (MCG4L), sous l’égide des États-Unis ».

Comme devrait le comprendre immédiatement quiconque a suivi un tant soit peu l’actualité politique ces 80 dernières années, tout accord négocié par les États-Unis entre ces deux héritiers de civilisations antiques sera inévitablement conçu pour léser le Liban au profit d’Israël – un pays qui a toujours convoité le territoire libanais.

Comme l’a souligné Amnesty International, cet accord « trahit les victimes de crimes de guerre au Liban » en entravant, pour l’essentiel, leur droit de demander justice devant des instances internationales. Il valide également, selon l’organisation, le « déplacement forcé, prolongé et à durée indéterminée, de dizaines de milliers d’habitants de vastes zones du sud du Liban occupées par les forces israéliennes ».

La « légitimité » de l’occupation

Depuis le mois de mars, Israël a tué au moins 4.321 personnes au Liban – en dépit d’une série de prétendus « cessez-le-feu » – et a émis des « ordres d’évacuation » (comprenez : des « directives de nettoyage ethnique » – FAIR.org, 11/06/26) concernant pas moins d’un cinquième du territoire national. On pourrait donc pardonner à quiconque de se montrer un peu moins optimiste que Marco Rubio quant à l’existence d’une « voie réaliste pour sortir du conflit sans fin ».

Les grands médias américains ont néanmoins tout fait pour présenter la situation sous un jour favorable. Le comité de rédaction du Wall Street Journal a atteint des sommets de délire avec son éditorial du 29 juin intitulé « Rubio tient bon face au Hezbollah » ; il y soutient que le cadre trilatéral États-Unis-Israël-Liban, signé vendredi, met l’accent sur la seule véritable voie permettant à Beyrouth de recouvrer sa souveraineté : le désarmement du Hezbollah, ce groupe chiite libanais agissant pour le compte de Téhéran.

Il convient de rappeler que l’existence même du Hezbollah résulte de la violation brutale de la souveraineté libanaise par Israël. Ce mouvement de résistance s’est constitué au lendemain de l’invasion du Liban par Israël en 1982 — une offensive qui a coûté la vie à des dizaines de milliers de Libanais et de Palestiniens et a indubitablement rangé l’armée israélienne dans la catégorie des « terroristes », étiquette qu’Israël affectionne pourtant d’accoler à ses victimes.

Mais, fidèle à ses habitudes, le Journal a omis tout contexte historique pertinent, allant même jusqu’à suggérer que cet accord pourrait, d’une certaine manière, légitimer l’occupation illégale du territoire libanais par Israël : « Ce cadre reconnaît également la légitimité de la présence [israélienne] dans le sud du Liban tant que le Hezbollah n’aura pas été désarmé. »

Un vernis d’ordre et de légalité

Quant à l’éventuel retrait israélien du Liban proposé dans le cadre trilatéral, il repose sur le concept de « zones pilotes » — un terme nouveau dont les médias se sont emparés et qui, à l’instar de « zone tampon » ou de « ligne jaune », finit par blanchir les atrocités israéliennes, conférant aux massacres et aux déplacements forcés un vernis d’ordre et de légalité.

L’agence Associated Press (via NBC, 26/06/26) a expliqué que ces zones pilotes sont des lieux « où l’armée libanaise est censée prendre le contrôle exclusif du territoire à mesure que les troupes israéliennes se retireront ». Toutefois, ces zones pilotes ne consisteront qu’en « deux petites zones », comme l’a précisé un autre article de l’AP (via le Washington Post, 27/06/26), et l’accord-cadre ne « précise pas où elles se situeront ». L’AP ajoutait : « L’accord stipule que les pays conviendront ultérieurement de futures zones pilotes pour le retrait d’Israël. »

Ce que cela signifie — et sur quoi les médias ne s’attardent guère — c’est qu’Israël continuera de faire exploser des gens et des lieux au Liban, tandis que tout le monde attend de voir si l’armée libanaise sera jugée digne de gérer deux zones minuscules et non identifiées.

« Neutraliser le Hezbollah »

Les grands médias qui parviennent à laisser entendre que l’occupation se poursuivra bon train le font de la manière la plus détournée possible — et sans jamais suggérer qu’une armée d’occupation étrangère constitue peut-être une atteinte à la « souveraineté » plus grave qu’un mouvement de résistance intérieure.

Dans son article du 26 juin consacré à l’accord-cadre, par exemple, le New York Times a souligné que « les limites de l’accord transparaissaient dans une déclaration » du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu ; celui-ci « a mis l’accent non pas sur le territoire modeste qu’Israël affirme vouloir céder, mais plutôt sur la vaste portion du Liban qu’il continuera d’occuper ».

Le Times a également évoqué le refus de Netanyahu de « fournir un calendrier de retrait, se contentant d’indiquer qu’Israël permettrait à l’armée libanaise de « commencer à s’organiser » pour prendre le contrôle des zones concernées ».

Pourtant, parce que le point de vue d’Israël est présenté comme prépondérant, le lecteur a le sentiment que le véritable problème n’est pas qu’une « vaste portion » du Liban reste sous la coupe d’une armée génocidaire qui a littéralement rayé de la carte des villages entiers du sud du Liban.

Le problème, selon ce récit, réside plutôt dans le fait que le sud du Liban « abrite le Hezbollah, groupe supplétif soutenu par l’Iran » — et qu’Israël serait le seul habilité à décider de la marche à suivre : les responsables israéliens demeurent très sceptiques quant à l’extension des zones pilotes, arguant que l’armée libanaise manque de formation, d’équipement et de volonté politique pour neutraliser la capacité de nuisance du Hezbollah.

Le Times a présenté comme tout à fait légitime le fait qu’Israël mène la danse, laissant à des responsables israéliens « sceptiques » le soin de fixer les conditions auxquelles pourrait prendre fin leur propre occupation illégale d’un pays tiers. Or, le passif sanglant d’Israël dans la région devrait pourtant rendre évident que c’est Israël lui-même qu’il faut neutraliser.

Dans son propre article consacré au « programme pilote », intitulé « Israël va se retirer de deux zones au Liban en vertu d’un accord récemment signé », CNN a noté que Netanyahu avait « qualifié l’accord de victoire majeure pour Israël, permettant à l’armée israélienne de rester sur une grande partie du territoire qu’elle occupait dans le sud du Liban ». Malgré l’occupation qui se poursuit, l’article présentait l’accord sous un jour résolument positif — à l’exception d’une critique formulée dans la toute dernière phrase par le secrétaire général du Hezbollah, Naïm Qassem, qui a dénoncé le « bradage de la souveraineté du Liban ».

« L’épreuve ultime »

Pour sa part, le comité de rédaction du Wall Street Journal (29/06/26) a proclamé que « les zones pilotes constituent la meilleure chance pour le Liban de progresser », en offrant à l’armée libanaise l’occasion de s’essayer au « démantèlement des infrastructures terroristes » appartenant à un « groupe terroriste » qui ne répond « qu’à l’Iran ».

Certes, l’une des conséquences de la représentation médiatique incessante du Hezbollah comme un supplétif de la République islamique — constamment vouée aux gémonies — est de réduire une part entière du Liban et de ses habitants à une masse terroriste déshumanisée, alimentant ainsi l’impunité israélienne.

Et, comme en Palestine, c’est toujours aux Arabes de prouver qu’ils ne méritent pas d’être massacrés et occupés par Israël, et jamais à Israël de simplement s’abstenir de massacrer des Arabes et d’occuper leurs terres.

Au Washington Post, la chroniqueuse Carine Hajjar (29/06/26) a insisté sur le fait que « les Libanais doivent en faire davantage pour démontrer qu’ils sont des partenaires crédibles ». Les zones pilotes, soutenait-elle, représentent « l’épreuve ultime : l’armée [libanaise] peut-elle empêcher le Hezbollah d’opérer ? L’État libanais est-il prêt à prouver qu’il peut défendre sa propre souveraineté ? »

En fin de compte, cette « épreuve ultime » s’apparente à une expérience orientaliste infantilisante, dans laquelle une armée d’occupation psychopathe accepte, en théorie, de libérer une infime parcelle de territoire libanais afin de juger si l’État libanais est disposé à en assurer la gestion d’une manière compatible avec les objectifs sionistes. Pendant ce temps, l’occupation devient une réalité irréversible sur le terrain, encouragée et légitimée par le discours apologétique des grands médias.

Dans un lexique médiatique où la légitime défense est qualifiée de « terrorisme » et l’occupation de « souveraineté », un programme pilote soutenu par les États-Unis au Liban s’inscrit parfaitement dans la catégorie « progrès ». Espérons qu’un jour, il y aura un programme pilote où les médias essaieront de dire la vérité.

Article original en anglais sur FAIR / Traduction MR