Du « Plus jamais ça » aux « portes de l’enfer » à Gaza et au Liban

Middle East Eye, 24 juin 2026. Les responsables politiques et les généraux israéliens suivent une stratégie qui ne vise ni la sécurité ni la coexistence. Il s’agit de la plus ancienne formule coloniale de l’histoire : s’emparer des terres, expulser la population autochtone, puis qualifier les défenseurs de terroristes.

Le 16 mars, Israël a envahi le sud du Liban sous prétexte de protéger ses colonies réservées aux juifs situées au nord. Au départ, il s’agissait d’une soi-disant « zone de sécurité » s’étendant sur six à dix kilomètres à l’intérieur du territoire libanais. Cette mesure a été suivie par l’ordre d’évacuer des villes et des villages sur une superficie d’environ 2 000 kilomètres carrés, soit près d’un cinquième de la totalité du pays. Aujourd’hui, Israël veut protéger son armée d’occupation stationnée dans cette « zone de sécurité » — créée quelques semaines plus tôt pour défendre les colonies exclusivement juives situées de l’autre côté de la frontière.

Plus d’un million de Libanais ont été chassés de chez eux dans une opération de nettoyage ethnique, non pas comme une conséquence collatérale de la guerre, mais bien comme une mesure politique israélienne explicite. Le ministre israélien de la Défense, Israel Katz, a ordonné à son armée de raser les villages libanais frontaliers et d’occuper de façon permanente le territoire libanais jusqu’au fleuve Litani. Il n’a pas mâché ses mots quant à la signification de ces ordres : les Libanais vivant dans cette soi-disant zone de sécurité « ne reviendront pas », a-t-il déclaré. « Aucun d’entre eux ne reviendra. » C’est un nettoyage ethnique annoncé par voie de communiqué de presse.

La résistance libanaise constituait le seul obstacle aux projets expansionnistes ouvertement affichés par Israël.

Bien qu’inférieurs en nombre et en puissance de feu face à l’une des armées les plus lourdement équipées au monde, les combattants libanais ont néanmoins mené une campagne de guérilla disciplinée, ciblant les forces d’occupation sur le sol libanais, pas les civils israéliens.

Lors d’une bataille acharnée précédant l’annonce du cessez-le-feu, des combattants de la résistance ont pris d’assaut une position militaire israélienne lourdement fortifiée, s’en sont emparés, ont détruit des chars et tué quatre soldats, dont un commandant de bataillon. Ils ont visé une force militaire présente sur un territoire occupé ; il s’agit là non seulement d’un droit moral, mais aussi d’un droit reconnu par le droit international.

La riposte israélienne, en violation du cessez-le-feu tout juste annoncé, fut asymétrique : elle a visé les civils et les infrastructures du Liban afin de causer un maximum de dégâts. Un acte de vengeance, et non de guerre, révélant la pourriture morale au cœur même d’Israël. Le ministre de la Sécurité nationale, Itamar Ben Gvir, a déclaré sur les réseaux sociaux : « Pour chaque larme versée par une mère israélienne, mille mères libanaises doivent pleurer. » Et d’ajouter : « Le Liban tout entier doit brûler. » Le ministre israélien des Finances, Bezalel Smotrich, a appelé à « ouvrir les portes de l’enfer », reprenant presque mot pour mot les propos tenus par le Premier ministre israélien — aux côtés du secrétaire d’État américain — le 16 février 2025 au sujet de Gaza. Ce même appel génocidaire a été réitéré par le ministre de la Guerre en mars 2025.

Même haine, même culte de mort génocidaire, une autre cible.

Les « portes de l’enfer » se sont ouvertes. Pour chaque larme versée par une mère juive à la mort d’un soldat d’occupation sur le champ de bataille, des centaines d’enfants goyim ont perdu leur père et leur mère lorsque des avions israéliens — de fabrication américaine et financés par les contribuables — ont violé le cessez-le-feu annoncé, déversant plus de 200 frappes aériennes sur des habitations et des infrastructures civiles à travers le Liban.

Les dizaines de personnes assassinées et les centaines de blessés étaient des goyim dont la souffrance, dans le calcul de Ben Gvir, n’existe que comme un sacrifice rituel sur l’autel de la haine sioniste.

Une fois de plus, tout comme à Gaza auparavant, le bilan des morts ne se résume pas à un chiffre abstrait. Il touche mon propre cousin, Mohamed Fandi, originaire du camp de réfugiés palestiniens d’Al-Rashidia, au sud du Liban. Époux et père de sept enfants, il a été assassiné alors qu’il se reposait à l’ombre après une longue journée passée à entretenir et récolter des agrumes.

Pour Israël, la mort d’un soldat justifie de se venger en tuant un ouvrier, une mère ou un enfant — n’importe qui pour étancher sa culture insatiable de la haine. Les médias occidentaux ne soulignent jamais que la résistance libanaise vise l’armée d’occupation sur le sol libanais, tandis que la riposte israélienne cible les habitations, les hôpitaux et les infrastructures civiles. Cette asymétrie est délibérée, et le silence des médias à ce sujet est tout aussi indécent. Si les rôles étaient inversés, aucun média occidental ne manquerait l’information ; les « civils israéliens » seraient nommés, photographiés et pleurés en boucle, leurs visages gravés dans la conscience collective d’un monde qui observe. Mais les civils libanais et palestiniens assassinés par pure vengeance israélienne ne bénéficient pas d’une telle dignité. Leurs morts sont passées sous silence : un simple chiffre dans un paragraphe, un paragraphe au bas d’un article, un article que personne ne lit.

Israël qualifie chaque attaque terroriste d’« opération ciblée ». Pourtant, le nombre de civils assassinés et les décombres des maisons et des hôpitaux à Gaza et au Liban racontent une tout autre histoire. Et cette réalité attire désormais l’attention du monde entier.

En réalité, ces critiques ne proviennent pas uniquement de voix traditionnellement opposées à Israël. Elles émanent de personnalités et d’institutions qui, longtemps, ont banalisé ou justifié les crimes de guerre israéliens en se retranchant derrière l’Holocauste perpétré par l’Allemagne. C’est le cas lorsque Jake Tapper, de CNN — défenseur de longue date d’Israël — qualifie les propos de Ben Gvir d’« odieux » et souligne qu’ils visent près de six millions de personnes ; ou lorsque la ministre britannique de l’Intérieur, Yvette Cooper, les condamne en les qualifiant d’« abominables ».

Toutefois, le problème de fond demeure car même ces voix ne parviennent pas à reconnaître la nature réelle de ces déclarations génocidaires. Il ne s’agit ni de provocations ni de postures politiques, mais bien d’une politique d’État intrinsèque. On réduit souvent la responsabilité à un seul ministre, voire au Premier ministre visé par des poursuites internationales, tout en évitant d’examiner plus largement le projet politique qui rend possibles de telles politiques. Le résultat est bien connu : déclarations d’inquiétude, condamnations rituelles et expressions d’indignation, sans pour autant que soient prises des mesures concrètes pour stopper les actions israéliennes ainsi dénoncées.

Le Liban ne fait pas exception. Le même schéma israélien se répète à Gaza, en Syrie et en Cisjordanie : occuper le territoire, démolir les habitations, expulser les populations, puis accorder à l’armée israélienne une « totale liberté d’action » et « aucune restriction » pour frapper à sa guise, tout en exigeant des populations occupées qu’elles restent passives.

« Portes de l’enfer », « tout le Liban doit brûler » : un langage de punition collective que même les architectes de l’Holocauste n’osaient pas tenir publiquement. Ce discours même, importé par l’idéologie sioniste politique européenne, ne relève pas de la simple rhétorique politique. C’est la politique affichée de ceux qui se revendiquent des survivants de l’« enfer » européen, mais qui prônent l’enfer pour Gaza et le Liban, sous le regard d’une opinion mondiale trop paralysée — ou trop lâche — pour y mettre un terme.

Article original sur Middle East Monitor / Traduction MR