Témoignages de Gazaouis : La survie qui s’organise au jour le jour dans l’enfer de Gaza – partie 672 / 27-28.03 – Khan Younès et Rafah, deux villes détruites à raconter et à réécrire

Brigitte Challande, 29 mars.- Abu Amir décrit Khan Younis, au centre de la Bande de Gaza, une ville de mémoires générationnelles accumulées qui n’a pas perdu son essence. 27 mars.

« Khan Younès n’est pas une ville achevée, ni une histoire dont le dernier chapitre a été fermé. C’est une ville que différentes forces tentent d’effacer, encore et encore, comme si elle était réécrite par la contrainte, et non à l’encre. Khan Younès, cette ville palestinienne située au sud de la bande de Gaza, n’a jamais été un simple regroupement humain passager, mais un lieu vivant, façonné au fil des siècles, abritant une vie qui ne s’est jamais arrêtée malgré tout ce qu’elle a traversé.

Avant d’être connue sous ses images actuelles, avant d’être réduite à des scènes de destruction, Khan Younès était une ville animée, aux traits bien définis, avec ses marchés et ses maisons imprégnées de la chaleur des familles. Ses racines remontent à l’époque mamelouke, lorsqu’un caravansérail y fut établi pour accueillir les caravanes commerciales, faisant de la ville un point de passage entre le Levant et l’Égypte. C’est de ce caravansérail que la ville tire son nom. Ce nom n’était pas seulement une indication géographique, mais le reflet de son rôle historique en tant que lieu de vie, de rencontre et de récits partagés.

Les années ont passé, les époques ont changé, mais Khan Younès est restée présente, se transformant à chaque étape et redéfinissant son identité à chaque fois. Après la Nakba de 1948, la ville ne fut plus la même : elle devint un refuge pour des milliers de réfugiés palestiniens contraints de quitter leurs villes et leurs villages. Ils emportèrent avec eux les clés de maisons où ils ne sont jamais retournés, des histoires restées inachevées. À Khan Younès, ils ont tenté de recommencer, malgré la douleur. La vie n’était pas facile, mais la ville s’est élargie pour les accueillir, devenant peu à peu un espace plein de vie, malgré les traces profondes du déracinement.

Dans les ruelles, les maisons serrées les unes contre les autres, et les petits marchés, une vie entière s’est construite. Les enfants ont grandi, appris, fondé des familles, comme si la ville affirmait que la vie, malgré tout, pouvait continuer. Khan Younès n’était pas seulement un lieu de survie, mais un espace de vie, avec ses détails quotidiens : rires, rêves, fatigue et attente.

Mais cette vie n’a jamais été stable. Elle était toujours menacée, comme si la ville vivait au bord d’un temps incertain. À chaque guerre, les pertes s’accumulaient, mais ce qui s’est produit lors de la dernière guerre a été différent par son ampleur et sa brutalité. Il ne s’agissait plus de dégâts limités, mais d’une destruction massive touchant presque tout.

Khan Younès a été soumise à des bombardements intensifs, sans distinction entre les maisons ou les rues. Les quartiers autrefois animés sont devenus des étendues de décombres, et les villages ont disparu sans laisser de traces. Plus de la moitié des bâtiments de la ville ont été détruits ou gravement endommagés, et la destruction s’est étendue à la plupart de ses zones. Il est devenu difficile de reconnaître les lieux, comme si la ville d’autrefois avait été effacée de la mémoire visuelle.

Les maisons qui protégeaient les familles ont disparu, les routes reliant les habitants se sont effacées, et les infrastructures essentielles — hôpitaux, écoles — ont cessé de fonctionner. Tout ce qui constituait la structure de la vie quotidienne est devenu absent ou inutilisable. Des milliers de familles se sont retrouvées sans abri, sans endroit où retourner, comme si le sol lui-même n’était plus stable sous leurs pieds.

Et pourtant, Khan Younès ne peut être réduite à cette seule image. Elle n’est ni un amas de ruines, ni de simples chiffres dans des rapports. Khan Younès est une mémoire accumulée, faite d’histoires de générations qui ont vécu, appris, construit et aimé, malgré tout ce qu’elles ont affronté. C’est une ville qui porte en elle une étrange capacité à continuer, même lorsque tout semble perdu.

Les habitants ne regardent pas seulement leur ville telle qu’elle est aujourd’hui, mais aussi telle qu’elle était et telle qu’elle pourrait être. Ils conservent les images des maisons perdues et en gardent les détails, non seulement par nostalgie, mais comme une manière de s’accrocher à ce qui ne peut être effacé facilement. Ici, la mémoire n’est pas qu’un souvenir : c’est un acte silencieux de résistance.

À Khan Younès, le temps ne s’arrête pas au moment de la destruction. Il continue, bien que plus lourd. Les habitants tentent de réorganiser leur vie, même en l’absence des moyens les plus élémentaires. Une tente peut devenir un abri temporaire, un chemin incertain peut devenir une routine, et une simple tentative peut être le début d’une reconstruction.

La ville, malgré tout ce qu’elle a subi, n’a pas disparu. Elle vit dans ses habitants, dans leur langage, dans les détails de leur quotidien, dans leur détermination à rester. Peut-être que son apparence a changé, peut-être qu’elle a perdu beaucoup de ses repères, mais elle n’a pas perdu son essence.

Khan Younès n’est pas une ville morte. C’est une ville qu’on tente d’effacer, mais qui, à chaque fois, revient pour affirmer qu’elle est toujours là. Elle n’est plus comme avant, et peut-être ne le sera-t-elle jamais entièrement, mais elle restera, car ceux qui y vivent ne la voient pas comme un simple lieu, mais comme une partie d’eux-mêmes.

C’est cela qui fait de Khan Younès plus qu’une ville. C’est une histoire racontée et sans cesse réécrite, non pas parce qu’elle est terminée, mais parce qu’elle continue. »

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Rafah, effacée ? Non, racontée !

Le 28/03, continuant son témoignage sur les grandes villes de la bande de Gaza, décrit Rafah : une ville à la fin de l’histoire, un nouveau commencement.

« À l’extrême sud de la bande de Gaza, là où la terre palestinienne touche à sa limite avec l’Égypte, se trouve la ville de Rafah, la dernière des villes dans cette étroite bande côtière. Elle n’était pas simplement un point frontalier, mais une ville porteuse du sens du passage et de l’attente, un lieu où se croisent les routes et les récits, où la géographie atteint ses dernières frontières et où les histoires commencent.

À l’extrême sud de Gaza, là où la terre touche ses limites ultimes, Rafah était une ville qui vivait dans une tranquillité particulière, une ville qui savait embrasser la vie malgré l’étroitesse de l’espace et le poids de la réalité. Elle n’était pas qu’un point géographique à la frontière, mais un espace vibrant de vie, rempli de marchés, de sons, de visages familiers, et d’une mémoire qui se façonnait chaque jour à partir de détails simples mais profonds.

Dans ses rues, les gens marchaient comme dans n’importe quelle autre ville, portant leur quotidien et ses petits rêves, se déplaçant entre le travail et la maison, entre le marché et le quartier, sans trop penser à la fragilité de cette stabilité. Rafah, malgré tout ce qu’elle avait traversé, était capable de paraître normale, ou du moins proche de ce sens de normalité que les gens recherchent dans leur vie quotidienne. Les marchés constituaient le cœur de la ville, où les voix se mêlaient, où l’odeur du pain s’élevait, où les légumes étaient exposés, et où toute une vie prenait forme à travers de simples détails quotidiens. Les enfants couraient dans les ruelles, les vendeurs appelaient, et les familles vivaient leur rythme habituel, comme si la vie insistait pour continuer, quelles que soient les circonstances.

Mai 2024, le paysage ne s’est pas transformé progressivement ; il s’est renversé d’un seul coup. La guerre est entrée dans la ville avec tout son poids, et il n’y avait plus d’endroit que l’on puisse appeler sûr. Il n’y avait plus de direction claire pour fuir, car toutes les directions étaient devenues fermées, et tous les espaces exposés au danger. Les rues autrefois pleines de vie se sont transformées en étendues silencieuses de décombres. Les maisons qui protégeaient les familles se sont effondrées, et les murs qui conservaient les souvenirs ont disparu. Il n’était plus possible de reconnaître les quartiers, comme si la ville avait été effacée d’un seul coup de sa forme familière.

À ce moment-là, le déplacement n’était pas un choix, mais une nécessité. Des milliers de familles sont parties précipitamment, emportant ce qu’elles pouvaient, laissant derrière elles tout ce qui ne pouvait être remplacé. Ce départ n’était pas organisé, mais un élan vers l’inconnu, à la recherche de n’importe quel endroit pouvant offrir un minimum de sécurité. Les enfants étaient portés, non seulement parce qu’ils étaient fatigués, mais parce que le chemin dépassait leurs capacités. Les mères rassemblaient ce qu’elles pouvaient, et les pères regardaient derrière eux, non seulement pour dire adieu aux maisons, mais à toute une vie dont ils ignoraient si elle reviendrait un jour.

Avec le temps, Rafah n’était plus ce qu’elle était. Il ne restait plus rien vers quoi revenir facilement. Il n’y avait plus de rues reconnaissables, ni de maisons debout, ni de repères indiquant ce qu’avait été la ville autrefois. Rafah n’a pas seulement été endommagée ; elle a été presque entièrement effacée. L’endroit qui grouillait de vie est devenu un vaste vide, portant les traces de ce qu’il avait été, sans en conserver une forme claire.

Un an plus tard, la ville n’est plus vue telle qu’elle était, mais elle est rappelée. Elle n’est plus décrite au présent, mais racontée au passé. Les maisons sont devenues des souvenirs, les quartiers ne sont plus que des noms, et les routes autrefois familières n’existent plus.

Mais malgré cet effacement immense, Rafah n’a pas complètement disparu, car elle n’était pas seulement faite de pierres ou de rues. Elle vit dans ceux qui l’ont habitée. Dans leur mémoire, dans leurs récits, dans leur manière d’en parler comme si elle existait encore. La ville dont les traits ont été effacés de la terre demeure présente dans la conscience. Ses habitants la portent avec eux partout où ils vont, en ravivant ses détails, en se souvenant des noms de ses rues, de l’emplacement de leurs maisons, de ses sons et de ses odeurs.

Aujourd’hui, Rafah n’est plus un lieu que l’on peut facilement désigner, mais une expérience complète de perte et d’attachement à la fois. La perte de tout ce qui était tangible, et l’attachement à tout ce qui ne peut être effacé.

C’est une ville qui a perdu sa forme, mais non son sens.

Il n’y reste ni drapeau hissé, ni monument debout, mais il subsiste quelque chose de plus profond : la conviction que ce qui s’est passé n’est pas la fin de l’histoire. Car les villes peuvent être effacées de la terre, mais elles ne peuvent pas être effacées de la mémoire.

Et Rafah, malgré tout, continue d’être racontée. »


Retrouvez l’ensemble des témoignages d’Abu Amir et Marsel :

*Abu Amir Mutasem Eleïwa est coordinateur des Projets paysans depuis 2016 au sud de la bande de Gaza et correspondant de l’Union Juive Française pour la Paix.
*Marsel Alledawi est responsable du Centre Ibn Sina du nord de la bande de Gaza, centre qui se consacre au suivi éducatif et psychologique de l’enfance.
Tous les deux sont soutenus par l’UJFP en France.

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* Témoignages du 20 novembre 2023 au 5 janvier 2025 (partie 1 à 268)
* Témoignages du 5 janvier au 9 mai 2025 (partie 269 à 392)
* Témoignages du 10 mai au 5 octobre 2025 (partie 393 à 540)
* Témoignages du 6 octobre au 31 décembre 2025 (partie 541 à 614)
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Les témoignages sont publiés sur UJFP / Altermidi / Le Poing