« Le printemps à Masafer Yatta, un rêve différé », récit d’un Palestinien ayant grandi à Al Fakheit, février 2026

Al-Baraa Yasser Abu Subha, Al-Fakhit, 13 février 2026.- Khirbet al-Fakhit, comme d’autres villages de Masafer Yatta, est à la fois témoin et victime de deux époques : un passé douloureux et un présent chaque jour plus oppressant. Ce n’est plus une histoire à raconter, mais une réalité que nous vivons matin et nuit ; le harcèlement des colons est devenu un cauchemar quotidien qui hante chaque aspect de nos vies et transforme nos droits les plus fondamentaux en un rêve différé.

L’histoire de Masafer Yatta n’est pas nouvelle ; c’est une souffrance qui se renouvelle année après année, jour après jour. Ce qui change, en revanche, c’est la méthode d’oppression et d’arrogance.

Tout a commencé par des tentatives de déplacement forcé, comme toutes les histoires de notre terre occupée. Nos ancêtres ont été déplacés à maintes reprises, pour toujours revenir, car ici, la terre n’est pas qu’un simple sol, mais une alliance qui demeure dans l’âme, une mémoire indélébile et un sentiment d’appartenance indéfectible.

Ils ont tenté d’exercer des pressions par le biais de ce qu’ils appellent la loi. Ils ont institué un simulacre de tribunal, exigeant des documents prouvant la propriété des terres, comme si l’histoire pouvait se résumer à un seul document. Mais nos pères et nos grands-pères ont préservé cette terre dans leur cœur avant même qu’elle ne soit consignée dans des livres et des registres. Aucun document n’est plus véridique que le souvenir de ceux qui y ont vécu, et aucun témoignage plus éloquent que les empreintes qui ont gravé leurs chemins dans ses pierres.

Le juge est resté silencieux un long moment, puis a prononcé l’injustice en déclarant la zone « zone militaire fermée », inaugurant ainsi la politique de démolition des maisons. Mais pour nous, les maisons ne se mesurent pas à leurs murs. Chaque fois qu’ils démolissent une maison, nous y construisons l’espoir, et plus ils nous oppriment, plus notre patience grandit.

Lorsque ces politiques n’ont pas réussi à briser notre volonté, ils ont eu recours à une stratégie de colonisation pastorale. Le colon amène son troupeau sur les pâturages des villages [palestiniens] voisins, provoque les habitants et confisque de force leurs moutons sous des prétextes fallacieux. Les attaques directes, accompagnées de brutalités, se multiplient, jusqu’à paralyser presque tous nos déplacements, et se rendre aux pâturages devient un voyage terrifiant, et non plus en une quête de subsistance.

Chacun sait, ignorants comme sages, que le but est le déplacement forcé. Mais pour nous, rester n’est pas un choix, c’est un destin auquel nous nous accrochons.

Les mots du poète Safi al-Din al-Hilli me reviennent à l’esprit :

« Le printemps est arrivé, radieux et rieur, si beau qu’il semble presque parler. »

Pourtant, notre printemps est différent ; nous le voyons sans le vivre, nous apercevons sa verdure au loin sans pouvoir emmener nos moutons paître. Nous restons aux abords des pâturages, tels des étrangers sur le seuil de leur porte, contemplant la terre que nous aimons avec des yeux pleins de tristesse et de douleur.

La situation est devenue insupportable. A l’ombre d’un silence arabe et international pesant, il ne nous reste que patience et résilience, et l’attachement à la terre héritée de nos pères et grands-pères, que nous transmettrons à nos enfants aussi longtemps que nous vivrons. Pour nous, la terre n’est pas simplement un lieu de vie, mais un sens à notre existence, une part de notre identité et de notre être, aussi longtemps que nous vivrons et aussi longtemps qu’elle vivra.

Article original en anglais sur le compte Instagram d’ISM-Palestine / Traduction MR