Partager la publication "Sumoud Saadat : « Je suis née alors que mon père était en captivité ; j’ai donné naissance à mon premier enfant alors que son père était, lui aussi, derrière les barreaux. »"
Al Ahed, 2 novembre 2026.– Depuis son enfance, la vie de Samoud Saadat est marquée par l’emprisonnement et l’absence. Elle a vécu les arrestations et la traque dont a fait l’objet son père, Ahmed Saadat, ainsi que l’assaut contre la prison de Jéricho en 2006, qui a conduit à son arrestation ; elle a ensuite dû attendre neuf ans avant de pouvoir lui rendre visite.
Plus tard, une autre forme d’épreuve a surgi dans sa vie : elle a noué une relation avec le prisonnier Assem Al-Kaabi, l’attendant jusqu’à sa libération en 2021. Mais il a été arrêté de nouveau alors qu’elle était enceinte. Elle a donc donné naissance à leur premier enfant alors que le père se trouvait derrière les barreaux, se retrouvant ainsi confrontée à une expérience très proche de celle qu’avait vécue sa propre mère, Abla Saadat, bien des années auparavant.
Dans cet entretien, Samoud évoque Ahmed Saadat, non pas sous l’angle de sa figure politique, mais en tant que père, ainsi que sa mère, qui a porté la famille à bout de bras durant son absence. Elle parle d’amour, de l’attente, de la maternité, de ces enfants qui ne connaissent leur grand-père qu’à travers des photographies, et de cette unique étreinte qu’elle attend, patiemment, depuis des années.
Votre père, Ahmed Saadat, est présent dans la vie publique en tant que dirigeant politique et prisonnier ; mais qui est Ahmed Saadat, tel que sa fille le connaît au sein du foyer ?
Il est difficile d’évoquer Ahmed Saadat, compte tenu de son absence forcée et douloureuse. Avant tout, c’est un être humain, au sens plein du terme. Il refuse l’injustice infligée à son peuple, tout comme celle qui pourrait toucher ses propres enfants ; il sait, par ailleurs, se montrer ferme et exigeant.
Au sein de la famille, il est extrêmement affectueux. Il n’impose jamais son autorité de père, quels que soient nos choix, même lorsqu’ils vont à l’encontre de ses propres désirs. Pour moi, il est un véritable ami, un soutien dans chaque situation de ma vie. Il ne s’adresse pas à moi comme un père qui impose son opinion, mais comme un ami avec qui je peux aborder tous les sujets ; les échanges sont sans limites et jamais ennuyeux.
Il m’a toujours soutenue en tant que jeune fille et en tant que femme, renforçant ma confiance en moi et ancrant dans ma personnalité des valeurs et des principes qui, aujourd’hui encore, me servent de guide.
Malgré son éloignement contraint, il est resté présent dans les détails de notre quotidien, à l’école, à l’université, lors du choix d’un conjoint ou de la naissance de nos enfants. Il nous écoute, nous donne son avis et cherche à nous aider à surmonter les défis auxquels nous sommes confrontés.
Ahmed Saadat ne se limite pas à ce rôle : il est aussi un époux aimant, qui sait reconnaître le dévouement inlassable de ma mère. À l’occasion de leur anniversaire de mariage ou de l’anniversaire de ma mère, il veille toujours à ce que nous lui offrions des fleurs, accompagnées de mots qu’il nous dicte, tout droit venus du fond de son cœur.
Il s’efforce également d’être présent dans la vie de ses petits-enfants, bien qu’il ne les ait jamais rencontrés depuis leur naissance. À la fin de chaque année scolaire, il demande à ma mère de prélever, sur l’argent qu’il consacre à ses dépenses personnelles en détention, des sommes destinées à ses petits-enfants : Tawfik, Ahmed et Mayar, pour récompenser leur excellence scolaire.
Les moments que nous avons pu passer avec lui sont peut-être peu nombreux, en raison des arrestations et des persécutions répétées, mais ils m’ont laissé une empreinte lumineuse qui perdure encore aujourd’hui. Même mon prénom, « Sumud », comme me l’a raconté ma mère, était associé à sa constance au sein des cellules. C’est peut-être ce qui a rendu le lien qui nous unit plus fort que tout autre. Pour moi, cela représente tout.
Depuis votre enfance, vous avez vécu les arrestations et les poursuites dont votre père a fait l’objet. À quel moment avez-vous ressenti, pour la première fois, que votre père était réellement éloigné de vous ?
Je l’ai ressenti pour la première fois lors de sa dernière arrestation, en 2006. Cet événement a marqué un tournant pour moi, car j’ai commencé à éprouver un manque réel : je ne le voyais plus, je n’entendais plus sa voix, et je ne pouvais plus lui rendre visite comme nous le faisions lorsqu’il était détenu à la prison de Jéricho.
Mon père avait été arrêté par les autorités en 2002 ; nous pensions alors qu’il s’agissait de l’épreuve la plus difficile de notre existence. Nous allions lui rendre visite à Jéricho, où nous tombions sur deux de nos geôliers. C’était un contraste amer que nous avons vécu en famille pendant quatre ans, et chaque visite apportait une nouvelle conscience au dictionnaire de notre vie.
Mais ce qui s’est produit le 14 mars 2006 a été le plus éprouvant. Lorsque les forces israéliennes ont envahi Jéricho et pris d’assaut la prison, nous sommes restés plus de 12 heures les yeux rivés sur l’écran de télévision, dans l’attente de nouvelles, craignant d’apprendre sa mort ou son arrestation. Nous voyions la destruction des salles et des cellules de la prison les unes après les autres, tandis qu’Al Jazeera diffusait l’assaut en direct.
Sachant que mon père était quelqu’un d’obstiné et de déterminé face à l’adversité, notre plus grande peur était de le perdre.
Après la destruction de la prison, nous l’avons vu, lui et ses compagnons, sortir des décombres. Malgré la dureté de la scène, nous étions soulagés de ne pas l’avoir perdu.
Une nouvelle phase a alors commencé. Lors de ses précédentes arrestations, nous étions encore enfants ; mais cette fois, nous étions en âge de tout comprendre. C’est à ce moment-là que j’ai ressenti, pour la première fois, que mon père était devenu très lointain, surtout après qu’il a été placé à l’isolement et que, en tant que famille, on nous empêché de lui rendre visite.
Quelques jours avant l’assaut contre la prison de Jéricho, vous avez rencontré votre père pour la dernière fois. Avez-vous eu le sentiment qu’il vous faisait ses adieux lors de cette entrevue ?
Quelques jours avant son arrestation, le 8 mars 2006, ma sœur Iba et moi lui avons rendu visite à la prison de Jéricho ; nous y étions allées à sa demande.
Lors de cette visite, mon père était différent. Il nous interrogeait avec insistance sur nos vies, nos projets et tout ce à quoi nous étions confrontées. À l’époque, nous nous sommes demandé pourquoi il tenait à connaître tous ces détails.
La visite coïncidait avec la Journée internationale des droits des femmes ; nous avons marqué l’occasion et il nous a adressé ses félicitations.
Mais le moment qui m’a réellement inquiétée est survenu à la fin de la visite. Mon père nous a recommandé de prendre soin de nous-mêmes et de notre mère ; c’était la première fois qu’il nous parlait de la sorte.
Plus tard, j’ai compris. Il savait que sa détention dans une prison palestinienne, sous la garde d’Américains et de Britanniques, ne durerait pas, et il sentait que le moment de son arrestation approchait. C’est pour cette raison, je pense, qu’il nous a demandé de venir le voir.
Vous avez attendu neuf ans avant de pouvoir lui rendre visite à nouveau. Comment s’est passé ce premier instant où vous l’avez revu ?
Ces neuf années ont été extrêmement lourdes, marquées par l’absence totale de visites ou de contact direct.
Mon père a passé environ trois ans à l’isolement, dont il est sorti en 2012, à la suite d’une grève menée par les détenus placés à l’isolement. Par la suite, les visites familiales sont devenues régulières pour tout le monde, sauf pour moi.
La date du 20 août 2015 est gravée dans ma mémoire. C’est ce jour-là que j’ai pu rendre visite à mon père pour la première fois après toutes ces années.
Cette visite a eu lieu après que mon père a envisagé d’entamer une grève de la faim pour protester contre l’interruption des visites familiales, en particulier celles de ma mère et de mon frère qui, détenant des cartes d’identité de Jérusalem, n’ont pas besoin de permis, mais se heurtaient pourtant à des entraves constantes. Il a alors proposé de faire en sorte que j’obtienne un permis pour lui rendre visite, ce qui a fini par se concrétiser.
Ce fut l’un des plus beaux moments de ma vie. J’ai eu le sentiment de revivre, même si mon père se trouvait derrière une vitre. Le simple fait de le voir, d’apercevoir son beau sourire, m’a donné assez de force pour tenir pendant des années.
Lorsqu’il apparaissait derrière la vitre du parloir, sa présence effaçait toute la distance géographique qui nous séparait. Dans notre situation, la distance n’a plus aucun sens, car son esprit est resté présent dans ma vie, quelles que soient les contraintes imposées.
Bien entendu, la réalité de cette visite était éprouvante : pas d’étreintes, pas de poignées de main. Les gestes les plus simples, qui fondent toute relation humaine, nous étaient interdits. Dès lors, lorsque la réalité devient inhumaine, il nous faut bâtir, dans notre esprit, une réalité plus humaine et plus belle, afin de pouvoir continuer à avancer.
Autrefois, le moment des adieux, à l’issue des visites, était le plus éprouvant. Mais quelle est la journée la plus difficile, maintenant que les visites ont cessé et que votre père a été replacé à l’isolement ?
Aujourd’hui, en tant que famille, nous traversons des moments extrêmement difficiles, marqués notamment par une dégradation considérable des conditions carcérales.
Nous gardons l’espoir que mon père ira bien et qu’il ne subira aucun préjudice. Il est désormais de retour à l’isolement, confronté à une réalité plus pénible encore que les nombreuses épreuves qu’il a déjà endurées en détention.
Il n’y a plus de visites familiales, ces moments qui permettaient, ne serait-ce qu’un peu, d’apaiser le manque.
J’ai aujourd’hui le sentiment que mon père se trouve dans un lieu très reculé, un endroit inconnu dont nous n’avons connaissance qu’à travers les rares visites de ses avocats.
Autrefois, c’était le moment du départ qui était le plus douloureux. Les difficultés liées au trajet vers la prison, les formalités administratives et les restrictions imposées lors des visites ne pesaient rien face à ce déchirement que je ressentais en laissant là-bas une part de mon âme, jusqu’à la visite suivante.
Nous sommes désormais entrés dans une phase de souffrance plus intense : celle de l’attente. Nous attendons des nouvelles sur son état de santé, ou pour savoir s’il a subi des violences ou des mesures répressives ayant porté atteinte à son intégrité physique, alors même qu’il a pris de l’âge. Cette attente est, de loin, l’épreuve la plus dure et la plus cruelle.
Pouvez-vous distinguer Ahmed Saadat, le père, d’Ahmed Saadat, le commandant et prisonnier ?
À mon avis, il n’existe pas de réelle différence entre un dirigeant politique et un père, dès lors que l’humanité en constitue le fondement. Toutes ces étiquettes, si elles sont vidées de leur dimension humaine, perdent leur substance.
Dans notre relation avec lui, ces deux facettes se rejoignaient ; ce qu’elles avaient en commun, c’était son humanité. Sa fermeté et sa capacité à ne jamais se plaindre, tout au long de ses années de lutte, ont été pour nous une source de force ; elles nous ont permis, en tant que famille, de continuer à avancer et de tenter de rester soudés, malgré la douleur et l’absence.
Chaque épreuve que nous avons traversée, qu’il s’agisse de la longue absence de mon père ou de celle, intermittente, de ma mère, elle aussi arrêtée, a renforcé notre cohésion en tant que frères et sœurs, aux côtés d’une mère qui a assumé, à elle seule, les rôles de père et de mère.
Ce ne sont pas là des mots choisis pour la simple esthétique du texte. C’est un chemin qui a commencé avec mes parents et qui se poursuit aujourd’hui, à travers nous et nos propres enfants. Le simple fait que notre famille continue d’exister, et tente de vivre comme les autres malgré la longue absence du père, constitue, à mes yeux, une lutte en soi.
Votre mère, Abla Saadat, a elle aussi connu l’expérience de la détention, alors que votre père était prisonnier. Comment avez-vous vécu l’absence de vos deux parents ?
Ma mère n’a rien à envier à mon père en matière de lutte et de don de soi. Si mon père est la boussole de nos vies, ma mère, elle, est la lumière qui éclaire notre chemin.
Elle a été privée, de force, d’un époux pour l’épauler dans la prise en charge de toute une famille ; mais elle a su transformer cette privation en un don de soi inépuisable, relevant le défi de bâtir une famille unie et instruite.
Elle a été, tout à la fois, mère et père. Sa force intérieure s’est reflétée en nous et a façonné nos personnalités ; sa foi et son optimisme, la conviction que l’avenir serait plus radieux, ont constitué le moteur qui a permis à nos vies de continuer.
Ma mère a été arrêtée à trois reprises, et mon père était en prison à chacune de ces occasions.
Lors de sa première arrestation, en 1987, je n’étais qu’un nourrisson de quelques mois, et mes frères étaient encore enfants. Nous ne comprenions pas ce que signifiait la détention ; à l’époque, la solidarité sociale était forte, et nos proches ainsi que nos amis ont pris soin de nous.
En 2003, alors que mon père était incarcéré à la prison de Jéricho, ma mère a été placée en détention administrative. Cette fois-là, nous avons saisi la portée de l’emprisonnement, mais nous avons choisi de relever ce défi, en essayant de poursuivre notre vie comme si elle était toujours parmi nous.
Sa dernière arrestation a été la plus éprouvante sur le plan psychologique. Les conditions carcérales sont devenues plus rudes et violentes ; ma mère a vieilli, et ses jeunes petits-enfants réclament sa présence chaque jour, se souvenant de la voir cuisiner pour eux et les entourer de sa tendresse.
Lorsqu’elle a été libérée, après quatre mois de détention administrative dans le cadre d’un accord, son corps était émacié. Elle avait perdu environ 16 kilos, et son visage portait les marques d’une telle fatigue que nous en avons été bouleversés.
Depuis, je ne cesse de me demander : si, après seulement quatre mois, ma mère se retrouve dans un tel état physique, qu’en est-il de mon père, après toutes ces années ?
Mais aussitôt, je me dis que l’apparence ne saurait englober l’âme. L’âme d’Ahmad et d’Abla est imbrisable.
Votre père est prisonnier, et vous avez choisi de vous unir à Asim Al-Kaabi, qui est lui aussi prisonnier. Ne craignez-vous pas de revivre l’expérience de votre mère ?
En amour, comme dans la vie, nous prenons des décisions déterminantes en nous fondant sur les valeurs et les principes qui nous ont été inculqués.
Les arrestations de mon père, son absence forcée et le fait qu’il ait été arraché à ma famille ont sans doute façonné ma personnalité ; pourtant, lorsque j’ai appris à connaître Asim alors qu’il était détenu, je n’ai pas songé au fait que je pourrais revivre l’expérience de ma mère.
Ma réflexion était plus profonde. J’ai aimé un homme que je n’avais jamais rencontré dans ma vie « normale », mais il a transformé ma perception de l’attachement.
Au début, j’ai été frappée par le fait que cet homme, malgré de longues années de captivité, parvenait encore à exprimer son humanité à travers l’amour, comme s’il se trouvait en dehors de la prison.
Lorsque nous nous sommes fiancés, il lui restait environ trois ans et demi à purger sur une peine de dix-huit ans. Je peux dire qu’au cours de cette période, nous avons vécu l’amour dans sa forme la plus authentique.
Je me souviens de ce que j’ai ressenti en me rendant à la prison du Néguev, en 2019, pour rencontrer Asim en personne pour la première fois, en dehors des photographies, en tant que sa fiancée. Je me souviens de l’attente, jour après jour, jusqu’à ce moment où, enfin libéré en 2021, j’ai pu le serrer dans mes bras.
Aujourd’hui, nous avons un foyer et une famille ; nous avons deux joyaux dont nous prenons soin : Nader et Aden.
Ce sont des situations empreintes d’émotions complexes, impossibles à décrire par des mots, mais qui se vivent intensément, instant après instant. Lorsque nous sentons que nous avons trouvé la personne qui mérite notre amour, notre dévouement et nos années d’attente, nous choisissons de vivre cette expérience, quelle qu’en soit la difficulté.
Comment une femme peut-elle être certaine qu’un homme, avec qui elle n’a jamais partagé une vie normale, alors qu’il était en captivité, est bien la personne avec laquelle elle souhaite poursuivre son existence ?
Ce qui permet à une femme d’être sûre de son choix, ce sont les valeurs et les principes qui guident sa propre vie.
Même si l’on considère ces individus comme des combattants de la liberté, il ne faut pas oublier qu’ils restent, avant tout, des êtres humains. Ils éprouvent de l’amour comme de la haine, vivent leur quotidien et nourrissent des rêves.
Cependant, je ne souhaite pas faire de mon expérience une généralité. Il existe des relations amoureuses ou des liens affectifs de ce type qui n’ont pas abouti, et ce sont parfois les femmes qui en ont le plus souffert. Généraliser, en la matière, revient à occulter l’aspect le plus essentiel de l’amour : l’humanité.
Dans mon histoire avec Asim, ce que j’ai découvert en apprenant à le connaître, c’est qu’il portait en lui de nobles valeurs, en parfaite adéquation avec mes propres convictions. C’est ce qui a constitué le socle le plus solide de notre relation — et qui le demeure encore aujourd’hui.
Lorsque Assem a été libéré en 2021 et que vous vous êtes retrouvés dans cet espace de liberté, avez-vous retrouvé la même personne que celle que vous aviez connue durant la captivité et l’attente ?
Lorsque Assem a été libéré en 2021 et que nous nous sommes retrouvés, nous avons en réalité entamé une véritable phase de découverte mutuelle ; pour autant, les sentiments qui nous animaient ont continué de guider notre relation vers davantage de stabilité, et nous avons entamé ensemble l’aventure de fonder une famille.
Dans la vie réelle, Assem n’était pas très différent de l’homme que j’avais connu alors qu’il était en prison, mais j’ai découvert chez lui d’autres facettes que j’ignorais auparavant.
Les longues années de détention et l’éloignement du monde extérieur n’ont pas fait de lui un être replié sur lui-même. Au contraire, j’ai vu en lui un homme qui s’ouvrait à la vie et à la réalité sociale, ce qui a renforcé ma conviction quant à ma décision de m’engager à ses côtés.
Un an après votre mariage, Asim a été arrêté de nouveau alors que vous étiez enceinte. Est-ce à ce moment-là que vous avez perçu le vécu de votre mère sous un jour nouveau ?
Absolument. Lorsque nous traversons une épreuve similaire à celle d’un proche, notre compréhension s’approfondit et nous prenons davantage conscience de sa souffrance.
Un an après notre mariage, en 2022, Asim a été arrêté et placé en détention administrative ; j’étais alors enceinte de six mois de notre fils, Nader Al-Arabi et je lui ai donc donné naissance alors qu’Asim était en détention.
Ce n’est pas tant l’arrestation qui a été l’épreuve la plus difficile pour moi, mais le moment de l’accouchement, et le fait que Nader soit venu au monde sans que son père puisse être présent pour le porter et le voir.
J’ai beaucoup pleuré. Ma joie, à la naissance de mon premier enfant, était incomplète, malgré tout le formidable élan de solidarité et le soutien dont m’ont entourée mes proches et mes amis.
À cet instant, j’ai ressenti la douleur psychologique dans toute son intensité, et j’ai commencé à entrevoir ce que ma mère avait elle-même traversé.
Coïncidence troublante : ma mère m’a mise au monde alors que mon père était, lui aussi, en détention.
Je me disais alors : peut-être que l’un des messages que la vie nous adresse est que nous devons, malgré la dureté de notre monde, réussir à créer de belles histoires.
C’est ainsi que j’ai pu appréhender plus profondément ce que ma mère a vécu et ce qu’elle continue de vivre, et comprendre comment, malgré tout cela, elle a su garder en elle la capacité d’aimer et de donner.
Aujourd’hui, vous avez un foyer, un mari et deux enfants, mais votre père est toujours en prison. La joie peut-elle être totale en son absence ?
Non. Dans nos vies, la joie n’est pas totale, et aucun moment n’est entièrement beau. Il existe toujours une douleur qui grandit avec le temps : celle de l’absence de mon père.
Nous vivons pleinement, nous nous marions, nous avons des enfants, nous bâtissons nos foyers, nous traversons les moments de l’existence, mais, dans notre cas, nous ne pouvons pas connaître la saveur d’une joie complète.
Il manque toujours quelque chose. Nos vies, depuis des années, étaient et demeurent incomplètes en son absence.
Vos enfants et vos neveux connaissent leur grand-père Ahmed à travers des photos et des récits. Comment expliquer à un enfant que son grand-père est bien présent, mais qu’il se trouve en prison ?
C’est l’une des épreuves les plus difficiles : faire connaître à ses enfants, par le biais d’images, une personne qui nous est chère.
Je vis cela au quotidien avec mes enfants. Comment expliquer à un enfant ce que signifie le fait que son grand-père soit en détention ? Et comment lui faire comprendre que cet homme, sur la photo, est bien son grand-père, celui que nous aimons tous ?
Mes enfants, ainsi que les autres petits-enfants, connaissent leur grand-père Ahmed grâce à ses photographies et aux histoires que nous leur racontons.
Lorsque je demande à mon fils : « Où est Sidou Ahmed ? », il forme avec ses doigts le signe de la victoire, tel qu’il le voit sur les photos, et répond : « En prison. » Ces détails sont extrêmement douloureux. Cette absence imposée ne se limite pas aux enfants ayant vécu directement l’expérience de la détention ; elle touche également nos propres enfants. La famille constitue une continuité humaine, et ce qui frappe une génération finit, d’une manière ou d’une autre, par affecter la suivante.
Votre famille a traversé des étapes et des accords au cours desquels l’espoir de voir votre père libéré a surgi, pour finalement s’éteindre sans qu’il ne soit libéré. Vous autorisez-vous encore à rêver lorsque son nom est évoqué parmi les prisonniers dont la libération est attendue ?
Je ne souhaite pas répondre à cette question précise. Qu’il suffise de dire que ce que nous avons vécu, en tant que famille, entre espoir et attente, a rendu la blessure plus profonde aujourd’hui ; la douleur est trop grande pour qu’on puisse en parler.
Si la porte de la prison s’ouvre demain et qu’Ahmed Saadat en sort, non pas en tant que dirigeant politique ou figure publique, mais simplement en tant que votre père, que ferez-vous en premier ?
C’est un espoir que nous ne perdons jamais, car il constitue une nourriture pour nos âmes fatiguées. La première chose que je ferais, ce serait de le serrer dans mes bras.
Je ne désire rien d’autre à cet instant. Juste serrer mon père contre moi ; car, pour moi, cette étreinte vaut toutes ces années de privation et d’absence d’un père hors du commun.
Article original en arabe sur Al Ahed
