Partager la publication "Témoignages de Gazaouis : La survie qui s’organise au jour le jour dans l’enfer de Gaza – partie 759 / 25 octobre – Hébron/al-Khalil sous le coup des évacuations, le mouvement va-t-il s’étendre au reste de la Cisjordanie ?"
Brigitte Challande, 28 octobre 2026. Un texte d’Abu Amir du 25 octobre ; on se souvient de l’expression qu’il a reprise souvent : « La Cisjordanie est tombée lorsque Gaza a été perdue »

4000 habitants palestiniens d’Al-Khalil/Hébron expulsés de leurs domiciles par l’armée d’occupation, 23 octobre 2026 (source : VIDEO)
« Lorsqu’une famille reçoit l’ordre de quitter sa maison en quelques heures, la question du retour devient plus importante que tous les communiqués militaires. C’est cette inquiétude qui pèse aujourd’hui sur Hébron : des quartiers évacués, des routes fermées et des habitants qui partent avec ce qu’ils ont pu emporter, sans réponse claire sur le sort qui attend leurs maisons. Dans les secteurs d’Al-Jalda et d’Ein Deir Baha, des informations ont fait état d’appels à évacuer, de familles quittant les lieux par des points de passage soumis à des contrôles et de marques apposées sur des maisons vidées de leurs occupants.
La dernière escalade a commencé après une attaque armée survenue le vendredi 23 octobre, au cours de laquelle deux soldats israéliens ont été tués, ainsi que les deux auteurs de l’attaque. Elle a été suivie d’un déploiement militaire, d’arrestations, de démolitions et de la fermeture des accès à la ville. L’armée israélienne affirme rechercher des armes et des hommes armés, tandis que des centaines d’habitants se sont retrouvés hors de chez eux, craignant que l’opération se prolonge et que l’autorisation de rentrer tarde à venir.
Les chiffres continuent d’évoluer. Mais le ministre israélien de la Défense, Israel Katz, a évoqué samedi soir environ deux mille Palestiniens évacués de la zone, déclarant qu’ils ne seraient pas autorisés à revenir avant la fin de ce qu’il a présenté comme le traitement des questions liées au Hamas à Hébron. De son côté, l’armée a qualifié le départ des civils de temporaire et indiqué que l’opération était géographiquement délimitée et devait durer plusieurs jours. Tout le problème se situe entre ces deux déclarations : quelle garantie existe-t-il que l’absence sera réellement brève, et qui décide du moment où le retour devient possible ?
C’est là que naît la comparaison avec Gaza. La ressemblance qui effraie les habitants est compréhensible : un ordre de départ, puis des fouilles et des démolitions, suivis d’une attente dont personne ne connaît l’issue. Mais affirmer que toute la Cisjordanie connaîtra inévitablement ce qu’a vécu la bande de Gaza va au-delà des éléments disponibles. Parmi les informations qui ont pu être vérifiées, aucun plan annoncé ne prévoit l’évacuation générale de toutes les villes de Cisjordanie. Ce qui est établi, ce sont les évacuations à Hébron, accompagnées de déclarations laissant la porte ouverte à un « élargissement des opérations ».
Le précédent le plus proche se trouve d’ailleurs en Cisjordanie même. Netanyahou a évoqué l’application, dans la zone visée à Hébron, du modèle utilisé dans les camps du nord de la Cisjordanie. Ce rapprochement est important, car l’expérience de ces camps ne s’est pas achevée avec la fin de la première vague d’incursions. En juillet 2026 encore, plus de 33.000 Palestiniens demeuraient déplacés des camps de Jénine, de Tulkarem et de Nour Shams, ainsi que de leurs environs, depuis le début de l’année 2025. La crainte d’un déplacement prolongé repose donc sur une expérience bien réelle, et pas seulement sur la ressemblance des images.
Quant à la question du plan israélien, elle exige de distinguer ce que les forces mettent en œuvre de ce que réclament les responsables politiques. Les objectifs militaires annoncés sont les fouilles, la poursuite des hommes armés et la destruction de constructions qu’Israël considère comme illégales ou présentant un risque pour la sécurité. Mais la lecture politique de ces mesures dépasse le cadre d’une incursion qui prendrait fin avec le retrait des soldats : vider une zone de ses habitants, contrôler leur retour et modifier ses bâtiments ainsi que ses voies d’accès donnent à l’armée une capacité accrue de réorganiser les lieux. Il s’agit d’une déduction fondée sur la nature des mesures prises, et non de la connaissance d’un plan secret.
Les calculs électoraux ajoutent à la tension. L’opération intervient avant les élections israéliennes prévues le 27 octobre, dans un contexte de surenchère visant à afficher une fermeté sécuritaire. Smotrich s’est engagé à faire démolir des bâtiments palestiniens à proximité du lieu de l’attaque, sans fournir, dans ses déclarations, de preuve reliant leurs propriétaires aux assaillants. Le calendrier de l’opération ne suffit pas, à lui seul, à démontrer qu’elle a été lancée à des fins électorales. Il soumet toutefois les discours et les décisions des ministres à un examen d’autant plus attentif, surtout lorsque des familles entières paient le prix d’actes qui ne leur ont pas été attribués.
Les évacuations peuvent-elles se reproduire dans d’autres secteurs ? Oui, cette possibilité est sérieuse, et le précédent du nord en fait davantage qu’un simple avertissement. Mais l’élargissement pourrait prendre la forme d’opérations successives visant des quartiers ou des camps, plutôt que celle d’un ordre unique d’évacuation de la Cisjordanie. Il existe déjà d’autres mécanismes de déplacement liés aux attaques de colons, aux démolitions de maisons et aux restrictions d’accès aux terres et aux services. Les moyens diffèrent, tandis que la capacité des habitants à rester sur place s’amenuise.
Il faut donc suivre ce qui se passera après l’évacuation avec autant d’attention que l’évacuation elle-même : les habitants reviendront-ils ? Leurs maisons seront-elles encore debout ? Les routes seront-elles rouvertes, ou les restrictions temporaires deviendront-elles un dispositif permanent ? Les réponses à ces questions révéleront l’orientation de l’opération davantage que les déclarations.
Hébron fait aujourd’hui face à un danger concret, mais l’avenir du reste de la Cisjordanie n’est pas scellé. Afficher trop de certitudes sur ce qui viendra pourrait détourner l’attention de ce qui doit être documenté dès maintenant : les noms des familles parties, les maisons démolies et les jours qui passent sans retour. C’est à travers ces détails que l’on pourra mesurer la distance entre une opération militaire limitée, comme l’affirme Israël, et une nouvelle réalité imposée aux habitants, maison après maison. »
Retrouvez l’ensemble des témoignages d’Abu Amir et Marsel :
*Abu Amir Mutasem Eleïwa est coordinateur des Projets paysans depuis 2016 au sud de la bande de Gaza et correspondant de l’Union Juive Française pour la Paix. *Marsel Alledawi est responsable du Centre Ibn Sina du nord de la bande de Gaza, centre qui se consacre au suivi éducatif et psychologique de l’enfance. Tous les deux sont soutenus par l’UJFP en France.
Partie 744 : 8 septembre (1). Partie 745 : 11 septembre. Partie 746 : 14 septembre. Partie 747 : 15 septembre. Partie 748 : 23 septembre. Partie 749 : 24 septembre. Partie 750 : 27 septembre. Partie 751 : 28 septembre. Partie 752 : 1er octobre. Partie 753 : 5 octobre. Partie 754 : 7 octobre. Partie 755 : 16 octobre. Partie 756 : 18 octobre. Partie 757 : 20 octobre. Partie 758 : septembre 2026.
* Témoignages du 20 novembre 2023 au 5 janvier 2025 (partie 1 à 268) * Témoignages du 5 janvier au 9 mai 2025 (partie 269 à 392) * Témoignages du 10 mai au 5 octobre 2025 (partie 393 à 540) * Témoignages du 6 octobre au 31 décembre 2025 (partie 541 à 614) * Témoignages du 1er janvier au 8 septembre 2026 (partie 615 à 743)
Pour participer à la collecte "Urgence Guerre à Gaza" : HelloAsso.com Les témoignages sont publiés sur UJFP / Altermidi / Le Poing