Pourquoi les pays d’Amérique latine renforcent-ils leurs liens avec Israël ?

Umar Farooq, 17 octobre 2026. Lorsque le ministre israélien des Affaires étrangères, Gideon Saar, a annoncé le 8 octobre que la Colombie allait transférer son ambassade à Jérusalem, il a pris soin de souligner l’importance de cette avancée pour le discours diplomatique de son pays, précisant qu’elle marquait un réchauffement des relations avec les gouvernements latino-américains.

Pays ayant récemment resserré leurs liens diplomatiques avec le régime sioniste.

« Nous allons travailler sans relâche, car il s’agit d’une bataille diplomatique autour de la vérité », a déclaré Gideon Saar. « Et la vérité, c’est que Jérusalem a toujours été la capitale d’une seule nation. »

Le Brésil, a ajouté M. Saar, pourrait bientôt rejoindre la Colombie et la liste croissante des pays d’Amérique latine ayant transféré leur ambassade à Jérusalem, cette ville contestée, revendiquée à la fois par les Israéliens et les Palestiniens comme leur capitale.

Les relations entre l’Amérique latine et Israël évoluent, à mesure que des partis de droite accèdent au pouvoir dans la région et que des responsables politiques pro-Israël utilisent leur soutien à l’État hébreu pour mobiliser les électeurs.

Le Brésil, plus grand pays de la région, est en pleine campagne électorale présidentielle, au cours de laquelle la relation avec Israël est devenue un sujet central.

Le président Luiz Inácio Lula da Silva, figure de gauche et fervent soutien de la Palestine, est engagé dans une lutte serrée face à son rival de droite, le sénateur Flavio Bolsonaro. Ce dernier a arboré des drapeaux israéliens lors de ses meetings de campagne et a mis en avant son amitié avec le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu. Les deux candidats doivent s’affronter lors d’un second tour, après que M. Bolsonaro a réalisé une performance étonnamment solide au premier tour — ce qui semble susciter des espoirs de détente auprès de responsables israéliens, tel que le ministre des Affaires étrangères.

Le mois dernier, par exemple, la Colombie et Israël ont instauré une exemption de visa pour les voyages entre leurs deux pays ; un nouveau signe que le gouvernement d’Abelardo de la Espriella, tout juste investi, souhaite rétablir des liens qui avaient été rompus dans le sillage de la guerre menée par Israël à Gaza.

Selon les experts, ce rapprochement avec Israël est motivé, en partie, par de nouveaux dirigeants cherchant à montrer qu’ils ont rejoint une dynamique régionale alignée sur celle du président américain Donald Trump. Mais ce phénomène est également alimenté par un intense travail de lobbying, dans le cadre duquel des groupes chrétiens évangéliques et des organisations soutenues par le gouvernement israélien ont incité les pays latino-américains à apporter leur soutien à Israël.

« Il ne s’agit pas d’un facteur isolé, mais d’une convergence », explique Marta Tawil Kuri, professeure-chercheuse au Centre d’études internationales du Collège du Mexique. « D’un côté, des dirigeants de droite en quête de légitimation auprès de Washington ; de l’autre, des bases évangéliques qui leur offrent un ancrage électoral et idéologique ; et enfin, une offensive diplomatique israélienne qui trouve un terrain fertile en Amérique latine, précisément au moment où l’image d’Israël se dégrade ailleurs. »

« Le président le plus sioniste au monde »

Le précédent dirigeant de la Colombie, Gustavo Petro, a rompu les liens avec Israël, dénonçant ce qu’il a qualifié de guerre génocidaire à Gaza. Il a mis fin aux exportations de charbon colombien vers Israël, a suspendu la coopération militaire et sécuritaire, et a envisagé l’ouverture d’une ambassade de Colombie en Palestine. Cet ancien combattant de gauche saisissait, semble-t-il, chaque occasion publique pour critiquer Israël ; il a même profité d’un déplacement à New York, à l’occasion d’un sommet des Nations unies, pour participer à une manifestation contre Trump et la guerre à Gaza.

Son successeur, de la Espriella, a rapidement infléchi la position de Bogotá vis-à-vis d’Israël depuis son arrivée au pouvoir en août : il a annoncé le transfert de l’ambassade de son pays de Tel-Aviv à Jérusalem, a rétabli la nomination d’ambassadeurs et a même reconnu le contrôle israélien sur le plateau du Golan, territoire syrien occupé.

Selon Kuri, l’existence de systèmes présidentiels puissants, couplée à des corps diplomatiques faibles et manquant de professionnalisme, permet aux nouveaux chefs d’État de modifier radicalement leur position sur des questions telles que les relations avec Israël.

« Contrairement aux États-Unis, où le soutien à Israël est demeuré relativement stable au fil des administrations grâce à des institutions plus solides et à un consensus bipartisan, la politique étrangère dans une grande partie de l’Amérique latine peut basculer brutalement d’une élection à l’autre, faute de ce rempart institutionnel », explique Kuri.

En 2023, l’Argentine a élu à sa présidence le populiste de droite Javier Milei, qui s’est engagé à transférer l’ambassade à Jérusalem, a refusé de reconnaître un État palestinien à l’ONU et a déclaré être « fier d’être le président le plus sioniste au monde ».

En Bolivie, l’administration de gauche d’Evo Morales, président de 2006 à 2019, avait refusé d’entretenir des relations diplomatiques complètes avec Israël. Cette ligne a été maintenue sous la présidence de Luis Arce, qui, à l’instar d’autres dirigeants de gauche de la région, a rappelé son ambassadeur en Israël après le 7 octobre 2023. Lorsque Luis Arce a été écarté du pouvoir l’an dernier, son successeur, Rodrigo Paz, a immédiatement inversé cette politique.

Au Chili, peu après son entrée en fonction en août, le président Jose Antonio Kast a lui aussi annulé les mesures prises par son prédécesseur de gauche à l’encontre d’Israël, nommant un ambassadeur qui se décrit lui-même comme un « sioniste fier ».

Au Honduras, le gouvernement de gauche a été remplacé en janvier dernier par un dirigeant de droite. Le nouveau président, Nasry Asfura — petit-fils d’immigrants palestiniens originaires de Bethléem — a, par ailleurs, nommé cette année un ambassadeur en Israël.

En août, le Venezuela a annoncé le rétablissement de ses relations consulaires avec Israël, mettant fin à près de deux décennies d’hostilité envers l’État hébreu sous les mandats des dirigeants précédents, Nicolás Maduro et Hugo Chávez.

Au-delà des décisions concernant l’implantation de leurs ambassades, certains gouvernements latino-américains ont également apporté leur soutien à des démarches juridiques engagées contre Israël dans le contexte de la guerre à Gaza. Le Mexique, la Bolivie, la Colombie, le Brésil, le Chili, le Belize, Cuba et le Nicaragua figurent parmi les pays qui, à un moment donné, ont appuyé la procédure pour « génocide » initiée par l’Afrique du Sud contre Israël devant la Cour internationale de justice.

Signaux politiques à l’ère Trump

Lorsque Flavio Bolsonaro a lancé sa campagne présidentielle au Brésil en juillet dernier, il l’a fait aux côtés du président argentin, Javier Milei. Dans la foule, certains agitaient des drapeaux israéliens tout en écoutant un message vidéo du Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, qualifiant Bolsonaro d’ami et de « grand champion de l’amitié entre nos peuples ».

Accorder une telle place à des dirigeants étrangers dans une campagne électorale est « inédit en Amérique latine », souligne Alexander Main, directeur de la politique internationale au Center for Economic and Policy Research, basé à Washington. « Cela ne s’était jamais vu auparavant, du moins pas de manière aussi manifeste. »

Selon les experts, la campagne de Bolsonaro cherche à s’inscrire dans un camp politique plus vaste, dirigé dans l’hémisphère par Trump et incluant, à l’échelle internationale, Israël. Certains, comme de la Espriella en Colombie ou Asfura au Honduras, ont même bénéficié d’un soutien direct de la part de Trump.

Ils ont rejoint de nouvelles structures de droite placées sous l’égide des États-Unis, à l’instar du « Bouclier des Amériques » (Shield of the Americas), une alliance sécuritaire de lutte contre le narcotrafic qui réunit l’Argentine, la Bolivie, le Chili, la Colombie, le Costa Rica, la République dominicaine, l’Équateur, le Salvador, le Guyana, le Honduras, le Panama, le Paraguay, le Pérou ainsi que Trinité-et-Tobago. Cette initiative s’inscrit dans la politique de Trump pour l’hémisphère occidental, qui vise à contrer l’influence d’autres puissances mondiales, comme la Chine.

Les membres de ce bloc, dirigé par Trump, ont contribué à faciliter des politiques américaines controversées en matière de dissuasion migratoire ; le Salvador, par exemple, accueille des personnes expulsées par les États-Unis qui ne sont pas originaires de ce pays. Ils ont également choisi de présenter leur lutte contre le narcotrafic comme une nouvelle forme de guerre contre le terrorisme, un conflit à somme nulle qui, selon Alexander Main, s’inspire de la guerre menée par Israël contre les Palestiniens.

« Sur bon nombre de ces questions, ils trouvent un terrain d’entente avec Israël », explique Alexander Main. « Auparavant, on trouvait dans ces régions des responsables politiques de gauche qui, face aux événements survenus à Gaza, ont dénoncé des crimes de guerre et des violations des droits humains », explique Main. « À l’inverse, certains secteurs perçoivent désormais la situation comme un combat existentiel contre un ennemi profondément enraciné, justifiant ainsi une approche qui s’apparente à une « guerre contre le terrorisme » ».

Selon Main, entretenir de bonnes relations avec Israël pourrait également permettre d’accéder à des ressources militaires et sécuritaires stratégiques, notamment des logiciels d’espionnage sophistiqués — tels que Pegasus, mis au point par une entreprise israélienne —, ainsi que des avions de combat ou des programmes de formation pour les forces armées.

Les accords d’Abraham et le lobbying évangélique

Le rassemblement organisé en août au Brésil, lors duquel a été diffusé un message vidéo de Netanyahou, visait également à s’attirer le soutien d’un électorat vaste et influent, pour qui la protection d’Israël s’inscrit dans leur vision religieuse du monde.

Le « Front parlementaire évangélique », un groupe de législateurs évangéliques favorables à Israël, réunit plus de 40 % des membres de la Chambre des députés et plus d’un quart de ceux du Sénat. Si cette alliance informelle constituait un parti politique, elle deviendrait la troisième force du pays.

« Ces électorats se sont de plus en plus politisés ces dernières années, au point qu’il est devenu avantageux pour les responsables politiques de les courtiser ; l’un des moyens d’y parvenir consiste à afficher un soutien indéfectible à Israël », explique Main.

Le Brésil n’est pas le seul pays où l’on observe cette dynamique évangélique visant à renforcer les liens avec Israël.

« L’évangélisme – et plus particulièrement le sionisme chrétien – constitue un facteur réel et en pleine expansion dans des pays comme le Honduras et le Guatemala », souligne Kuri.

Dans ces pays, environ 40 % de la population est évangélique, et les deux gouvernements ont transféré leurs ambassades à Jérusalem.

Des groupes basés aux États-Unis mènent également des actions de lobbying en faveur d’Israël.

La « Coalition latino pour Israël », dirigée par le pasteur évangélique Mario Bramnick, établi en Floride, envoie des délégations à travers l’Amérique latine et a rencontré des dirigeants au Guatemala, au Salvador, au Brésil, au Panama, au Chili et au Costa Rica.

« Notre soutien à Israël est avant tout ancré dans la Bible, où il est clairement établi que Dieu a donné la terre d’Israël – avec Jérusalem pour capitale indivisible – au peuple juif, dans le cadre d’une alliance éternelle », peut-on lire sur le site Internet du groupe. Un porte-parole de Mario Bramnick a décliné toute demande de commentaire pour cet article.

En 2025, le prix Genesis (une organisation à but non lucratif israélienne, dotée d’un fonds de 100 millions de dollars et soutenue par le gouvernement israélien) a décerné un prix d’un million de dollars au président argentin Javier Milei, pour son « soutien sans équivoque à Israël durant l’une des périodes les plus difficiles depuis la fondation de l’État juif ». Milei a accepté les fonds et a mis en place les « Accords d’Isaac », en s’inspirant des « Accords d’Abraham », une initiative soutenue par Trump visant à rétablir les liens diplomatiques et économiques entre Israël et le monde arabe. Ce programme octroie des subventions à des organisations de la société civile favorables à Israël en Amérique latine. Il assure par ailleurs un suivi minutieux des divers gestes posés ces derniers mois par des gouvernements de droite pour manifester leur nouvelle position à l’égard d’Israël, qu’il s’agisse du transfert d’ambassades à Jérusalem ou de la manière dont ces pays votent, aux Nations unies, sur des résolutions concernant Israël.

Dernière initiative en date ? À l’issue du déplacement de Netanyahu à l’Assemblée générale des Nations unies fin septembre, durant lequel une grande partie de l’auditoire a quitté la salle en signe de protestation pendant son discours, ce dernier a tenu un sommet avec les dirigeants de la Bolivie, du Panama et du Paraguay. Le dirigeant israélien les a incités à rejoindre les Accords d’Isaac, déclarant sur X qu’il souhaitait « élargir le cercle d’amitié et de partenariat avec Israël ».

Article original en anglais sur Al Jazeera / Traduction MR