Partager la publication "Pourquoi NAZA terrifie l’élite libérale israélienne"
Sebastian Ben Daniel (John Brown), 16 octobre 2026.– Pendant des décennies, le camp libéral en Israël a cultivé un mécanisme de défense aussi pratique qu’efficace. Face à des questions morales dérangeantes concernant les actions d’Israël, la responsabilité était généralement rejetée sur les marges politiques. Les coupables étaient toujours les « pommes pourries » : les jeunes des avant-postes, les ministres d’extrême droite, une unité d’infanterie incontrôlée, ou encore des colons que personne, dans le nord de Tel-Aviv, n’inviterait à dîner.

15.10.2026.- L’armée d’occupation israélienne construit une importante position militaire à Rafah, dans le sud de la bande de Gaza. (VIDEO)
Cette répartition des rôles était remarquablement commode. La droite commettait les crimes ; les libéraux fournissaient la caution morale. L’occupation et les multiples guerres à Gaza, avec toute leur horreur, étaient le fait des « autres », tandis que « nous » enquêtions sur les exactions et manifestions pour sauver la démocratie israélienne.
« NAZA » s’attaque à cet alibi. Le film écarte les boucs émissaires habituels pour viser directement le « saint des saints » de l’élite israélienne : l’Unité 8200, qui fournit les renseignements permettant de cibler les frappes aériennes, et l’armée de l’air, qui transforme ces cibles en bâtiments en ruines et en familles décimées. Les individus ainsi soumis à un examen moral ne sont pas des colons, mais des diplômés de grandes écoles et d’unités militaires d’élite, qui poursuivent ensuite leur parcours dans les universités ou les entreprises de haute technologie ; ce sont, en somme, les personnes mêmes que l’Israël libéral voit lorsqu’il se regarde dans un miroir.
C’est là l’aspect le plus insupportable du film. Si ce qu’Israël a commis à Gaza relève du génocide, alors il s’agit, dans une large mesure, d’un « génocide libéral ». Non pas parce que ses architectes se revendiquent libéraux, mais parce que la machine de destruction repose sur des institutions composées d’Israéliens laïcs, instruits et technophiles, qui se perçoivent comme l’antithèse absolue de l’extrême droite. Les réalisateurs privent même leurs protagonistes du traditionnel rituel israélien du « tirer et pleurer », cette pratique consistant à croire que le simple fait de se sentir mal après avoir exercé la violence suffit à la racheter.
La réaction de la droite était prévisible : le chef d’état-major a qualifié le film d’« accusation de meurtre rituel » (blood libel), le Premier ministre Benjamin Netanyahu et le ministre de la Culture Miki Zohar ont soutenu l’idée de retirer la citoyenneté aux réalisateurs, et l’armée a envisagé des poursuites judiciaires pour des fuites présumées.
Plus révélatrice encore a été la fureur manifestée par les médias « libéraux » israéliens. Des commentateurs condamnent un film qu’ils n’ont pas vu et en rejettent les témoignages, alors même que l’armée mène une enquête pour déterminer comment des informations classifiées sont parvenues aux réalisateurs, et que la réalité de la destruction systématique de Gaza est manifeste. Des journalistes qui s’appuient pourtant régulièrement sur des sources sécuritaires anonymes se découvrent soudain une exigence de transparence presque puritaine quant à l’origine de leurs informations ; ils font preuve d’un manque flagrant de solidarité confraternelle, sciant ainsi la branche sur laquelle repose le journalisme d’investigation.
Certains critiques déplorent de ne pas pouvoir examiner le film avec toute la rigueur nécessaire, tout en omettant de souligner qu’Israël interdit aux journalistes étrangers tout accès indépendant à Gaza depuis octobre 2023. Le niveau d’exigence en matière de scepticisme, quasi inexistant lorsque l’armée opérait derrière un rideau de censure et des restrictions d’accès, est devenu nettement plus élevé maintenant que ce sont les soldats israéliens eux-mêmes qui prennent la parole.
Le débat public s’est beaucoup moins attardé sur le fond des témoignages présentés dans NAZA. En Israël, aujourd’hui, ceux qui évoquent des crimes potentiels semblent s’exposer à des risques juridiques plus immédiats que les individus accusés d’avoir commis ces actes.
Qui plus est, les révélations centrales ne sont pas nouvelles. Yuval Abraham avait déjà fait état, dès novembre 2023, de l’utilisation par l’armée de systèmes de ciblage fondés sur l’intelligence artificielle et de seuils permissifs concernant les pertes civiles. Les médias israéliens ont eu tout le loisir, des années, en réalité, de creuser ce sujet. L’agitation actuelle n’a donc que peu à voir avec les normes journalistiques. Elle témoigne plutôt de ce qui se produit lorsque des faits, jusque-là tolérés tant qu’ils restaient cantonnés à des reportages marginaux, deviennent impossibles à maintenir en marge.
Irréflexion bureaucratique
NAZA est particulièrement troublant lorsqu’il montre comment des massacres sont traduits dans le langage du secteur technologique. Les soldats du renseignement parlent de développement d’algorithmes, de génération de cibles, de jeux de données, de seuils et d’optimisation. La personne qui mourra au terme du processus apparaît d’abord comme une simple entrée dans un système. Sa famille, autour d’elle, n’est plus qu’une estimation. Le bâtiment détruit et les cadavres carbonisés apparaissent, eux, comme le résultat final.
L’unité 8200 constitue par ailleurs l’une des passerelles les plus prestigieuses vers le secteur des hautes technologies, permettant de convertir l’expertise acquise au sein de ce dispositif de ciblage massif en capital professionnel. L’obscénité ne réside pas dans le fait que les soldats semblent sadiques ; elle tient au fait qu’ils donnent, bien souvent, l’impression d’être tout simplement compétents.
C’est ici que le concept d’« irréflexion » (thoughtlessness) bureaucratique, tel que défini par Hannah Arendt, s’avère utilen non pas comme une analogie historique facile, mais comme une description de la manière dont la responsabilité peut se fragmenter. Pour Arendt, cette « irréflexion » ne renvoie pas tant à la stupidité qu’à l’incapacité, ou au défaut, de percevoir le monde du point de vue de la personne sur laquelle on agit.
Les grandes bureaucraties facilitent ce phénomène en décomposant l’action en fonctions distinctes. L’un écrit du code, un autre valide des renseignements, un troisième approuve une cible, un quatrième pilote l’aéronef. Chacun peut accomplir sa tâche avec professionnalisme, tandis que la responsabilité morale de l’ensemble demeure, elle, sans titulaire.
Arendt soulignait clairement que cette irréflexion bureaucratique ne dédouanait en rien les individus de la responsabilité de leurs actes. Certains de ses critiques ont toutefois soutenu que l’appartenance à une bureaucratie pouvait servir de masque commode : l’idéologue convaincu se présentant alors comme un simple exécutant obéissant.
Les soldats qui témoignent dans NAZA nous offrent une autre perspective sur cette distinction. Il ne s’agit pas d’accusés cherchant à échapper à une sanction. Ils ont choisi de s’exprimer, s’exposant potentiellement à des poursuites judiciaires. Pourtant, même dans leurs aveux, ils ont systématiquement et instinctivement recours au vocabulaire des systèmes, des procédures et des tâches techniques.
Leurs témoignages suggèrent que le langage bureaucratique n’est pas nécessairement l’expression authentique d’une absence de réflexion, ni une stratégie de défense devant un tribunal. Il peut s’agir du langage par lequel les individus appréhendent leur propre travail et, simultanément, rationalisent leur participation à la violence. La distance entre ces soldats et leurs victimes est, elle aussi, quelque peu paradoxale. Les officiers de renseignement peuvent intercepter des appels téléphoniques, entendre des familles à l’intérieur de bâtiments, visionner des flux en direct et examiner, en haute résolution, les conséquences des frappes. Le système même qui crée une proximité extraordinaire avec les victimes permet, simultanément, de maintenir une profonde distance morale à leur égard. La voix d’un enfant devient une information servant à la vérification, une famille devient un « dommage collatéral ».
L’accumulation d’informations ne conduit pas nécessairement à une meilleure reconnaissance de l’autre, mais plutôt à une abstraction plus détaillée. Au sein des unités militaires d’élite, cette distance peut être renforcée par une mentalité de « suiveur » : un individu dont le désir d’appartenance le pousse à subordonner son esprit critique personnel aux normes du groupe.
Le titre même du film illustre ce processus. NAZA est une abréviation militaire pour « nezek agavi », terme hébreu désignant les « dommages collatéraux ». Cette expression opère, en soi, une forme de compression morale : des hommes, des femmes et des enfants, morts ou blessés, sont réduits à une simple catégorie au sein d’un calcul opérationnel. L’automatisation confère à cet euphémisme une portée accrue.
Des reportages précédemment publiés par +972 et Local Call ont fait état de périodes durant lesquelles, selon des officiers, l’armée autorisait la mort de 15 à 20 civils lors du ciblage d’un membre subalterne du Hamas, et de plus de 100 civils lors d’attaques visant des commandants de haut rang. L’armée conteste certains aspects de ces récits, affirmant que les décisions de frappe sont prises par des êtres humains, conformément au droit international. Toutefois, le problème moral mis en lumière par ces témoignages demeure : dès lors que la mort de civils est perçue avant tout comme un chiffre admissible associé à une cible, l’acte de tuer peut être traité comme un simple problème comptable.
Voilà ce à quoi ressemble la « banalité du mal » à l’ère numérique. Si la bureaucratie traditionnelle reposait sur des formulaires, des signatures et des chaînes de commandement, le nouvel appareil de ciblage y ajoute des interfaces, des indices de confiance, des listes de cibles et des outils logiciels. Ni l’une ni l’autre ne dédouanent ceux qui les utilisent. Mais, dans les deux cas, ces mécanismes permettent à l’individu de se percevoir comme un simple opérateur au sein d’un système, plutôt que comme l’auteur des conséquences qui en découlent.
Obscurcissement calculé
La réaction des médias israéliens reproduit souvent ce déplacement de responsabilité. Face à des témoignages faisant état de massacres, une grande partie du débat se replie immédiatement sur des questions de procédure : tel système relevait-il réellement de « l’intelligence artificielle » ? Une décision a-t-elle été prise par un algorithme, ou celui-ci s’est-il contenté d’apporter une assistance ? La chaîne de commandement a-t-elle été décrite avec une précision absolue ?
Certaines de ces interrogations sont légitimes. Mais l’examen technique peut aussi servir de refuge, permettant d’éluder la question plus vaste soulevée par ces témoignages. Si le débat se réduit à savoir si le nombre de civils tués lors d’une frappe donnée est exact, on évite alors de se confronter à une réalité plus grave : des soldats décrivent un système conçu pour générer et orchestrer des tueries à une échelle massive.
Les soldats au sein de NAZA se protègent du bilan humain de leurs actes en parlant de « découverte » et d’« optimisation » des cibles. Leurs critiques, dans les médias israéliens, se protègent à leur tour en se muant en vérificateurs techniques du mécanisme. Une symétrie troublante : les uns comme les autres transforment un problème éthique en un problème technique.
Or, les problèmes techniques sont rassurants, car ils offrent des solutions : on peut améliorer des algorithmes, assainir des bases de données, réécrire des protocoles. Ce que les Israéliens libéraux ne peuvent supporter d’entendre, c’est la possibilité que la machine fonctionne, en réalité, exactement comme elle a été conçue pour le faire.
Des raisons structurelles expliquent pourquoi le journalisme israélien est si enclin à ce type de repli. La presse est intégrée à une société où le service militaire constitue une institution majeure de socialisation et de progression professionnelle. De nombreux journalistes en vue ont fait leurs débuts au sein des médias militaires ou en couvrant les questions de sécurité ; par ailleurs, les correspondants militaires dépendent du porte-parole de l’armée israélienne pour obtenir un accès au terrain. Le vocabulaire employé par l’armée : précision, renseignement, nécessité opérationnelle, qualité des cibles, pénètre dans les rédactions auréolé d’une autorité qui le fait passer pour une description neutre, alors qu’il s’agit, en réalité, du langage propre à l’une des parties en conflit.
À la suite d’une série de déclarations incendiaires du chef d’état-major, l’armée a fini par publier une réponse officielle au film ; celle-ci reproduit, trait pour trait, l’esquive bureaucratique que le documentaire dénonce précisément. L’armée a affirmé, par exemple, que les civils étaient systématiquement avertis avant les frappes, occultant ainsi délibérément la sombre réalité : il ne s’agissait, en fait, que d’exceptions sporadiques. La véritable norme opérationnelle, celle qui a conduit au massacre de milliers d’enfants, consistait, au contraire, en des bombardements soudains, sans aucun avertissement préalable. L’armée a soutenu que, techniquement, l’intelligence artificielle « n’a jamais sélectionné de cibles de manière autonome », tout en sachant pertinemment que les quelques secondes accordées à un opérateur humain pour autoriser une frappe rendent impossible tout examen factuel ou éthique sérieux. Elle a également évité toute discussion sur le ciblage d’agents de rang inférieur, dont beaucoup ont été tués lors de frappes délibérément menées à leur domicile, souvent en présence de leur famille.
Dans sa réponse au film, l’armée a par ailleurs affirmé n’avoir jamais « approuvé ou mené, à Gaza, une frappe susceptible de tuer 500 civils, ou un nombre s’en approchant », comme l’évoque l’un des témoignages recueillis dans le film. Il s’agit là encore d’une manœuvre d’occultation calculée : en concentrant le débat sur l’un des cas présentant le ratio le plus élevé entre cibles visées et victimes civiles, elle tente de détourner l’attention de l’accumulation de milliers de frappes, principal mécanisme du massacre de masse à Gaza, au cours desquelles la mort de dizaines, voire de centaines de civils, était jugée acceptable.
Comme toujours, l’armée a laissé entendre que les crimes présumés font l’objet de « mesures disciplinaires, d’enquêtes pénales ou d’autres dispositions ». En réalité, Israël n’a condamné que deux soldats pour des atteintes à des Palestiniens au cours des trois dernières années, ce qui n’a rien d’étonnant quand on sait que de hauts responsables militaires se sont vantés d’avoir tué 70.000 « terroristes » à Gaza.
Pourtant, pour la presse israélienne, ces démentis creux de l’armée étaient exactement ce qu’elle souhaitait entendre. En quête d’un alibi psychologique, et peut-être rongés par un sentiment de culpabilité inconscient, lié au fait de ne pas avoir accompli leur travail, les journalistes israéliens se sont empressés de saluer la déclaration de l’armée, qualifiant le film de travail journalistique bâclé et se réfugiant dans une tautologie autoritaire et rassurante : les faits présentés dans le film sont nécessairement faux, tout simplement parce que l’armée l’affirme.
L’alibi libéral
Le centre-gauche israélien a longtemps défini son identité par opposition à ses ennemis : si le ministre de la Sécurité nationale, Itamar Ben Gvir, nous méprise, si les colons nous traitent de traîtres, si l’extrême droite s’en prend aux tribunaux et à la presse, alors nous sommes, par déduction, l’Israël démocratique et moral.
NAZA brise cette illusion réconfortante. Le film suggère qu’il est possible de s’opposer à Ben Gvir, de voter pour le centre, de travailler dans le secteur des hautes technologies, de manifester pour la démocratie, tout en participant, ou en apportant un soutien matériel, à un système capable de perpétrer des massacres. La haine des fascistes ne constitue en rien un certificat d’innocence.
Si les colons sont peut-être les plus virulents à réclamer « l’émigration volontaire » de millions de Palestiniens de Gaza, la capacité à transformer cette population en cibles a été conçue et mise en œuvre par des institutions situées au cœur même de la société israélienne « respectable ».
Le film s’achève en passant des toits de Tel-Aviv aux ruines de Gaza, abolissant ainsi la distance qu’instaure le langage bureaucratique. Un père palestinien fouille désespérément, à travers le béton d’un immeuble effondré, à la recherche de ses enfants morts. Dans le flot de commentaires israéliens suscités par NAZA, je n’ai pratiquement vu aucune mention de ce père.
Cette absence n’est pas fortuite. Les systèmes de l’armée transforment les Palestiniens en cibles et en simples chiffres dans des estimations de « dommages collatéraux » ; le débat public, quant à lui, réduit le film à une controverse technique. À chaque étape, le Palestinien disparaît. Mais, en fin de compte, la déshumanisation est réciproque : seul un peuple ayant perdu son humanité peut ignorer une scène aussi déchirante — une scène qui montre au public israélien, peut-être pour la première fois, les conséquences de ses propres actes.
Le scandale de NAZA ne réside pas dans le fait qu’il révèle aux Israéliens des éléments qu’ils n’avaient aucun moyen de connaître. Il réside dans le fait qu’il s’attaque au privilège de ne pas savoir. Il s’empare du langage du code informatique, du renseignement et des procédures, ce langage par lequel des gens « respectables » se protègent de ce qui est commis en leur nom, pour y réintégrer les corps.
C’est pourquoi la fureur qui entoure ce film fait, en réalité, partie intégrante de l’histoire qu’il raconte. Une société qui peut encore être horrifiée par l’accusation de crime de guerre, mais non par celle d’un père fouillant dans les décombres à la recherche de ses enfants, a déjà déterminé ce qu’elle juge insupportable. Et la réaction violente suscitée par le film montre que le public israélien est incapable de faire face à son reflet dans le miroir, même lorsque celui-ci renvoie l’image de ses soldats les plus prestigieux.
[Sebastian Ben Daniel (John Brown) est un universitaire et blogueur israélien.]
Article original publié sur 972mag le 2.10.2026 / Traduction MR
Note ISM-France : On peut remarquer que les Israéliens, quel que soit le parti auquel ils adhèrent, constituent une société du déni et du repli, qui même lors d’un choc comme NAZA, n’interroge jamais ni ne remet en cause le sionisme, son idéologie fondatrice porteuse de tous les massacres détaillés dans le film.