Partager la publication "Comment la « ligne jaune » d’Israël remodèle le sud du Liban"
Justin Salhani, 14 octobre 2026,- Ali est originaire de Khiam, un village libanais situé à la frontière sud avec Israël ; mais, depuis quelques mois, il loue une maison à Hasbaiyya, à environ une demi-heure de route vers le nord-est. Il fait partie des dizaines de milliers de Libanais contraints de quitter leur foyer dans des villages situés à travers tout le sud du pays.

Depuis le sud du Liban, la Palestine à l’horizon. Photo Christian Bayley pour black4Palestine
« Les habitants du Sud vivent une tragédie », a confié à Al Jazeera Ali, qui a souhaité ne pas révéler son nom complet. « Tout cela découle de tragédies absurdes et de politiques qui ont échoué. »
Malgré un accord-cadre signé en juin entre le Liban et Israël qui devait garantir un retrait progressif des forces israéliennes du territoire libanais, Israël continue d’occuper de vastes zones dans le sud de son voisin, où il a systématiquement démoli des habitations et des infrastructures dans des dizaines de villages.
Le ministre israélien de la Défense, Israel Katz, a déclaré précédemment que les troupes de son pays ne seraient pas retirées du Liban, laissant entrevoir une occupation prolongée, comparable à la précédente occupation israélienne qui avait duré 22 ans.
« Frontière stricte »
Le 2 mars, le groupe chiite libanais Hezbollah a tiré des roquettes sur Israël, pour la première fois depuis plus d’un an. Le groupe, soutenu par l’Iran, a affirmé que cette attaque constituait une réponse aux violations quotidiennes israéliennes du cessez-le-feu de novembre 2024, ainsi qu’à l’assassinat, deux jours plus tôt, du guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei, au début de la guerre américano-israélienne contre l’Iran.
En réaction, Israël a intensifié sa guerre contre le Liban, pour la deuxième fois en moins de deux ans. Les attaques israéliennes, ainsi que la nouvelle invasion du sud du Liban, ont provoqué le déplacement de plus de 1,2 million de personnes.
Depuis, Beyrouth a entamé des négociations directes avec le gouvernement israélien, sous l’égide des États-Unis, et ce malgré l’opposition du Hezbollah, qui combat Israël depuis octobre 2023. Les origines du groupe remontent aux années 1980, dans le cadre de la résistance à l’occupation israélienne du territoire libanais.
Le gouvernement libanais a toutefois poursuivi ces discussions, qui ont fini par aboutir à un accord-cadre. L’une des dispositions de cet accord prévoyait la création de « zones pilotes » : Israël devait s’y retirer pour laisser place aux Forces armées libanaises, chargées ensuite de désarmer toute présence du Hezbollah dans ces secteurs.
Actuellement, Israël occupe une zone s’étendant jusqu’à 10 kilomètres à l’intérieur du sud du Liban. Au-delà de la « ligne jaune » qui délimite cette zone d’occupation, Israël continue de faire exploser des habitations. Israël utilise d’ailleurs ce même terme de « ligne jaune » pour désigner les zones qu’il contrôle dans la bande de Gaza.
« L’objectif principal d’Israël est de vider, de dépeupler et de rendre inhabitables ces dizaines de villages et de villes situés sur la ligne de front ; les images satellites le confirment aujourd’hui », a déclaré à Al Jazeera Mohamad Bazzi, analyste politique basé à New York et originaire de Bint Jbeil, dans le sud du Liban. « Il s’agit d’appliquer au Liban le modèle utilisé à Gaza. »

Lors de l’invasion du sud du Liban, une soldate de l’armée d’occupation israélienne poste cette photo d’elle-même volant de l’argent trouvé dans une maison.
Environ 50 villages situés sur la ligne de front, notamment Khiam et Bint Jbeil, ont été détruits. « Contrairement aux occupations précédentes, l’objectif israélien, cette fois-ci, a été de vider ces villes et villages de leurs habitants, de les expulser, de détruire autant de logements et d’infrastructures que possible, et de rendre le retour des populations chez elles extrêmement difficile, voire impossible », a-t-il déclaré, ajoutant que la majeure partie des destructions dans ces localités a eu lieu depuis avril, malgré plusieurs annonces de cessez-le-feu.
« [La « ligne jaune »] est traitée comme une frontière stricte, tant en ce qui concerne la présence de troupes que la démolition contrôlée de villages, laquelle se poursuit sans relâche malgré le cessez-le-feu », a expliqué à Al Jazeera Ahmad Baydoun, architecte libanais et chercheur spécialisé dans l’analyse de sources ouvertes, basé aux Pays-Bas. « C’est comme si le cessez-le-feu s’appliquait au reste du Liban, mais pas à ce territoire. »
Au nord de la « ligne jaune », des habitants sont retournés dans des villages dévastés, notamment dans certaines localités intégrées au programme de « zone pilote ».
C’est le cas de Froun, une localité que l’armée israélienne a détruite par des frappes aériennes et des attaques de drones, sans pour autant y faire pénétrer ses troupes.
« Nous avons été surpris qu’elle soit incluse dans ce programme de « zone pilote » », a confié à Al Jazeera Hasan Bazzi, président du conseil municipal de Froun.
Des lignes de toutes les couleurs
La « Ligne jaune » n’est pas la seule ligne colorée utilisée au Liban pour désigner des démarcations militaires. La « Ligne bleue » a été établie en 2000, au lendemain de la fin de l’occupation du sud du Liban par Israël, une occupation qui a duré des années, les forces israéliennes s’étant alors retirées derrière cette ligne.
Par ailleurs, des discussions ont lieu en Israël concernant la création d’une « Ligne grise ». Selon certaines informations, cette ligne pourrait s’étendre sur 4 kilomètres à l’intérieur du territoire libanais. La zone située en deçà de la Ligne grise resterait inhabitée, faisant office de zone tampon pour Israël, qui interdirait aux civils libanais d’y reconstruire leurs habitations.
« Une partie de la stratégie israélienne, à travers ces lignes grise, bleue et jaune, consiste à semer la confusion et à occulter ou dissimuler la réalité des actions menées par Israël sur le terrain : dépeupler ce vaste territoire libanais et le rendre inhabitable », explique l’analyste Bazzi. « En fin de compte, peu importe la définition exacte de ces lignes, car elles sont souvent mouvantes. Nous avons pu l’observer à Gaza : la réalité fondamentale est qu’Israël occupe illégalement une grande partie du sud du Liban, qu’il a procédé à des destructions illégales et à un nettoyage ethnique, le tout sous le regard, pour l’essentiel, d’un monde resté silencieux. »
Toutefois, même dans la zone située du côté israélien de la Ligne jaune, certains villageois sont restés sur place ; une situation qui témoigne de la volonté d’Israël d’exploiter les clivages confessionnels au Liban. Si la population du sud du Liban est majoritairement musulmane chiite, des responsables issus de localités non chiites ont rapporté avoir reçu des avertissements leur intimant de ne pas accueillir de personnes déplacées. Même ceux qui sont autorisés à rester ne vivent pas pour autant en toute liberté.
« Les villages qu’Israël a autorisés à rester habités, en deçà de la Ligne jaune, sont en grande majorité chrétiens et sunnites », précise Baydoun. « Mais être autorisé à rester ne signifie pas être libre de vivre. À Kfarchouba, des employés municipaux ont été enlevés alors qu’ils s’occupaient du pompage de l’eau du village, et le maire lui-même a été détenu. Même à Deir Mimas, un village situé au-delà de la « ligne jaune », l’armée libanaise a installé un poste pour permettre aux agriculteurs d’accéder à leurs oliveraies ; des chars israéliens se sont alors présentés à l’entrée du village pour faire face à ce dispositif. »
Baydoun a qualifié la nouvelle réalité du sud du Liban de « cisjordanisation » pour ceux qui sont restés, en référence à l’occupation israélienne de la Cisjordanie.
« Les habitants sont autorisés à subsister sur leurs terres, mais pas à en jouir librement », a-t-il déclaré. « L’accès aux champs dépend des points de contrôle, de la coordination et de l’humeur d’une patrouille. Des responsables municipaux sont détenus et interrogés au gré des volontés des forces occupantes. C’est un modèle de contrôle qui n’a pas besoin de vider un village pour le gouverner. »
La pérennité du déplacement
Selon les analystes, l’occupation du sud du Liban pourrait se prolonger dans un avenir prévisible. Le gouvernement libanais a promis d’installer des logements préfabriqués dans certaines zones, mais il pourrait avoir du mal à assurer les services publics tels que l’approvisionnement en eau, l’électricité et l’assainissement dans des secteurs où les infrastructures ont été largement endommagées, voire détruites.
Même en cas de retrait israélien, une grande partie de la zone frontalière se trouve en ruines ; là où prospéraient autrefois des foyers et des terres agricoles, il ne reste plus que de la poussière, des décombres et des cendres.
« Dans certaines localités, un retour pourrait être envisageable moyennant des travaux considérables ; mais pour la cinquantaine de villes ou villages situés en première ligne, je ne pense pas qu’un retour soit possible à court ou moyen terme », explique Bazzi.
Cette situation constitue une plaie ouverte pour de nombreux habitants du Sud, contraints de poursuivre leur existence ailleurs, tandis que leurs maisons et leurs terres gisent en ruines sous l’occupation. À leurs yeux, l’occupation militaire israélienne est en train de remodeler le sud du Liban pour la génération à venir.
« Khiam est détruite, il ne reste rien ; c’est inhabitable pour les 10, 15, voire 20 prochaines années », confie Ali, un habitant déplacé originaire de Khiam. « Ils nous ont renvoyés à l’âge de pierre. »
Article original en anglais sur Al Jazeera / Traduction MR