Pourquoi le Hamas a jugé le statu quo plus dangereux que son pari du 7 octobre

Sami Al-Arian, 7 octobre 2026. – Les événements du 7 octobre ne peuvent être compris en dehors de la longue histoire de la dépossession, de l’occupation, du siège et de la lutte des Palestiniens. Ils ne peuvent être examinés sérieusement en partant du principe que les Palestiniens doivent justifier leur droit de résister à un système qui les dépossède depuis des générations. Ce droit ne fait aucun doute.

4 novembre 2023.- Des dizaines de milliers de manifestants sont présents à Paris pour exiger un cessez-le-feu immédiat à Gaza.

Ce qui mérite d’être interrogé, c’est la raison pour laquelle le Hamas a choisi cette ligne de conduite à ce moment précis, et si cette décision était rationnelle compte tenu de ce que ses dirigeants savaient et pouvaient raisonnablement anticiper avant le 7 octobre.

Cela soulève également la question de savoir s’il s’agissait du bon choix stratégique parmi les options qui s’offraient à eux, et quelle évaluation stratégique les a conduits à prendre un risque aussi considérable.

Ces questions sont inévitablement envisagées à la lumière des ravages qui ont suivi. Gaza a subi un génocide, comme l’ont conclu Amnesty International, B’Tselem, l’Association internationale des chercheurs sur le génocide (IAGS) et la Commission d’enquête internationale indépendante de l’ONU, tandis que Human Rights Watch a documenté des actes d’extermination et de génocide.

Depuis trois ans, Gaza subit des destructions et des pertes d’une ampleur que peu de gens auraient pu imaginer avant le 7 octobre.

Le recul offert par le temps ne saurait remplacer l’analyse. La rationalité doit d’abord être jugée à l’aune de ce que les décideurs savaient, craignaient et escomptaient raisonnablement à l’époque. La question de savoir si la décision était finalement judicieuse en est une autre, et il est peut-être encore prématuré d’y répondre.

Les discussions internes du Hamas dans les années précédant le 7 octobre révèlent une direction de plus en plus convaincue que le statu quo lui-même était devenu une menace stratégique.

La plupart des documents internes sur lesquels repose ce constat, saisis par l’armée israélienne à Gaza, ont été publiés par le Centre d’information sur le renseignement et le terrorisme Meir Amit – un centre de recherche israélien lié aux services de renseignement militaire – et offrent un aperçu de la réflexion des dirigeants du Hamas à Gaza dans les années précédant les attaques.

Cinq facteurs ont façonné ce calcul : le siège de Gaza ; l’accélération de la colonisation en Cisjordanie ; la lutte autour de Jérusalem et de la mosquée Al-Aqsa ; la situation des prisonniers palestiniens dans les prisons israéliennes et la normalisation, en particulier la perspective d’un accord saoudo-israélien.

Tous cinq aboutissaient à la même conclusion : le temps n’était pas neutre. Attendre constituait en soi un choix, un choix qui, de l’avis croissant du Hamas, réduisait inexorablement les options palestiniennes.

Blocus, colons, Al-Aqsa

Gaza a constitué le premier volet. En 2023, le blocus durait depuis plus de 16 ans ; plus de 2,2 millions de Palestiniens étaient confinés dans une étroite bande côtière, où la circulation, les échanges commerciaux ainsi que la vie économique et sociale étaient sévèrement restreints. Les mouvements d’entrée et de sortie de Gaza demeuraient étroitement contrôlés.

Avant même la guerre actuelle, le taux de chômage avoisinait les 44 % au deuxième trimestre 2022, et celui des jeunes dépassait les 60 % plus tard cette même année.

Plus de 80 % de la population de Gaza vivait en dessous du seuil de pauvreté, et 1,2 million de réfugiés palestiniens dépendaient de l’aide alimentaire d’urgence de l’UNRWA — l’agence de l’ONU pour les réfugiés palestiniens — pour subvenir à leurs besoins les plus élémentaires.

Le Hamas gouvernait Gaza mais ne parvenait pas à mettre fin au blocus. Les affrontements périodiques imposaient un coût au régime sioniste sans pour autant modifier la donne fondamentale : aux destructions succédait une reconstruction limitée, les négociations aboutissaient à des allègements temporaires, mais le blocus perdurait.

Le choix ne se résumait donc jamais simplement à une alternative entre guerre et paix. La situation elle-même impliquait une violence, un étouffement et une dégradation continus.

La Cisjordanie présentait un danger différent, mais tout aussi urgent. L’expansion de la colonisation détruisait progressivement ce qu’il restait de l’assise territoriale d’un futur État palestinien. En 2023, environ 750 000 colons israéliens vivaient en Cisjordanie occupée — y compris à Jérusalem-Est — au sein de colonies illégales au regard du droit international.

Le gouvernement formé par Benjamin Netanyahu fin 2022 a propulsé des personnalités telles que Bezalel Smotrich à des postes leur conférant une influence sans précédent sur la Cisjordanie. Smotrich avait ouvertement exposé aux Palestiniens trois options : accepter la domination et la tutelle israéliennes en renonçant à toute aspiration nationale, émigrer, ou s’exposer à une force meurtrière en cas de résistance.

Pour le Hamas, les implications stratégiques allaient bien au-delà des colonies elles-mêmes. Le temps ne jouait pas nécessairement en faveur des Palestiniens. Chaque année supplémentaire accentuait la fragmentation territoriale et le contrôle israélien, tout en réduisant les chances d’inverser le processus. Dans de telles circonstances, la patience stratégique risquait de se muer en paralysie stratégique.

La question de Jérusalem et de la mosquée Al-Aqsa rehaussait encore davantage les enjeux. La confrontation de mai 2021, baptisée « Saif al-Quds » (le Sabre d’Al-Quds), a mis en évidence la capacité extraordinaire d’Al-Aqsa à mobiliser les Palestiniens, ainsi que les musulmans du monde entier, par-delà les clivages géographiques et politiques.

Pour le Hamas, cet affrontement revêtait une portée bien plus vaste qu’une simple guerre supplémentaire entre Gaza et le régime sioniste. Il semblait démontrer la possibilité d’unir Gaza, Jérusalem, la Cisjordanie, les Palestiniens des territoires de 1948, les prisonniers et la diaspora au sein d’une lutte nationale unique.

Les événements de 2022 et 2023 ont exacerbé les craintes du Hamas concernant Al-Aqsa. Les incursions israéliennes répétées dans l’enceinte, les affrontements avec les fidèles et les revendications de plus en plus affirmées des forces nationalistes religieuses israéliennes à son sujet laissaient redouter un démantèlement progressif des dispositions en vigueur.

Le précédent de la mosquée Ibrahimi à Hébron — d’abord partagée, puis placée de plus en plus étroitement sous contrôle israélien — constituait un signe avant-coureur inquiétant. Aux yeux du Hamas, une autre ligne rouge palestinienne semblait s’effriter.

Les prisonniers et la normalisation

La question des prisonniers constituait un quatrième facteur de pression. Avant le 7 octobre, plus de 5.000 Palestiniens étaient détenus dans les prisons israéliennes, parmi lesquels des femmes et des enfants, tandis que plus de 1.200 étaient maintenus en détention sans inculpation.

Peu après sa nomination au poste de ministre de la Sécurité nationale, Itamar Ben Gvir a commencé à imposer des restrictions supplémentaires aux prisonniers palestiniens.

L’histoire des échanges de prisonniers offrait un enseignement différent. L’accord Jibril de 1985 avait permis la libération de 1.150 prisonniers détenus par Israël, et les échanges réalisés par le Hezbollah avec Israël en 2004 et 2008 avaient confirmé ce même principe.

Plus important encore pour le Hamas, l’échange Gilad Shalit de 2011 avait abouti à la libération de 1.027 prisonniers palestiniens en contrepartie d’un seul soldat israélien capturé.

La conclusion s’imposait d’elle-même : les prisonniers constituaient un levier là où la diplomatie échouait souvent ; la capture de soldats israéliens relevait donc d’une logique stratégique établie, plutôt que d’un objectif improvisé le 7 octobre.

Le cinquième élément, la normalisation, fut peut-être le plus lourd de conséquences. En 2023, le Hamas s’inquiétait de plus en plus d’une transformation régionale menaçant de marginaliser totalement la question palestinienne.

Les accords d’Abraham de 2020 avaient démontré que les gouvernements arabes pouvaient normaliser leurs relations avec Israël sans résoudre la question palestinienne, et l’administration Biden visait désormais un objectif bien plus significatif : la normalisation des relations entre l’Arabie saoudite et Israël.

Cette dimension symbolique est devenue manifeste le 22 septembre 2023, à peine deux semaines avant le 7 octobre. À la tribune de l’Assemblée générale des Nations unies, Netanyahou a présenté sa vision d’un « nouveau Moyen-Orient », axé sur la normalisation et sur un corridor économique reliant l’Asie à l’Europe via la région.

La carte qu’il a alors exhibée présentait la Palestine historique comme étant Israël, sans faire aucune place à un État palestinien. Pour le Hamas, le risque de voir la Palestine totalement contournée sur le plan stratégique était évident.

C’est dans ce contexte que le Hamas a pris sa décision. Gaza demeurait sous blocus, la Cisjordanie était en proie à la colonisation, la mosquée Al-Aqsa semblait de plus en plus menacée, des milliers de prisonniers restaient incarcérés et la normalisation risquait de reléguer davantage la Palestine aux marges de la politique régionale.

Rien de tout cela ne prouve que le 7 octobre constituait la seule réponse viable, mais cela démontre que l’opération découlait d’un calcul politique et stratégique identifiable.

Juger la rationalité

La rationalité doit être jugée ex ante et non ex post. Après avoir été témoin de la dévastation de Gaza, il est tentant de raisonner à rebours et de conclure que toute décision ayant entraîné une telle destruction était nécessairement irrationnelle. Ce n’est pas ainsi que les décisions stratégiques peuvent être évaluées équitablement.

Avant d’évaluer le jugement du Hamas, une distinction doit être établie clairement. La responsabilité du génocide et de la destruction de Gaza incombe au régime sioniste et à ceux qui les ont rendus possibles. La question ici est de savoir si le Hamas a correctement anticipé la riposte et l’a intégrée dans ses calculs stratégiques ; il s’agit là d’une question distincte de celle de savoir si la résistance palestinienne a provoqué la conduite d’Israël.

Le Hamas s’attendait certainement à une offensive israélienne massive. Aucun dirigeant sérieux n’aurait pu croire qu’Israël encaisserait une opération impliquant la rupture du périmètre de Gaza, la prise de positions militaires, la mort de centaines de soldats et de colons israéliens ainsi que la capture d’un grand nombre d’Israéliens sans déclencher une guerre majeure.

Le Hamas devait également s’attendre à un soutien américain considérable, les guerres israéliennes précédentes contre Gaza en ayant largement apporté la preuve.

Toutefois, prévoir une offensive militaire sévère diffère grandement de prédire la guerre sans précédent qui a suivi : une campagne génocidaire s’étalant sur des années, le déplacement de la quasi-totalité d’une population, la destruction physique de vastes zones de Gaza et une campagne de famine et de privations menée au vu et au su du monde entier.

Le soutien américain lui-même était tout à fait prévisible, mais son ampleur et sa durée étaient inédites. Washington a continué de fournir des armes ultra-sophistiquées et des munitions destructrices, ainsi que des renseignements et une protection diplomatique, malgré le bilan humain palestinien qui s’alourdissait et la condamnation internationale croissante.

Les principaux gouvernements européens sont restés largement alignés sur Israël et les États-Unis, tandis que la réaction des gouvernements arabes et musulmans est demeurée extraordinairement faible. Chacun de ces éléments a pesé directement sur l’évaluation faite par le Hamas avant le 7 octobre.

L’Iran, le Hezbollah et, plus largement, l’Axe de la Résistance soulèvent une question distincte. Le Hamas avait passé des années à développer ces relations et à rechercher une meilleure coordination entre les mouvements de résistance de la région. Après l’opération « Saif al-Quds » en 2021, ses débats internes reflétaient de plus en plus une volonté d’inscrire la lutte palestinienne dans une confrontation régionale avec le régime sioniste plus vaste. Les éléments documentaires ne corroborent pas l’affirmation simpliste selon laquelle le Hamas aurait lancé l’opération du 7 octobre parce que l’Iran ou le Hezbollah avaient promis d’entrer dans une guerre régionale totale.

Le Hamas recherchait une coordination plus étroite, a discuté de fronts multiples et de plusieurs scénarios possibles, et comprenait que des pressions exercées depuis le Liban et d’autres lieux pourraient compliquer les calculs militaires d’Israël. Ses dirigeants communiquaient activement avec l’Iran et le Hezbollah, mais la communication ne constitue pas une alliance militaire contraignante.

De même, rien ne prouve que l’Iran ou le Hezbollah aient eu connaissance, au préalable, du calendrier et des détails opérationnels de l’opération du 7 octobre, et encore moins que le Hamas ait disposé de la garantie que l’un ou l’autre entrerait immédiatement dans une guerre de grande envergure.

Erreur de calcul et alternatives

Si le Hamas a lancé l’opération en escomptant une entrée immédiate de l’Iran et du Hezbollah dans une guerre régionale totale, alors une hypothèse centrale de sa stratégie s’est effondrée presque aussitôt. Les éléments disponibles suggèrent plutôt qu’il tablait sur une pression régionale progressive, sous la forme de fronts supplémentaires, susceptible d’imposer à Israël des coûts militaires et stratégiques sans nécessairement déclencher une guerre totale immédiate.

C’est effectivement ce qui s’est produit, bien que pas à une échelle suffisante pour empêcher la dévastation de Gaza. Le Hezbollah a ouvert un front de soutien depuis le Liban, les Houthis sont intervenus depuis le Yémen, des groupes irakiens ont attaqué des positions américaines et l’Iran lui-même a fini par entrer en confrontation directe avec Israël et les États-Unis après avoir été attaqué.

L’erreur de calcul stratégique, s’il y en a eu une, a consisté à ne pas anticiper la convergence de plusieurs évolutions défavorables, une offensive israélienne dépassant pratiquement tous les seuils précédents, un soutien militaire et diplomatique occidental persistant malgré l’accumulation de preuves de génocide, l’extrême faiblesse des gouvernements arabes et musulmans, une coordination limitée au sein de l’« Axe de la résistance », dont les membres ont été pris au dépourvu par le moment choisi pour l’opération et l’absence de soulèvement majeur en Cisjordanie ou parmi les Palestiniens vivant à l’intérieur de la « Ligne verte ».

Le Hamas aurait pu raisonnablement anticiper plusieurs de ces obstacles pris individuellement. Ne pas prévoir qu’ils se produiraient tous simultanément et avec une telle ampleur s’est avéré être un grave angle mort.

Tout jugement porté sur les événements du 7 octobre doit répondre à une autre question : par rapport à quoi ?

Le Hamas disposait d’alternatives et, plus important encore, Yahya Sinwar en avait déjà tenté certaines. Après avoir pris la tête du mouvement à Gaza en 2017, il a cherché à se réconcilier avec le président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, et a proposé de transférer l’autorité administrative de Gaza à l’Autorité palestinienne, tout en réclamant la levée du blocus et des sanctions. Cette tentative a finalement échoué face à l’opposition d’Israël et des États-Unis.

Le Hamas a également œuvré à la mise en place d’accords de cessez-le-feu à long terme par l’intermédiaire de médiations égyptienne et qatarie. En 2018-2019, les Palestiniens de Gaza ont opté pour une mobilisation de masse largement pacifique avec la « Grande Marche du retour », pour finalement se heurter à une riposte israélienne ayant causé la mort de plus de 200 Palestiniens et blessé des dizaines de milliers d’autres, y compris des enfants. Le Hamas aurait pu opter pour la retenue, la poursuite de la diplomatie, une escalade limitée, le renforcement continu de ses capacités militaires ou, plus simplement, pour sa survie en tant qu’organisation. Son document de 2017, intitulé « Document de principes et de politiques généraux », avait déjà témoigné d’une grande souplesse politique en acceptant la création d’un État palestinien pleinement souverain sur la base des frontières de 1967 -une formule faisant l’objet d’un consensus national- sans pour autant reconnaître la légitimité du projet sioniste.

En 2023, les dirigeants du Hamas avaient accumulé des années d’expérience avec ces approches précises ; or, aucune d’entre elles n’avait permis de lever le blocus, de stopper l’expansion des colonies, de protéger la mosquée Al-Aqsa, de libérer des milliers de prisonniers ou d’inverser le processus de normalisation régionale.

C’est là que réside la faiblesse d’une grande partie des critiques formulées a posteriori au sujet du 7 octobre. Pour démontrer que cette décision était stratégiquement erronée ou irrationnelle, il ne suffit pas de souligner la catastrophe qui a suivi. Il convient d’identifier l’alternative réaliste qui s’offrait au mouvement le 6 octobre et de se demander où cette option aurait vraisemblablement mené.

L’attente constituait également une décision en soi ; le Hamas a conclu qu’attendre revenait à laisser l’environnement stratégique se dégrader jusqu’à ce que la résistance palestinienne se retrouve confrontée à une situation encore plus critique. Que cette conclusion fût juste ou non est une autre question, mais elle n’était pas irrationnelle.

Coût et conséquences

Ainsi, du point de vue du Hamas, le 7 octobre était-il la bonne décision ? C’est la plus délicate de ces questions, et je ne crois pas qu’on puisse encore y répondre de manière définitive.

Le bilan humain est effroyable. Au moins 74.000 Palestiniens — et peut-être des milliers d’autres — ont été tués, tandis que plus de 175.000 ont été blessés. La majeure partie de la population de Gaza a été déplacée, souvent à plusieurs reprises. Des familles, des quartiers, des universités, des écoles, des hôpitaux, des mosquées, des églises et une grande partie des infrastructures civiles du territoire ont été détruits.

Aucune évaluation stratégique ne peut faire abstraction de cette réalité, pas plus qu’elle ne peut renoncer à un principe tout aussi important. La responsabilité de la conduite d’Israël à Gaza incombe au régime sioniste ainsi qu’à ceux qui l’ont rendu possible et l’ont soutenu. On ne saurait tenir la résistance pour responsable des crimes commis par la puissance à laquelle elle s’oppose.

Autrement, la partie la plus forte se verrait conférer un droit de veto exorbitant : il lui suffirait de menacer la population civile d’une brutalité suffisante pour que tout acte de résistance devienne stratégiquement ou moralement illégitime, en raison des représailles qui s’ensuivraient. Une telle norme est inacceptable.

Cela dit, attribuer la responsabilité du génocide là où elle doit l’être ne dispense pas la direction palestinienne d’examiner ses propres choix stratégiques. Un mouvement de résistance a le devoir d’évaluer ses capacités, les conséquences, les alternatives ainsi que le comportement probable de ses alliés et de ses ennemis. C’est pourquoi le 7 octobre appelle une analyse plutôt que des slogans.

Les attaques du 7 octobre ont incontestablement transformé la question palestinienne. Avant cette date, la Palestine semblait se diriger vers une marginalisation sur la scène internationale.

Les Accords d’Abraham avaient instauré un modèle régional permettant aux gouvernements arabes de normaliser leurs relations avec le régime sioniste sans pour autant régler la question des droits des Palestiniens. Le processus de normalisation entre l’Arabie saoudite et Israël progressait, et Nétanyahou pouvait se présenter devant les Nations unies pour brandir la carte d’un nouveau Moyen-Orient dont la Palestine avait pratiquement disparu.

Cette journée a brisé cette trajectoire et a replacé la Palestine au cœur de la politique internationale. L’occupation israélienne, la colonisation et le traitement réservé aux Palestiniens ont été scrutés à une échelle inédite depuis des décennies ; une nouvelle génération, à travers une grande partie du monde, a commencé à s’interroger non seulement sur les politiques israéliennes, mais aussi sur le sionisme, le colonialisme de peuplement, la Nakba et le système politique imposé aux Palestiniens.

La guerre a également mis en lumière de profondes contradictions au sein de l’ordre international dominé par l’Occident. Les institutions créées pour faire respecter le droit international ont été confrontées à une épreuve dont les conséquences pour leur légitimité dépassent largement le cadre de la Palestine. Le processus de normalisation régionale a été perturbé et le discours mondial a considérablement évolué, bien que les politiques gouvernementales soient restées bien en deçà de ces changements.

Une transformation ne garantit pas la victoire.

Gaza a payé un prix presque inimaginable. La société palestinienne a subi des pertes considérables, l’équilibre régional demeure instable, et les conséquences pour le Hamas, le mouvement national palestinien, l’État sioniste et le Moyen-Orient dans son ensemble continuent de se déployer.

Il est donc prématuré de qualifier le 7 octobre soit de triomphe stratégique historique, soit d’échec stratégique catastrophique. L’histoire porte rarement un jugement sur des événements d’une telle ampleur alors même que leurs conséquences sont encore en train de se manifester.

Le verdict de l’histoire

La révolte palestinienne de 1936 semblait avoir été vaincue en 1939. La première Intifada a fini par déboucher sur les accords d’Oslo, salués dans un premier temps comme une avancée historique, mais associés par la suite à la fragmentation, à la coordination sécuritaire, à l’expansion des colonies et à l’échec du processus politique. Les événements historiques ne prennent tout leur sens qu’à travers des conséquences dont l’émergence peut prendre des années, voire des décennies.

L’histoire offre de nombreux exemples de nations ayant enduré des souffrances extrêmes en luttant contre l’invasion, l’occupation et la domination étrangère, sans que ces souffrances ne déterminent l’issue historique finale.

L’Union soviétique a perdu plus de 20 millions de personnes pour vaincre l’Allemagne nazie. Le Vietnam a perdu des millions d’habitants au cours de décennies de guerre contre le colonialisme français et l’intervention américaine, avant de parvenir à la réunification et à l’indépendance. De même, l’Afghanistan a subi deux décennies d’occupation américaine, au prix d’un coût humain considérable, avant le retrait définitif des forces américaines en 2021.

Aucune de ces expériences ne correspond exactement à la situation de la Palestine, et aucune ne saurait y être comparée de manière mécanique. Ce qu’elles démontrent, c’est que l’ampleur des souffrances d’un peuple ne peut, à elle seule, déterminer si la décision de résister relevait d’une erreur stratégique. Ce jugement dépend, en fin de compte, des résultats de la lutte, des alternatives qui existaient et de la manière dont ses conséquences se déploient au fil du temps.

L’opération pourrait finalement être jugée comme une erreur stratégique aux conséquences dévastatrices, ou bien rester dans les mémoires comme le moment où un ordre politique et régional intenable a volé en éclats et où la question palestinienne a été propulsée à nouveau sur le devant de la scène historique.

On peut d’ores et déjà affirmer avec certitude que cette décision découlait d’une évaluation stratégique cohérente. Le Hamas a conclu que le statu quo n’était pas viable, car le temps réduisait inexorablement les options palestiniennes, et ses dirigeants ont choisi de rompre avec cette trajectoire.

La question de savoir s’ils ont correctement évalué le prix à payer en est une autre. S’attendre à une riposte militaire sévère ne revenait pas à prévoir une campagne génocidaire franchissant tous les seuils historiques de destruction.

Il est également difficile de dire s’ils ont correctement anticipé le degré de soutien occidental durable envers Israël, la faiblesse des réactions des gouvernements arabes et musulmans, les limites d’une intervention militaire régionale ou l’ampleur restreinte du soulèvement en Cisjordanie et parmi les Palestiniens des territoires de 1948.

La décision de lancer les attaques du 7 octobre mérite un examen approfondi en tant que choix stratégique. Cela ne saurait être réduit à une irruption de violence inexplicable, mais ne doit pas non plus être soustrait à toute critique.

Il s’agit de reconstituer ce que le Hamas savait, ce qu’il redoutait, les alternatives dont il disposait et ce qu’il attendait d’Israël, du peuple palestinien, de l’Axe de la résistance, du monde arabo-musulman et du système international, pour ensuite confronter ces attentes à la réalité des faits.

Cela suffit pour commencer à évaluer la rationalité de cette décision. Pour juger si elle s’est avérée judicieuse, il faudra attendre de voir où en sera la lutte palestinienne une fois que les conséquences historiques du 7 octobre auront pleinement déployé leurs effets.

Nous n’en sommes pas encore là. Le verdict de l’histoire reste en suspens.

Article original en anglais sur Middle East Eye / Traduction MR


Au sujet de l’auteur

Sami Al-Arian est directeur du Centre pour l’islam et les affaires mondiales (CIGA) à l’université Istanbul Zaim. Originaire de Palestine, il a vécu aux États-Unis pendant quatre décennies (1975-2015) ; il y a exercé en tant qu’universitaire titulaire, conférencier de premier plan et militant des droits de l’homme avant de s’installer en Turquie. Il est l’auteur de plusieurs études et ouvrages. On peut le contacter à l’adresse suivante : nolandsman1948@gmail.com. Son compte X : @SamiAlArian