Somdeep Sen, 8 octobre 2026. Aux yeux des autorités israéliennes, les Palestiniens de Gaza s’en sortent trop bien. Après trois années de génocide israélien, les survivants ont été refoulés vers des zones toujours plus restreintes, au milieu des décombres, des ordures et des maladies, sans abri ni installations sanitaires adéquats. Apparemment, ce n’est pas suffisant.

23 septembre 2026. « Des avions israéliens ont largué des sacs contenant une substance connue sous le nom de « skunk water » (ou « eau de mouffette ») ; il s’agit d’un liquide à l’odeur fétide très puissante, décrit comme non toxique. Ce produit est utilisé pour disperser les foules et briser les manifestations ». (Témoignage et photo Sameh Ahmed)
Fin septembre, une odeur nauséabonde s’est répandue dans la ville de Gaza en une nuit. Au début, les habitants en cherchaient la source autour d’eux, se demandant si elle provenait de toilettes ou même de l’un de leurs enfants endormis. Puis, des signalements de cette même puanteur ont commencé à arriver de toute la ville. Des avions israéliens auraient largué des centaines de sachets contenant une substance malodorante au-dessus de zones habitées.
« Aujourd’hui, nous nous sommes tous réveillés à Gaza avec une odeur fétide et putride, au sens propre du terme… Les drones de l’occupation israélienne répandaient cette puanteur pour polluer l’air. Même l’air ? », a déclaré un témoin à AJ+.
En réalité, cela fait près de vingt ans qu’Israël utilise les mauvaises odeurs comme arme contre les Palestiniens.

Bethléem, juin 2014 (source Alex Shams)
L’eau « skunk » (ou « eau putride »), principale munition olfactive israélienne dont l’utilisation est désormais avérée à Gaza, a été mise au point en 2004 par l’entreprise israélienne Odortec, en partenariat avec le département de développement technologique de la police israélienne ; elle a été déployée pour la première fois contre des manifestants palestiniens à Nilin en 2008. Classée comme « arme olfactive non létale » destinée au contrôle des foules, elle peut être projetée par des canons à eau ou larguée depuis des drones.
Depuis Nilin, son usage s’est étendu à l’ensemble de la Cisjordanie occupée. Elle est devenue une constante lors des manifestations à Bilin, Kafr Qaddum et Nabi Saleh, où les forces israéliennes l’ont utilisée à maintes reprises contre des Palestiniens protestant contre les colonies, les saisies de terres et les restrictions de circulation. En 2011, les forces israéliennes ont tiré des gaz lacrymogènes et projeté du « skunk » sur des manifestants non armés ; ces derniers avaient assisté aux funérailles d’un homme de 28 ans tué par l’armée israélienne à Nabi Saleh et se dirigeaient vers la source du village, accaparée par la colonie voisine de Halamish.
Des incidents similaires ont été signalés à cet endroit en 2012 et 2013.
Cette pratique s’est rapidement étendue au-delà de ces villages de Cisjordanie. En 2013, des militants manifestant contre la fermeture de la rue Shuhada à Hébron, ainsi que des journalistes couvrant la manifestation, ont été aspergés de ce liquide putride. L’année suivante, la police israélienne a fait circuler des camions diffuseurs de « skunk » dans les quartiers palestiniens de Jérusalem-Est, aspergeant habitations, rues et écoles. À At-Tur, quatre écoles ont été touchées, contraignant quelque 4.500 élèves à rester chez eux en raison de l’odeur.
Dès 2018, Israël l’utilisait également par voie aérienne. Lors de la « Grande marche du retour », l’armée israélienne a employé le drone Shoko pour asperger les manifestants palestiniens à Gaza de ce liquide nauséabond, largué depuis des sacs en plastique.
Pour les autorités israéliennes, son utilité dépasse largement le cadre du maintien de l’ordre. Certes, si l’on en asperge une manifestation, la foule se disperse. Mais si l’on en répand sur les rues, les habitations et les quartiers, le produit devient un outil visant à rendre l’espace palestinien lui-même invivable.
Cela explique en partie l’intérêt constant d’Israël pour ce liquide malodorant. Il existe une autre raison : Israël commercialise à l’échelle mondiale les méthodes qu’il a mises au point pour contrôler les Palestiniens.
Lors de son premier déploiement en 2008, on a rapporté que la police israélienne nourrissait « le grand espoir d’en faire une activité commerciale et de le vendre aux forces de l’ordre étrangères ». Le commissaire David Ben Harosh est même apparu à l’antenne en serrant dans ses bras une « bouteille d’un litre contenant un liquide vert et sale » et en vantant ses mérites : « C’est totalement inoffensif, on peut même le boire. »
Son utilisation contre les Palestiniens — que l’État hébreu dépeint depuis longtemps comme l’incarnation d’une malfaisance pathologique — renforce également la réputation du pays en tant que pionnier des technologies de contre-insurrection et de maintien de l’ordre. Chaque déploiement démontre une fois de plus l’expertise israélienne dans le contrôle d’une population présentée comme étant d’une dangerosité exceptionnelle.
À cette époque, Israël avait déjà commencé à exporter le produit. En 2007, la société Beit Alfa Technologies a fourni ce liquide malodorant aux services de police sud-africains, ainsi que des « canons à eau et du matériel anti-émeute ».
Les forces de sécurité pulvérisent un liquide malodorant sur un cortège funèbre à Al Khalil-Hébron, en 2012. Vidéo B’Tselem
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Ces équipements ont par la suite été utilisés contre des manifestants lors du mouvement « Fees Must Fall » en 2015.
En 2017, la Central Reserve Police Force (CRPF) indienne a testé ce liquide pour le maintien de l’ordre, notamment au Jammu-et-Cachemire. Le centre de recherche Who Profits a également indiqué avoir été sollicité par une entreprise cherchant à contacter Odortec afin d’acheter le produit pour le revendre à la police colombienne.
Aux États-Unis, l’entreprise Mistral Security commercialise le « skunk », affirmant que « la puanteur du skunk amène immédiatement les individus et les foules à cesser leurs activités, tout en permettant aux forces de l’ordre de reprendre le contrôle avec un minimum de blessés et de victimes ».
La communication de l’entreprise établit un lien inhabituellement explicite avec la Palestine : son site web utilise une photographie montrant des forces israéliennes déployant ce liquide nauséabond contre des Palestiniens en Cisjordanie. Les Palestiniens visés par cette arme deviennent eux-mêmes la preuve de son efficacité.
À la suite des manifestations de 2014 à Ferguson, Mistral a fourni ce produit à plusieurs services de police américains. Parmi eux figurait le département de police de St. Louis (Missouri), qui a acquis le liquide en 2015, après les événements de Ferguson.
Un article du média Quartz consacré à cette livraison dans le Missouri mettait en lumière ce qui rend cette arme si attrayante. « Empoisonner un lieu », notait le rapport, peut anéantir la volonté des gens d’y « résider, de s’y rassembler, d’y manifester ou même d’y documenter la situation » tant que le site n’a pas été nettoyé. L’article décrivait le « skunk » comme un dispositif potentiellement capable de « maintenir de nouvelles formes d’apartheid ».
Ce qu’Israël vend, en somme, dépasse le simple cadre d’un liquide malodorant. Le « skunk » s’inscrit dans la réputation qu’Israël s’est forgée au fil de décennies de contrôle sur les Palestiniens : celle d’un État présenté comme possédant une expérience unique en matière de répression des troubles, de lutte contre l’insurrection et de gestion de populations perçues comme dangereuses. Les Palestiniens sont au cœur de cette image de marque. Leur répression démontre l’efficacité de la technologie, tandis que leur diabolisation contribue à justifier l’expertise développée autour de leur contrôle.
Article original en anglais sur Al Jazeera / Traduction MR
(1) Le mot anglais « skunk » signifie mouffette en français, un petit animal d’Amérique du Nord qui se défend en projetant un liquide qui pue horriblement. L’administratrice de ce site a expérimenté les jets de « skunk » pour réprimer les manifestations en Cisjordanie et peut témoigner que l’odeur est insupportable, à vomir. Les soldats du régime d’occupation lancent des jets à l’intérieur des maisons palestiniennes lorsque les familles ont eu le malheur de laisser une fenêtre ouverte. Un canapé touché par le jet est inutilisable, il faut s’en débarrasser. De même les vêtements touchés par ce produit, qu’il faut jeter après la manifestation. Dans les cheveux, s’ils sont aspergés, l’odeur affreuse ne s’estompe qu’au bout de nombreux lavages. C’est pour s’en protéger que l’on peut voir les manifestants couverts de grands sacs poubelles noirs, lors de protestations en Cisjordanie occupée.