Partager la publication "Pourquoi la résistance culturelle est essentielle – Une introspection palestinienne sur le peuple, le pouvoir et l’histoire"
Thinking Palestine, 12 avril 2026. Thinking Palestine (Penser Palestine, NdT) se veut un espace d’échange critique et soutenu avec la Palestine, un lieu où se conjuguent recherche, journalisme et expérience vécue pour interroger les questions les plus urgentes qui façonnent notre époque. Chaque numéro s’articule autour d’un thème central, favorisant une réflexion collective et ciblée. Ce premier volume est consacré à la résistance culturelle.
Ce choix n’est ni fortuit, ni superficiel. Il témoigne de la reconnaissance du rôle central, bien que souvent sous-estimé, de la culture dans la lutte palestinienne – une dimension qui perdure à travers le temps, l’espace et les contextes de violence extrême. À l’heure où la vie palestinienne est soumise non seulement à la destruction physique, mais aussi à un effacement systématique – de l’histoire, de la langue, de la mémoire et de l’identité –, la culture revêt une urgence accrue.
Dans ce contexte, la culture devient plus qu’une simple expression : elle devient une forme de survie.
Comme le démontre avec brio le professeur Ilan Pappé dans son essai « Indigeneity as Cultural Resistance: Notes on the Palestinian Struggle within Twenty-First-Century Israel », (L’indigénéité comme résistance culturelle : réflexions sur la lutte palestinienne dans l’Israël du XXIe siècle), la lutte palestinienne ne peut être appréhendée uniquement sous ses aspects politiques ou militaires, mais doit également être analysée à travers le prisme de la culture.
Il suggère que « la nature politique de la lutte palestinienne peut être enrichie par l’intégration du concept de résistance culturelle autochtone », qui oriente vers un cadre plus large où l’identité, la mémoire et les pratiques quotidiennes deviennent des lieux centraux de confrontation.
Cette perspective s’appuie sur les travaux du célèbre intellectuel palestinien Edward Said, qui a longtemps insisté sur le fait que la culture n’est jamais neutre, mais qu’elle est « politique ». Plutôt que de la limiter à la production esthétique ou littéraire, Said a proposé une conception élargie de la culture comme « théâtre de la vie », où se déploient continuellement des luttes politiques et idéologiques.
Dans ce cadre plus large, Pappé soutient que la résistance culturelle n’est ni symbolique ni secondaire. « Pour la population autochtone, elle s’inscrit dans cette perspective élargie » ; elle est donc ancrée dans l’existence quotidienne – dans la langue, l’éducation, la narration et la préservation de la mémoire historique. C’est à travers ces pratiques que l’identité se maintient et se défend, même dans des situations qui cherchent à la fragmenter et à l’effacer.
C’est précisément la raison pour laquelle cette première publication est consacrée à ce thème central. Elle aborde la résistance culturelle non pas comme une simple dimension secondaire de la lutte palestinienne, mais comme l’une de ses formes les plus essentielles et les plus durables.
Comme l’écrit Nadia Naser-Najjab, la résistance culturelle en Palestine n’est ni fortuite ni symbolique, mais fondamentale à la lutte elle-même. Dans son article, elle souligne que « l’art et la culture nous ont longtemps permis de faire face à la dépossession, d’affirmer notre identité et de résister à l’effacement par la colonisation et, aujourd’hui, par le génocide », positionnant la production culturelle à la fois comme une réponse à l’oppression et un moyen de survie. Surtout, elle rejette toute tentative de dissocier culture et politique, insistant sur le fait que « la résistance culturelle n’était pas un accessoire de la lutte politique, mais bien un élément intrinsèque de celle-ci ». Dans cette perspective, les pratiques artistiques ne sont pas des expressions qui suivent la résistance ; elles sont elles-mêmes des formes de résistance, inscrites dans l’effort quotidien de préservation de l’identité et de la continuité dans des conditions destinées à les anéantir.
Cette indissociabilité se manifeste avec le plus d’évidence lors des répressions les plus extrêmes, où la vie culturelle persiste malgré les tentatives systématiques de l’anéantir. Comme le souligne Naser-Najjab, « la broderie, la musique, la poésie, le théâtre et les arts visuels sont devenus des bouées de sauvetage, soutenant les communautés face à la censure, au couvre-feu et à la violence militaire », préservant ainsi l’identité même lorsque l’expression publique était criminalisée. Parallèlement, ces pratiques constituent des actes de résistance face à l’effacement continu, illustré par la destruction du patrimoine culturel et le ciblage des artistes eux-mêmes. Pourtant, même dans ces conditions, la production culturelle palestinienne continue d’affirmer sa présence, sa mémoire et son pouvoir d’agir, confirmant que la culture n’est pas seulement un lieu de lutte, mais aussi l’une de ses formes les plus pérennes et résilientes.
Partant de cette conception de la culture comme indissociable de la lutte, Mehmet Rakipoğlu étend son analyse au domaine sonore, montrant comment la musique elle-même devient un lieu de résistance et de construction identitaire. Comme il l’écrit, la résistance « dépasse le cadre du champ de bataille et des calculs de la stratégie militaire », englobant des formes culturelles et symboliques qui soutiennent activement l’existence palestinienne. Dans ce contexte, la musique fonctionne comme ce qu’il appelle une « forteresse sonore », préservant la mémoire collective malgré la destruction des espaces physiques.
Cette dimension vécue de la résistance est saisie avec une grande intimité dans l’œuvre d’Ari Jafari, qui s’interroge sur le poids psychologique et existentiel de la vie sous occupation. Comme elle l’écrit, « être Palestinien est un acte de sumud (constance) », tout en insistant sur le fait que « nous résistons par notre existence. C’est notre façon d’être », redéfinissant ainsi l’endurance elle-même comme une forme de défi culturel et politique face à l’effacement systématique.
Si Jafari révèle la résistance comme une expérience vécue à travers l’endurance et la survie psychologique, Iman Hamouri situe cette même résistance dans la pratique culturelle collective. « Les paysages culturels et politiques de la Palestine ne sont pas seulement des vecteurs d’expression, mais des outils essentiels de résistance qui contestent l’oppression, préservent l’identité nationale et inspirent les générations futures à poursuivre la lutte pour la justice. »
Cette dimension collective de la résistance prend une forme encore plus intime et bouleversante dans l’écriture de Naema Aldaqsha, où la mémoire elle-même devient un lieu de survie. S’adressant à Gaza, elle insiste sur le fait que ce qui est détruit matériellement persiste à travers le souvenir et le récit, car « ce qui survit, ce n’est pas l’objet, mais son histoire, transmise dans un souffle murmuré à celles et ceux qui veulent se souvenir et reconstruire ». C’est cette insistance sur la présence, même dans la destruction, qui culmine dans son affirmation sans détour : « Vous n’êtes pas des décombres. Vous êtes ce qui demeure malgré les décombres. »
Dans son article, Imran Ahmed retrace comment cette même force culturelle rayonne au-delà de la Palestine, façonnant des formes durables de solidarité mondiale. Comme il l’écrit, la culture palestinienne « réhumanise les Palestiniens, remet en question les perspectives coloniales hégémoniques et permet aux militants de s’appuyer sur un puissant moyen de résistance », transformant la solidarité d’un soutien abstrait en un engagement vécu et relationnel. Dans des contextes où l’espace politique est de plus en plus restreint, la culture non seulement maintient le lien social, mais devient indispensable, car « la résistance culturelle s’est imposée comme la forme de résistance la plus durable » au sein du mouvement de solidarité.
Zarefah Baroud pousse le concept de résistance culturelle à son paroxysme – là où la résistance ne s’exprime plus seulement par l’art ou la mémoire, mais face à la mort elle-même. Évoquant le mandat britannique, elle écrit que les prisonniers s’approchaient de l’échafaud en criant « Filasteen ‘Arabiyya ! », transformant l’exécution en un acte d’affirmation collective plutôt que de soumission.
Ce passé n’est pas si lointain. Comme le démontre Baroud, la réintroduction de l’exécution comme spectacle colonial révèle une incapacité plus profonde à saisir une vérité fondamentale : au lieu d’anéantir la résistance, la répression la renforce. Comme l’affirmait le défunt dirigeant palestinien, Abou Obeida : « Cet ennemi arrogant ne comprend rien à l’histoire. Il ignore tout de la réalité, de la culture et du patrimoine de notre peuple et de notre nation. »
Article original sur Thinking Palestine / Traduction MR
L’ensemble du dossier :
« Defying Democide in Gaza: A White Rose for the Rubble, But Much More ..». Naema W. M. Aldaqsha
« Palestinian Art in the Struggle for Liberation, Cultural Sovereignty ». Iman Hamouri.
« The Privilege of Detachment: Reflections from Occupied Palestine ». Ari Jafari
« The Sound of Resistance: How Music Challenges Israeli Occupation ». Mehmet Rakipoğlu
« Resistance in Palestinian Art: The Role and Significance of Culture in Our Struggle ». Nadia Naser-Najjab
« The Heba Zagout Cultural Resistance Prize » – ECPS & Palestine Chronicle Special Issue, Nadia Naser-Najjab & Ilan Pappe
« Art as Political Infrastructure: How Artistic Engagement Mobilizes Palestine Solidarity ». Aya Hasegawa
« Cet ennemi arrogant ignore les leçons de l’histoire » : Le retour colonial d’Israël à la pendaison ». Zarefa Baroud
« Enduring Solidarity: Unpicking the Importance of Palestinian Culture in the UK Solidarity Movement ». Imran Ahmed
