Partager la publication "Témoignages de Gazaouis : La survie qui s’organise au jour le jour dans l’enfer de Gaza – partie 672 / 25.03 – Une humanité où l’innocence est sélective, selon les régions du monde"
Brigitte Challande, 26 mars 2026.– Abu Amir envoie le 25 mars une analyse des inégalités de statuts dans le monde : les enfants sont innocents, selon la géographie.
« Lorsque Gideon Sa’ar, ministre des Affaires étrangères d’Israël, se tient devant les caméras, vêtu de son costume officiel et parlant d’une voix soigneusement mesurée, pour déclarer que « l’Iran cible nos enfants innocents, et cela est écœurant et d’une sauvagerie extrême », la scène paraît, à première vue, familière : un responsable politique en colère, un langage moral élevé, et une condamnation explicite. Mais, après un bref instant, une étrange sensation commence à s’insinuer — celle de ne pas assister à un discours politique, mais à une mise en scène élaborée de comédie noire, un spectacle qui vous demande de tout croire, à condition d’oublier tout le reste.

Le 29 janvier 2024, les forces israéliennes d’occupation ont tiré 355 fois sur cette petite fille palestinienne de 6 ans, à Gaza. Repose en paix, Hind Rajab.
Dans ce monde, l’humanité n’est plus une valeur constante ni un principe non négociable ; elle est devenue un système flexible, semblable à un service numérique fonctionnant par abonnement mensuel. On l’active ici, on la désactive ailleurs, et elle obéit à des conditions d’utilisation non écrites, mais implicitement comprises. Le concept même de « l’enfant innocent » n’est plus simple ni évident ; il s’est transformé en un produit politique hautement sensible, qui ne fonctionne que dans des environnements spécifiques, nécessitant parfois des réglages particuliers — voire un « VPN moral » — pour apparaître pleinement. Des enfants, dans une certaine zone, sont immédiatement élevés au rang de symbole : leurs noms sont écrits, leurs images diffusées, et ils sont présentés comme la preuve la plus claire du crime. Dans une autre zone, d’autres enfants, avec la même innocence, le même âge, la même vulnérabilité deviennent des chiffres silencieux, ou sont réduits à une expression froide : « dommages collatéraux ». Et si quelqu’un tente de réunir ces deux réalités dans un seul récit, le système se bloque aussitôt, affichant un message clair : « Cette humanité n’est pas prise en charge dans votre région ».
Ce qui frappe dans tout cela, ce n’est pas seulement la contradiction, mais la confiance absolue avec laquelle elle est présentée. Comme si le discours supposait que la mémoire collective du monde est suffisamment courte pour ignorer la répétition, ou que les images ne sont pas conservées, ou que personne ne fera le lien entre ce qui est dit aujourd’hui et ce qui s’est produit hier. Comme si la réalité pouvait être reformulée simplement en changeant le langage. Et c’est là qu’apparaît le paradoxe le plus aigu : l’entité qui possède une immense capacité à justifier la violence à l’aide de termes militaires précis et froids peut, au même instant, endosser le rôle de la victime et parler dans un langage moral chargé de « sauvagerie » et de « dégoût » lorsque la position de la douleur change. Ce n’est pas une simple dualité, mais un modèle complet de redéfinition de la réalité selon les besoins, où l’acte n’est pas nié, mais renommé et réorganisé pour devenir compatible avec le récit approprié.
Dans ce cadre, l’enfant perd son sens humain évident et devient une entité politique malléable, soumise à une reclassification permanente. L’enfant n’est plus simplement un enfant ; il devient un emplacement géographique, une appartenance politique, une ligne dans un discours. S’il est « des nôtres », il incarne une innocence absolue, et son atteinte — si elle se produit — devient un crime universel qui secoue la conscience mondiale. Mais s’il est « des leurs », il est traité avec une grande froideur : un chiffre dans un rapport, un détail en marge, ou peut-être rien du tout. Comme s’il existait une commission invisible, travaillant en silence, qui décide qui mérite d’être reconnu comme un enfant et à qui ce statut est retiré sans annonce.
Ici, le langage entre en scène non pas comme un outil de description, mais comme un instrument d’orientation. Des termes tels que « écœurant », « d’une sauvagerie extrême », « ciblage d’innocents » semblent, à première vue, être des expressions morales claires, mais ils fonctionnent en réalité dans un système sélectif précis. Le problème ne réside pas dans les mots eux-mêmes, mais dans leur direction. Ils ne sont pas utilisés comme un critère constant, mais comme une boussole morale qui tourne au gré des vents, pointant toujours vers une seule direction et refusant de reconnaître les autres. Le même acte peut être condamné avec la plus grande indignation ou justifié avec les termes les plus calmes, selon l’identité de l’auteur et de la victime.
Le monde, pour sa part, ne semble pas incapable de comprendre, mais peut-être hésitant à reconnaître ce qu’il comprend. La scène se répète de manière presque mécanique : des déclarations indignées, des condamnations sélectives, des larmes politiques soigneusement calculées, puis un retour rapide à la routine. Et en arrière-plan, loin de tout ce langage, il y a de véritables enfants, qui ne savent rien de ces classifications, de ces récits, de ces calculs complexes. Des enfants qui n’ont pas le luxe d’être des symboles, ni même d’être matière à débat. Ils vivent simplement les conséquences.

Les enfants de Cisjordanie sont confrontés quotidiennement à la présence menaçante et violente de l’armée d’occupation.
Ici, l’ironie n’est pas une fin en soi, mais un moyen de révéler un dysfonctionnement plus profond. Car le problème ne réside plus dans une seule déclaration ni dans une seule personne, mais dans tout un système qui permet à cette contradiction d’exister sans s’effondrer. Un système dans lequel il est possible de condamner le ciblage des enfants avec une apparente sincérité, sans avoir à faire face à tous les cas auxquels s’applique la même description. Un système qui accepte que l’innocence soit sélective, que la compassion soit fragmentable, et que l’humanité devienne un espace de négociation plutôt qu’un principe constant.
Et à la fin de cette longue scène, la question change. Il ne s’agit plus de demander : « Qui cible les enfants ? » car la réponse, quelle qu’elle soit, n’expliquera pas cette contradiction. La véritable question, la plus dérangeante, est la suivante : comment est-il devenu possible que l’innocence elle-même soit divisible ? Comment en est-on arrivé à un moment où « l’enfant innocent » peut être défini en fonction de l’appartenance, et non de l’humanité ? Et qui a décidé — avec autant de calme et d’acceptation mondiale — que certains enfants… ne comptent tout simplement pas ? »
Retrouvez l’ensemble des témoignages d’Abu Amir et Marsel :
*Abu Amir Mutasem Eleïwa est coordinateur des Projets paysans depuis 2016 au sud de la bande de Gaza et correspondant de l’Union Juive Française pour la Paix. *Marsel Alledawi est responsable du Centre Ibn Sina du nord de la bande de Gaza, centre qui se consacre au suivi éducatif et psychologique de l’enfance. Tous les deux sont soutenus par l’UJFP en France.
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* Témoignages du 20 novembre 2023 au 5 janvier 2025 (partie 1 à 268) * Témoignages du 5 janvier au 9 mai 2025 (partie 269 à 392) * Témoignages du 10 mai au 5 octobre 2025 (partie 393 à 540) * Témoignages du 6 octobre au 31 décembre 2025 (partie 541 à 614)
Pour participer à la collecte "Urgence Guerre à Gaza" : HelloAsso.com Les témoignages sont publiés sur UJFP / Altermidi / Le Poing