Occupation, inaction de l’Autorité palestinienne et difficultés financières : la crise de l’enseignement en Palestine

Aziza Nofal, 16 février 2026. Pour la deuxième année consécutive, Nevine Hamad constate la chute des notes de son fils Jalal al-Din, pourtant classé parmi les trois meilleurs élèves de sa classe.

Selon l’UNRWA, environ 90 % des écoles de la bande de Gaza ont été endommagées ou détruites par l’occupation israélienne lors de la dernière guerre.

Désormais au deuxième trimestre de troisième, ses compétences sont nettement inférieures à ce qu’elles étaient il y a quelques années.

« C’est comme s’il avait cessé de progresser depuis la sixième », déplore sa mère, qui vit à Ramallah, en Cisjordanie occupée.

Din fréquente une école publique gérée par le ministère palestinien de l’Éducation. Ses parents l’ont choisie avec soin. Conçue comme une école modèle, elle offre des salles de ressources, des installations modernes et des programmes pédagogiques de pointe.

Pendant des années, cet environnement lui a permis d’exceller. Mais depuis trois ans, explique sa mère, la situation a changé.

La crise financière persistante au sein de l’Autorité palestinienne a entraîné des réductions du temps d’enseignement et des baisses de salaires pour les fonctionnaires, y compris les enseignants, ce qui nuit à la qualité de l’éducation. La crise remonte à 2021, lorsque le gouvernement a commencé à verser aux fonctionnaires des salaires partiels, parfois réduits à seulement 60 % et souvent de manière irrégulière.

Le personnel éducatif, qui représente plus de la moitié des employés du secteur public, a réagi par des grèves prolongées, perturbant davantage un système encore en convalescence après la pandémie de Covid-19.

Au début de l’année scolaire 2025/2026, le ministère a réduit la semaine scolaire à trois jours après avoir reporté la rentrée d’une semaine en raison de la crise. C’était la deuxième réduction en deux ans ; l’année précédente, la semaine était passée de cinq à quatre jours.

De ce fait, les élèves ont perdu la moitié de leur temps de classe et du programme scolaire.

L’impact est désormais évident. Les résultats scolaires ont chuté, notamment en lecture et en écriture. Parents et enseignants alertent sur le risque d’« illettrisme progressif » dans une société où l’éducation était autrefois un atout majeur.

Hamad et son mari tentent de compenser par des cours en ligne, mais reconnaissent ne pas pouvoir tout couvrir, surtout pour les matières les plus complexes. Ils ont également constaté que leur fils se désintéresse des études et passe le plus clair de son temps sur les appareils électroniques.

« On ne peut pas remplacer l’école à la maison », a déclaré Nevine à Middle East Eye. « Il ne reçoit qu’à peine la moitié du programme scolaire. »

« Eloignement scolaire »

Selon Majed Abu Dawood, ancien superviseur au ministère de l’Éducation, le programme scolaire palestinien adopté en 2017 était conçu pour être achevé sur 182 jours d’école.

La réduction de la semaine scolaire a contraint les enseignants à abréger leurs explications et à condenser la matière en leçons de 40 minutes, submergeant ainsi les élèves d’informations denses en un temps limité.

Le ministère a également réduit le contenu par le biais de « dossiers pédagogiques » synthétiques.

Mais il est pratiquement impossible pour les enseignants de couvrir l’intégralité du programme en trois jours par semaine, affirme M. Abu Dawood.

« Tout cela a dilué le sérieux de l’enseignement et de l’apprentissage, en particulier chez les élèves qui ont perdu leur motivation et leur engagement, aggravant ainsi la crise », a-t-il déclaré à MEE.

La charge de travail s’est accrue pour les enseignants, les élèves et les parents. La matière autrefois enseignée sur cinq jours doit désormais être couverte en trois, ce qui alourdit le travail des élèves à la maison et réduit les explications en classe.

Les normes internationales fixent l’année scolaire à 182 jours, répartis en deux trimestres. Pourtant, selon Naseem Kabha, membre de la Coalition palestinienne pour l’éducation, les élèves des écoles publiques de Cisjordanie n’ont fréquenté l’école que 50 jours au cours du premier trimestre de l’année scolaire en cours.

Cela représente une perte d’apprentissage correspondant à près de la moitié du programme scolaire, sans plan clair pour rétablir un enseignement régulier.

« L’éducation est devenue une course aux opportunités plutôt que le suivi d’un processus structuré et progressif », a déclaré Kabha.

En passant d’une classe à l’autre sans avoir terminé les programmes précédents, les élèves perdent les compétences fondamentales nécessaires au niveau suivant.

Kabha décrit ce phénomène comme une « éloignement scolaire », avec des lacunes qui s’accumulent, notamment en expression écrite et orale.

Face à cette situation, de nombreux parents se tournent vers des solutions individuelles : enseignement à domicile, écoles privées malgré les frais élevés, ou cours particuliers.

Déplacements de population liés à la colonisation

Parallèlement, le système éducatif dans les territoires palestiniens occupés s’est fragmenté.

La plupart des écoles publiques de Cisjordanie fonctionnent désormais trois jours par semaine, bien que quelques-unes aient étendu leurs horaires à quatre jours de leur propre initiative.

Ces restrictions ne concernent pas les écoles publiques de Jérusalem-Est occupée qui, comme les écoles privées, continuent de fonctionner à temps plein.

Dans la bande de Gaza, le génocide israélien perpétré depuis 2023 a privé d’école des centaines de milliers d’élèves.

La scolarité est également totalement interrompue dans certaines zones de Cisjordanie, en raison de raids militaires prolongés et de violences de la part des colons.

Ghouson Yousef Kaabneh, sept ans, issue de la communauté nomade de Shalal al-Auja, au nord de Jéricho, fait partie des personnes touchées.

Elle a été déplacée avec sa famille le mois dernier suite à des attaques et des menaces de colons, et s’est installée à la périphérie du village d’al-Auja. Avant même qu’ils aient pu terminer la construction de leur nouvelle maison et trouver une école pour Kaabneh et sa sœur Jana, des attaques de colons ont commencé à leur nouveau domicile.

Pendant le déplacement, Kaabneh avait pris soin d’emporter ses manuels scolaires de CE1, mais elle craint de ne jamais pouvoir les utiliser.

« Je veux retourner à l’école et apprendre avec mes amis », a-t-elle déclaré. « Mais il n’y a pas d’école ici. »

Son père a confié à MEE qu’aucun des enfants déplacés n’est scolarisé.

Les attaques incessantes des colons et l’éloignement des écoles les plus proches rendent la fréquentation scolaire trop dangereuse.

Inaction du ministère de l’Éducation

Tous les acteurs du système éducatif, y compris le ministère, reconnaissent un déclin important, mais n’offrent aucune solution concrète, se contentant de gérer la crise en en limitant les dégâts.

Ayoub Alian, sous-secrétaire adjoint aux affaires éducatives au ministère de l’Éducation, admet que les résultats scolaires des élèves sont en baisse, mais impute ce déclin à des circonstances extérieures à son ministère.

« C’est la responsabilité d’un gouvernement sous occupation et sans financement », a-t-il déclaré à MEE. « Les enseignants perçoivent 60 % de leur salaire de manière irrégulière. Un taux de présence de 100 % est impossible. »

M. Alian a ajouté que le ministère prend des mesures pour compenser les retards d’apprentissage, mais manque de données précises. Les mesures actuelles se concentrent sur les compétences fondamentales comme la lecture et l’écriture, l’apprentissage par devoirs et le recours aux vacances scolaires pour compenser les lacunes. Un plan complémentaire est en cours d’élaboration.

M. Alian souligne que ces actions ne font qu’atténuer les dégâts. Même avec des salaires stables, un retour à la normale pourrait prendre trois à quatre ans.

Saed Erziqat, président du syndicat des enseignants, convient que le rétablissement de l’intégralité des salaires permettrait de résoudre le problème. Il réfute toutefois tout lien avec la crise financière de l’Autorité palestinienne, arguant que l’éducation doit être une priorité pour le gouvernement.

« Le gouvernement doit faire preuve de transparence et prioriser les dépenses d’éducation et de santé », a-t-il déclaré à MEE.

Par ailleurs, le Conseil central des parents affirme avoir proposé des solutions pour obtenir des financements hors budget, mais celles-ci ont jusqu’à présent été rejetées par l’Autorité palestinienne.

« Nous avons proposé des solutions, mais elles ont été ignorées », a déclaré Sakhr al-Ahmad, membre du Conseil, à MEE.

Il a également accusé le ministère de ne pas avoir évalué l’ampleur des retards d’apprentissage suite à la pandémie de Covid-19 ou aux grèves d’enseignants, laissant ainsi le problème en suspens pendant des années.

Rifat al-Sabbagh, directeur de la Coalition palestinienne pour l’éducation et du Centre pour la créativité des enseignants, estime qu’une étude nationale sur les retards d’apprentissage est nécessaire.

Des recherches menées avant la pandémie montraient que 40 % des élèves avaient des difficultés en lecture et en écriture ; aujourd’hui, le déclin est plus marqué et visible, a-t-il déclaré.

M. Sabbagh impute en partie la responsabilité de la crise au ministère et à son incapacité à trouver des solutions.

« La gestion de la grève des enseignants par le ministère a eu un impact extrêmement négatif sur leur capacité à exercer leur métier et a sapé leur engagement envers l’éducation », a-t-il déclaré à MEE.

Il a également souligné les conséquences de l’occupation israélienne, notant que les élèves et les enseignants subissent un traumatisme psychologique persistant sans bénéficier d’un soutien adéquat.

Solutions alternatives

Historiquement, l’éducation en Palestine a connu des crises similaires, marquées par des interruptions scolaires totales.

Lors de la Première Intifada en 1987, l’éducation populaire a émergé comme une solution alternative.

Elle s’est développée en un mouvement organisé de résistance, offrant une alternative nationale aux fermetures d’écoles et d’universités par Israël.

Des comités communautaires ont mis en place des cours clandestins dans des maisons, des mosquées et des églises, avec des enseignants, des étudiants et des parents bénévoles pour assurer la continuité de l’éducation comme outil de résilience et de résistance.

Mais de telles solutions ont peu de chances de fonctionner aujourd’hui, selon le sociologue Wissam al-Rafidi.

« La situation actuelle est différente et il n’existe aucun cadre politique ou communautaire favorable à de telles initiatives », a-t-il déclaré.

« Nous devons rechercher d’autres alternatives qui permettent à la nouvelle génération de s’exprimer dans sa propre langue, en utilisant des activités culturelles et éducatives extrascolaires, en coopération avec les associations de jeunesse et les organismes éducatifs », a déclaré Rafidi à MEE.

Il a souligné que toute alternative doit rester indépendante de tout financement étranger, qui peut s’avérer plus dangereux que l’illettrisme. « [Le financement étranger risque de] reconstruire une conscience alternative qui sape l’identité nationale palestinienne, que des générations ont préservée depuis 1948. »

Article original en anglais sur Middle East Eye / Traduction MR