Au-delà des ruines – Un État libéré du colonialisme en Palestine

Ranjan Solomon, 9 janvier 2026. – La solution d’un État unique pour la Palestine est évoquée depuis des décennies – tantôt comme un idéal moral, tantôt comme une solution technocratique, tantôt comme une abstraction commode qui évite d’affronter les dures réalités du colonialisme de peuplement.

Aujourd’hui, après le 7 octobre 2023 et le génocide qui s’en est suivi à Gaza, on ne peut plus aborder l’idée d’« un État » sous l’angle de la coexistence, de l’équilibre ou de l’optimisme libéral. Il faut l’envisager comme un projet politique post-catastrophe, un projet qui naît non pas de la symétrie, mais de la libération, de la responsabilité et de la réparation de l’histoire.

La clarté et les questions soulevées par l’article pertinent de Lara Kilani, « Liberation Is Not Integration: On liberal Zionism, one-state fantasies, and what Palestinians actually want » [La libération n’est pas l’intégration : sionisme libéral, fantasmes d’un État unique et aspirations réelles des Palestiniens], et la réponse sans concession de Rima Najjar, « The Settlers Are Not Leaving: Decolonisation, not coexistence » [Les colons ne partent pas : décolonisation, pas coexistence], replacent le débat sur l’avenir de la Palestine là où il doit être : entre les mains des Palestiniens eux-mêmes. Ces interventions rejettent la conception libérale de la solution à un État unique comme un compromis multiculturel entre deux parties égales. Elles réaffirment au contraire une vérité fondamentale : la Palestine n’est pas un conflit à gérer, mais une structure coloniale à démanteler.

D’un point de vue juif antisioniste – défendu depuis des années par le Réseau juif international antisioniste –, le rôle des Juifs n’est ni de concevoir ni de diriger l’avenir de la Palestine. Il s’agit de démanteler activement le sionisme : en tant qu’idéologie, réseau mondial d’institutions et projet colonial violent. Comme le souligne à juste titre Najjar, la désionisation n’est pas un choix éthique facultatif ; c’est une condition sine qua non pour que les Palestiniens puissent envisager une libération selon leurs propres conditions. Pourtant, la question demeure incontournable : que se passera-t-il après la fin de l’occupation ? Comment une société peut-elle émerger du génocide, de l’apartheid, des déplacements massifs de population et de l’effacement structurel ? Et est-il possible – voire nécessaire – d’imaginer une communauté politique unique, laïque et inclusive après une telle dévastation ?

Cet essai ne propose pas de solution toute faite. Il expose les conditions, les principes et les questions difficiles, non pas comme des aspirations libérales, mais comme les fondements d’un avenir postcolonial.

Est-ce le moment le plus sombre – et la lumière peut-elle encore jaillir ? Le 7 octobre et ses conséquences ont brisé les dernières illusions qui soutenaient le prétendu « processus de paix ». Le génocide à Gaza a dépouillé Israël de tout camouflage moral. Il a également dévasté la société palestinienne de manière incommensurable – physiquement, psychologiquement et socialement. Parler de réconciliation aujourd’hui risque de paraître obscène si elle ne repose pas d’abord sur la justice.

L’histoire, cependant, nous enseigne une leçon amère : les heures les plus sombres imposent souvent une lucidité politique. L’Algérie après la domination française, l’Afrique du Sud après l’apartheid, le Rwanda après le génocide – aucune de ces sociétés n’en est ressortie guérie. Elles en sont ressorties fracturées, en colère, blessées. Pourtant, elles en sont aussi ressorties postcoloniales, l’autorité politique du colonisateur brisée. En Palestine, le dialogue – s’il doit exister – ne peut précéder la libération. Il doit la suivre.

Quelle forme de dialogue est possible ?

La première erreur consiste à concevoir le dialogue comme une conversation entre égaux. Sous occupation, le dialogue n’est qu’une domination déguisée. Un dialogue constructif ne peut avoir lieu qu’après la fin de la suprématie politique sioniste.

Le dialogue post-libération devra présenter trois caractéristiques essentielles :

La centralité palestinienne : les Palestiniens définissent l’ordre du jour, les conditions et le calendrier.

La reconnaissance de l’asymétrie : les colons et les bénéficiaires de l’apartheid ne négocient pas d’égal à égal avec les colonisés.

La vérité avant la réconciliation : il ne peut y avoir de progrès sans nommer les crimes – dépossession, nettoyage ethnique, incarcération de masse et génocide.

Tout dialogue après le 7 octobre ne peut être envisagé comme une réconciliation entre égaux. Il doit s’agir d’un processus de vérité post-libération, où les Palestiniens définissent les conditions, le déroulement et les limites de l’engagement. Le dialogue, en ce sens, ne vise pas l’harmonie, mais la prise de conscience, la responsabilisation et la réparation de l’histoire.

Aucun avenir politique n’est possible sans le démantèlement des colonies, structures de pouvoir, de privilège et de spoliation foncière. Cela signifie abolir la gouvernance des colonies, les milices armées de colons et les régimes juridiques d’expropriation – et non de simples gels cosmétiques ou des ajustements administratifs. La décolonisation exige la fin de la souveraineté des colons, et non sa réforme.

Cisjordanie occupée – photo Abdullah Hamdan

Le droit au retour des Palestiniens est non négociable et fondamental, et non un ajout humanitaire à reporter indéfiniment. Il restaure les Palestiniens en tant que peuple avec une histoire, une continuité et une capacité d’agir, plutôt que comme réfugiés figés dans le temps. Toute vision d’un État unique qui ignore le retour ne fait que reproduire le sionisme sous une forme atténuée.

Une Palestine future doit être laïque – non pas pour effacer la religion, mais pour empêcher qu’une religion ne soit instrumentalisée à des fins de pouvoir ou de suprématie étatique. La laïcité est ici un rempart contre la domination, garantissant l’égalité devant la loi pour tous les habitants. Sans elle, la hiérarchie réapparaîtra simplement sous une autre bannière.

La Palestine recèle des histoires multiples – arabe, juive, chrétienne, musulmane et autres – mais aucune ne confère une propriété exclusive. Un patrimoine collectif ne peut être reconnu qu’après avoir fait face à l’effacement et au vol de l’histoire, et non comme un substitut à la justice. La mémoire doit être plurielle, mais la responsabilité ne saurait être diluée.

Le contrôle colonial en Palestine a toujours été matériel : accaparement des terres, vol d’eau, exploitation de la main-d’œuvre et asphyxie économique. Un avenir juste exige une justice redistributive en matière de terres, d’eau, de logements et d’infrastructures. L’égalité politique sans réparation économique serait une illusion. Le partage équitable des ressources doit être une condition préalable.

Des milliers de prisonniers politiques palestiniens incarnent le cœur carcéral de l’occupation. Leur libération, leur réhabilitation et leur reconnaissance publique sont des premiers pas essentiels vers la justice, et non des actes de charité. Aucune réconciliation n’est envisageable tant que la résistance elle-même demeure criminalisée.

Jérusalem ne peut rester une ville structurée par l’exclusion, les annulations de titres de séjour et le zonage ethno-religieux. En tant que capitale partagée, elle doit garantir l’égalité d’accès, le rétablissement des droits de propriété et la liberté de culte pour tous. Le caractère moral de tout futur État sera d’abord mis à l’épreuve à Jérusalem.

Conditions préalables

1.Le démantèlement des colonies et des structures sionistes

Aucun cadre étatique unique n’est concevable sans le démantèlement des colonies en tant qu’entités politiques. Cela n’implique pas automatiquement l’expulsion de tous les colons, mais requiert :

*L’abolition de la gouvernance des colonies, des milices armées et des régimes d’expropriation foncière.

*La restitution des terres volées par le biais de mécanismes juridiques contraignants.

*L’exclusion du sionisme des structures constitutionnelles, juridiques et militaires.

*La décolonisation n’est pas la coexistence. C’est la fin de la souveraineté des colons.

2. Le droit au retour : Non négociable et transformateur

Le droit au retour des Palestiniens n’est pas une demande humanitaire ; c’est la revendication décoloniale fondamentale. Toute vision étatique unique qui le dilue ou le reporte reproduit le sionisme sous une autre forme.

Le retour transformera la démographie, la politique et la culture. C’est précisément là l’enjeu. Il restaure les Palestiniens en tant que peuple ayant une continuité historique, et non comme un problème humanitaire à gérer. Les mécanismes de retour nécessiteront une planification, des ressources et des dispositions transitoires, mais leur légitimité est absolue.

3. Un État laïque : la protection par l’égalité, non par la suprématie

La Palestine de demain ne peut être ni juive, ni musulmane, ni chrétienne. Elle doit être laïque, non pas au sens d’effacer la religion, mais en empêchant toute religion de devenir un instrument de pouvoir d’État. La laïcité, ici, ne se réduit pas à la neutralité libérale occidentale. Il s’agit d’une protection contre la domination, garantissant qu’aucune communauté – en particulier une communauté historiquement armée et privilégiée – ne puisse instrumentaliser son identité pour asseoir sa suprématie.

4. Un patrimoine commun sans effacement

La terre de Palestine recèle des histoires multiples : cananéenne, arabe, juive, ottomane, et bien d’autres. Un État libéré reconnaîtrait ce patrimoine pluriel sans permettre à aucun groupe de se servir de l’histoire comme d’une arme.

Patrimoine commun ne signifie pas culpabilité égale. Il signifie une gestion partagée après une reddition de comptes.

5. Un partage équitable des ressources

Le colonialisme en Palestine a toujours été matériel : vol d’eau, accaparement des terres, exploitation de la main-d’œuvre et siège. Un État juste doit redistribuer :

*L’eau et les terres agricoles

*L’énergie et les infrastructures

*Le logement et l’espace urbain

*La justice économique n’est pas secondaire par rapport à la libération politique ; elle en est le prolongement.

6.  Les prisonniers palestiniens : le premier test de la justice

Aucune réconciliation n’est envisageable tant que des milliers de Palestiniens croupissent en prison – beaucoup sans inculpation, beaucoup torturés, beaucoup emprisonnés dès leur enfance. La libération et la réinsertion des prisonniers politiques doivent figurer parmi les premiers actes d’un ordre post-occupation. Ce ne sont pas des criminels ; ce sont des survivants d’un régime colonial carcéral.

7. Jérusalem : partagée, non divisée

Jérusalem ne peut appartenir à un seul peuple ni à une seule religion. Elle ne peut pas non plus rester le symbole d’exclusion qu’elle est devenue. En tant que capitale partagée, Jérusalem exigerait :

*L’égalité d’accès aux lieux saints

*La fin du zonage ethno-religieux

*Le rétablissement des droits de résidence et de propriété des Palestiniens

*Il ne s’agit pas d’un symbole. Jérusalem incarne le caractère moral de tout futur État.

Tout cela demeure impossible tant qu’une condition n’est pas remplie : la fin de l’occupation. Sans libération, le dialogue n’est que théâtre ; sans justice, la coexistence n’est que coercition. La solution à un seul État n’est pas une utopie de coexistence. C’est un processus long et douloureux, un processus post-libération qui exige l’effondrement du sionisme, le retour des personnes déplacées, la mise en cause des responsables et la reconstruction de la société. Ce dialogue ressemblerait à un processus de recherche de la vérité et de la responsabilité, et non à des ateliers de paix. Il serait inconfortable, accusateur et déstabilisant, précisément parce qu’il affronterait l’histoire au lieu de l’effacer. L’émergence de la lumière dans ces ténèbres ne dépend pas de l’optimisme, mais du courage politique, de la clarté morale et du refus de tout compromis sur la justice. Les Palestiniens décideront de ce que signifie la liberté.

Le reste du monde, et en particulier ceux qui ont profité du sionisme, doit décider s’il est prêt à démanteler ce qui a rendu le génocide possible.

Article original en anglais sur Middle East Monitor / Traduction MR