Partager la publication "Le sionisme est une forme de racisme. Le Parti vert britannique ne fait qu’énoncer un fait historique."
Joseph Massad, 19 octobre 2026.– Le 4 octobre 2026, le Parti vert d’Angleterre et du pays de Galles a officiellement adopté une motion intitulée « Le sionisme est une forme de racisme ». Des condamnations immédiates ont émané de groupes pro-israéliens, qui ont qualifié cette position d’antisémite.

Source : Progressive Politics NI
Plus curieux encore, des critiques d’Israël ont eux aussi exprimé leur opposition à l’idée de qualifier le sionisme de raciste. Ce n’est pas non plus une nouveauté.
Noam Chomsky, critique de longue date d’Israël, s’est indigné de ce qu’il a qualifié de résolution « tristement célèbre » de l’ONU en 1975. Il l’a condamnée « pour sa profonde hypocrisie, compte tenu de la nature des États qui l’ont soutenue (y compris les États arabes), et (peut-on soutenir) pour avoir visé le sionisme en tant que tel plutôt que les politiques de l’État d’Israël ; toutefois, si l’on s’en tient à ces politiques, la résolution ne saurait être critiquée pour son inexactitude ».
On ignore si, aux yeux de Chomsky, les États pro-Israël qui se sont opposés à cette résolution méritaient également d’être condamnés pour leur soutien au racisme sioniste.
Aujourd’hui, Norman Finkelstein figure parmi les critiques d’Israël qui se sont opposés à la motion du Parti vert. Invoquant son attachement à la « précision du langage », il a, de manière surprenante, affirmé que « le sionisme est un terme nébuleux ».
Certains critiques soutiennent que qualifier le sionisme, une idéologie et un mouvement politique, de raciste est abstrait et dépourvu de sens, alors que condamner l’État d’Israël permettrait de pointer le racisme tel qu’il se manifeste concrètement à travers ses institutions, ses lois et ses pratiques.
Bien que cela puisse être en partie vrai, il existe de nombreuses idéologies qui sont, sans réserve, dénoncées comme racistes, notamment le nationalisme blanc et la suprématie blanche, sans parler de toute une panoplie de nationalismes, en particulier ceux que l’on rencontre en Europe.
Si telle est l’objection principale, on comprend mal pourquoi certains de ces critiques réagissent de manière aussi viscérale lorsqu’il s’agit de qualifier le sionisme (ainsi que le mouvement politique qui porte ce nom) de raciste. La littérature du mouvement, ses politiques et les déclarations de ses dirigeants apportent, à cet égard, des preuves amplement suffisantes de ce racisme. Il ne fait aucun doute que, pour quelqu’un comme Chomsky ou ses disciples de moindre envergure, tout cela ne saurait être remis en question.
Origines coloniales
Le terme « sionisme » a été forgé en 1890 par le journaliste juif autrichien Nathan Birnbaum (1864-1937), dont la famille était originaire de Galicie, une partie de la Pologne annexée par l’Autriche en 1772. Il a fondé le groupe « Sion : Union des sociétés autrichiennes pour la colonisation de la Palestine et de la Syrie ».
Par la suite, Birnbaum a soutenu Theodor Herzl, fondateur de l’Organisation sioniste en 1897, avant de rompre avec lui en 1898 pour prôner une autonomie nationale et culturelle des Juifs dans la diaspora. En 1900, il a totalement abandonné le sionisme pour devenir un défenseur du yiddish. Plus tard, il est devenu l’un des dirigeants de l’Agoudat Israel, un groupe religieux non sioniste.
L’examen de la genèse de ce terme montre clairement que, contrairement à ce qu’affirment certains de ses défenseurs, aussi obstinés qu’ignorants, le sionisme a toujours été une idéologie et un mouvement colonialistes. Son projet central a toujours consisté en la colonisation de la Palestine par des Juifs européens.
Dès le départ, Herzl et ses partisans ont conçu ce projet comme impliquant nécessairement l’expulsion des Palestiniens autochtones, qu’ils considéraient comme inférieurs aux Juifs et comme un obstacle à la réalisation de leurs objectifs. Quelques exemples tirés de l’histoire du mouvement suffisent à l’illustrer.
Herzl insistait sur le fait que les colons juifs devaient « chercher à faire passer la population [autochtone] démunie au-delà de la frontière, en lui procurant du travail dans les pays de transit, tout en lui refusant tout emploi dans notre propre pays ».
Au début du XXe siècle, il a existé des variantes, comme le « territorialisme », porté par l’Anglais raciste Israel Zangwill, qui visait à établir un foyer national juif en dehors de la Palestine. Cette approche était, elle aussi, raciste ; Zangwill lui-même a appelé à l’expulsion des Palestiniens en 1905.
En 1930, Chaim Weizmann, à la tête de l’Organisation sioniste, a rejeté les revendications des Palestiniens en faveur de l’autodétermination, tout en soutenant ce même droit pour les Juifs du monde entier. À cette époque, le mouvement n’était pas encore parvenu à expulser les Palestiniens. Il écrivit à un responsable britannique que les « droits reconnus au peuple juif en Palestine [par le Mandat britannique] ne dépendent pas du consentement – et ne sauraient être soumis à la volonté – de la majorité de ses habitants actuels ».
Invoquant le caractère prétendument « unique » du « lien » unissant les Juifs à la Palestine, il souligna que, lorsque la Grande-Bretagne promit un foyer national juif, « l’accord des Arabes palestiniens ne fut pas sollicité ». Il soutint que l’autodétermination arabe ailleurs, en Irak, par exemple, rendait irrecevables les revendications des Palestiniens en Palestine, dès lors qu’elles entraient en conflit avec les aspirations coloniales juives.
Hiérarchie raciale
Pour Weizmann, les Palestiniens, jugés inférieurs, ne pouvaient « être considérés comme possédant le pays, au sens où les habitants de l’Irak ou de l’Égypte possèdent leurs pays respectifs ». Accorder à ces derniers le droit à l’autodétermination, à l’autogouvernance ou à une assemblée législative, soutenait-il, « reviendrait à attribuer le pays à ses habitants actuels » et à annuler la Déclaration Balfour « de manière détournée ».
Il a toutefois insisté, à une autre occasion, sur le fait que « nous souhaitons épargner aux Arabes, autant que possible, les souffrances qu’a connues toute race arriérée lors de l’arrivée d’une autre nation,plus avancée ».
Lorsque les Palestiniens se sont soulevés contre leurs colonisateurs, Weizmann a qualifié ce conflit de lutte entre les « forces de la civilisation et de la construction » et les « forces de destruction », le décrivant comme « la vieille guerre du désert contre la civilisation » et affirmant : « rien ne nous arrêtera ».
En 1938, David Ben Gourion a déclaré : « Je suis favorable au transfert forcé [des Palestiniens autochtones]. Je n’y vois rien d’immoral. » Ses propos reflétaient la politique de l’Agence juive, qui avait mis en place, en novembre 1937, un premier « Comité pour le transfert de population » visant à expulser les Palestiniens, considérés comme inférieurs.
Dans les années 1970, le ministre israélien des Affaires étrangères, Abba Eban, a déclaré sans détour que « l’autodétermination israélienne doit primer, sur le plan moral et historique, sur l’autodétermination palestinienne, sans pour autant l’exclure totalement ».
Tout en affirmant la suprématie juive, le mouvement a commencé à modifier la manière dont il se présentait. Dès les années 1930, dans un contexte marqué par la montée de l’anticolonialisme à l’échelle mondiale et par une révolte anticoloniale palestinienne d’envergure, les colons juifs en Palestine et l’Organisation sioniste ont pris conscience qu’il était préjudiciable de se qualifier eux-mêmes de « colonisateurs ».
Ils ont cherché à transformer le vocabulaire associé au projet -ce que l’on appellerait aujourd’hui une stratégie de « changement d’image » (rebranding)-, bien qu’ils aient continué, pendant des années, à employer des termes explicitement coloniaux. Après la Seconde Guerre mondiale, les sionistes ont cherché à tirer parti du processus de décolonisation alors en plein essor et de l’importance croissante du principe du « droit à l’autodétermination », en affirmant que leur mouvement colonial de peuplement, de nature raciste, constituait, en réalité, une démarche en faveur de « l’autodétermination » du peuple juif.
Il s’agissait là d’une reconfiguration singulière. Ni les écrits de Herzl, ni les congrès de l’Organisation sioniste, ni les interventions de sa délégation lors de la Conférence de la paix de Paris, au lendemain de la Première Guerre mondiale, n’avaient invoqué « l’autodétermination » comme principe fondateur de ce projet.
Ce terme était également absent de la Déclaration Balfour de 1917, du Mandat sur la Palestine confié par la Société des Nations en 1922, lequel garantissait la colonisation juive, ainsi que du plan de partage des Nations unies de 1947.
Revendications de droits
Ni la déclaration Balfour ni le mandat de la Société des Nations ne reconnaissaient aux Juifs le droit d’établir un État en Palestine. Les Britanniques et la Société des Nations ne reconnaissaient, comme fondement au soutien de ce prétendu « retour », que l’idée douteuse d’un « lien historique du peuple juif avec la Palestine ».
Le plan de partage proposait la création d’États arabe et juif comme « solution » au « problème palestinien » ; il ne proclamait aucun droit inhérent des Juifs à constituer un État.
En mai 1948, 58 ans après l’apparition du terme « sionisme », le mouvement a invoqué un tel droit pour la première fois dans sa « Déclaration sur la création de l’État d’Israël », en propageant l’invention pure et simple selon laquelle « ce droit aurait été reconnu » dans la déclaration Balfour, réaffirmé dans le mandat et acté par le plan de partage. Or, aucun des deux ne disait cela.
Les tentatives continuelles de présenter le sionisme, par une sorte d’alchimie, comme un « mouvement de libération nationale » du peuple juif, plutôt que comme le projet colonial qu’il a toujours fièrement revendiqué, ont été popularisées au milieu des années 1960 par le sioniste tunisien anti-palestinien Albert Memmi, qui a, de manière remarquable, emprunté le langage des colonisés.
Plus récemment, Michael Walzer a soutenu, de façon anachronique, que l’établissement de la colonie de peuplement juive signifiait qu’« aujourd’hui, l’autodétermination juive, impossible pendant près de deux mille ans, est une réalité quotidienne ».
Ces arguments présentent le colonialisme de peuplement, propre au sionisme et à Israël, comme une forme d’« anticolonialisme ».
Rien d’étonnant à cela : les croisés chrétiens en Palestine avançaient des arguments similaires. L’historien israélien sioniste Joshua Prawer, spécialiste des croisades, explique que les croisades étaient, elles aussi, présentées non pas comme « un mouvement d’impérialisme ou de colonisation, mais, dans une perspective chrétienne, comme un acte de décolonisation ».
Le racisme a toujours été le fondement du mouvement sioniste. Comment, sinon, justifier son projet consistant à déposséder les Palestiniens de leurs terres ? Israël et l’Organisation sioniste n’ont jamais dévié de leur attachement à une suprématie juive fondée sur des critères raciaux.
Pourquoi, dès lors, certains critiques d’Israël s’indignent-ils lorsque le sionisme est assimilé au racisme ? Comme on peut le constater, l’ancrage du sionisme dans le racisme, qu’il soit envisagé en tant qu’idéologie ou en tant que mouvement politique, n’a rien de « nébuleux ».
Ses partisans continuent de promouvoir l’idée qu’Israël jouirait d’un droit singulier à être raciste, en se maintenant comme un État exclusivement juif doté de lois et d’institutions racistes. Ils qualifient d’« antisémite » quiconque remet en question ce droit.
Tout en demeurant, de manière assumée et manifeste, racistes dans leurs paroles comme dans leurs actes, Israël et le mouvement sioniste s’insurgent, ce qui, de leur point de vue, peut se comprendre, lorsqu’on les qualifie comme tels. Il demeure, en revanche, tout à fait mystérieux que certains critiques d’Israël cherchent à disculper cet État et ce mouvement en contestant une description pourtant exacte et précise, tant sur le plan historique qu’actuel, du sionisme comme étant une forme de racisme.
Article original en anglais sur Middle East Eye / Traduction MR