NAZA : Pourquoi le monde ne prête attention à un génocide que lorsque des Israéliens le documentent

Omar Abdel-Mannan, 7 octobre 2026.- Qualifierait-on NAZA de chef-d’œuvre si un Palestinien l’avait réalisé ?

C’est la question que nous nous posions, le cinéaste Daniele Rugo et moi, en sortant d’une projection au Festival du film de Zurich. Nous venions de voir ce nouveau documentaire dans lequel 24 soldats et agents du renseignement israéliens, restés anonymes, racontent comment ils ont tué des Palestiniens à Gaza. Le film de Daniele, Life Support, que mon organisation, Health Workers 4 Palestine, est fière d’avoir soutenu en tant que coproductrice associée, y faisait sa première internationale.

Image tirée du documentaire Gaza: Doctors Under Attacks

Tous deux avions vu, pendant trois ans, des médecins, infirmiers et journalistes palestiniens documenter en temps réel la destruction de Gaza, souvent au péril de leur vie. Aucun de nous ne se souvenait que leur travail ait jamais suscité une telle réception.

Depuis sa première à Venise, où il a remporté le Prix spécial du jury, NAZA est salué comme une œuvre qui force la prise de conscience. Les critiques le qualifient d’essentiel, de bouleversant, et le considèrent comme une référence incontournable sur les actes commis par Israël à Gaza. Ses réalisateurs, Yuval Abraham et Rachel Szor, avaient précédemment signé No Other Land, film récompensé aux Oscars, aux côtés de leurs collègues palestiniens Basel Adra et Hamdan Ballal.

Leur nouveau film, produit par The Guardian avec Jonathan Glazer comme producteur exécutif, installe les témoins sur des toits de Tel-Aviv à la nuit tombée ; le visage dissimulé, ils expliquent calmement et en détail comment les tueries ont été perpétrées.

C’est un document important, dont la réalisation a exigé du courage, mais notre question persistait. Si un cinéaste palestinien nous avait livré cette même vérité, vue depuis l’autre bout du fusil, le film aurait-il été présenté en première à Venise, coproduit par un grand quotidien national et évoqué pour les Oscars ? Nous pensions tous deux en connaître la réponse.

Pas besoin d’aveux

Le titre, NAZA, est un acronyme militaire hébreu désignant les « dommages collatéraux » : ces civils qu’Israël décide par avance d’être prêt à tuer. Les règles d’engagement décrites dans le film autorisaient jusqu’à vingt victimes civiles par cible. Ce chiffre, à lui seul, devrait clore tout débat subsistant quant à l’intentionnalité. Ce qui m’a marqué, toutefois, ce n’est pas tant une statistique qu’un ton. Ces hommes et ces femmes sont présentés comme des lanceurs d’alerte, or l’acte de dénoncer une irrégularité fait appel à la conscience. Ce que j’ai entendu, en revanche, relevait de la pure procédure : des cibles griffonnées sur des blocs-notes, des frappes relatées comme une simple passation de consignes, des foyers remplis de familles réduits à un simple ratio. Certains émettaient des doutes sur la stratégie ou sur l’efficacité de ces opérations, mais le remords pour les vies fauchées était quasi inexistant.

Leurs visages sont dissimulés et leurs noms resteront inconnus. Les Palestiniens et leurs soutiens, qui ont critiqué le film pour avoir protégé des criminels de guerre avoués, ont raison de s’interroger sur la notion de responsabilité lorsque les auteurs de tels actes bénéficient à la fois de l’anonymat et d’une première dans un festival.

Les médecins apprennent à déceler ce que les patients taisent. Ce que ces soldats taisent, c’est le mot « pardon ».

Nous n’avons jamais eu besoin de leurs aveux, car le génocide a été intégralement documenté par l’image depuis ses débuts, filmé par ceux qui le subissaient comme par ceux qui sont intervenus pour soigner les victimes.

Gaza: Doctors Under Attack, réalisé par Karim Shah, a documenté la destruction systématique du système de santé de Gaza : hôpitaux assiégés, personnel médical arrêté, collègues tués. La BBC en avait commandé la réalisation avant de refuser de le diffuser ; il a fallu attendre juillet 2025 pour que Channel 4 accepte enfin de le programmer.

Le film de Daniele, Life Support, suit des médecins internationaux entrés à Gaza entre octobre 2023 et septembre 2025. Il est constitué d’images filmées avec leurs téléphones dans des services hospitaliers saturés ainsi que du travail de deux cinéastes palestiniens de Gaza, Mahmoud Abou Hamda et Suleiman Hejjy. On y voit des enfants soignés à même le sol de l’hôpital, ainsi que du lait infantile, des antidouleurs et des instruments chirurgicaux bloqués à la frontière. Plus de 1.700 professionnels de santé ont été tués. Les images se passent d’explications.

Certes, la plupart des médecins qui s’expriment sont blancs et britanniques, mais ils savent parfaitement pourquoi ils apparaissent à l’écran. Ils mettent constamment en avant leurs collègues palestiniens, ceux qui enchaînent des gardes interminables tout en pleurant leurs propres familles, et se considèrent comme des vecteurs permettant à ces collègues de se faire entendre.

C’est là tout le « cheval de Troie » du film : un visage familier issu du système de santé britannique (le NHS) attire un public qui, autrement, ne regarderait jamais un film sur Gaza, pour ensuite restituer le récit aux Palestiniens auxquels il appartient.

Plutôt que de vous demander de déduire l’existence d’un génocide à partir des témoignages de ses auteurs, ces films vous en montrent les conséquences sur les corps des enfants.

Croire les Palestiniens

Pourquoi NAZA a-t-il droit au tapis rouge alors que les témoignages palestiniens y ont si rarement accès ? Une partie de la réponse est dérangeante, et il faut le dire sans détour.

Le public occidental a été conditionné à considérer les témoignages palestiniens avec suspicion ; pendant trois ans, les médecins et journalistes palestiniens ont été taxés de propagande. Le bilan des morts, qui dépasse aujourd’hui les 74.000 personnes, était systématiquement assorti de la mention « selon le ministère de la Santé dirigé par le Hamas », jusqu’à ce qu’il devienne impossible de le nier. Des journalistes palestiniens ont été tués en nombre record en relatant cette histoire, et pourtant, leurs reportages étaient traités comme de simples allégations plutôt que comme des faits avérés.

Lorsqu’un cinéaste israélien présente cette même réalité à travers la parole de soldats israéliens, elle devient soudain crédible, essentielle, digne d’un Oscar. Ce n’est pas la faute d’Abraham et de Szor, qui ont constamment utilisé leur tribune pour faire entendre les voix palestiniennes. Szor elle-même a reconnu que « les journalistes palestiniens rapportent ces faits depuis des années ». C’est la faute d’une industrie et d’une presse qui ne croient les Palestiniens que lorsqu’un Israélien se porte garant d’eux ; aucun appel à l’équilibre ou aux normes de preuve ne change la nature de cette attitude : il s’agit de racisme anti-palestinien.

Voyez le sort réservé à d’autres films. Construit à partir d’images filmées au téléphone par sa propre équipe médicale, The Mission suit le chirurgien britannico-irakien Mohammad Tahir dans les blocs opératoires de Gaza en plein effondrement. Ce film est tout aussi bouleversant que NAZA et montre le génocide à travers le regard d’un médecin arabe ; pourtant, il aurait été refusé par tous les grands festivals de cinéma.

Gaza: Doctors Under Attack a été mis de côté par notre diffuseur national et n’a atteint le public que grâce à Channel 4, avant de remporter un BAFTA. Parallèlement, un film centré sur les auteurs des violences a été coproduit par un journal national et encensé dans ses colonnes.

Je ne demande à personne de boycotter NAZA. Regardez-le, et laissez-le balayer la dernière excuse de ceux qui prétendent ne pas savoir ; mais ne le prenez pas pour le récit définitif. Ce récit appartient à la population de Gaza, ainsi qu’aux médecins, infirmiers et secouristes, palestiniens avant tout, qui sont restés sur place et ont continué à travailler alors que leurs hôpitaux étaient bombardés autour d’eux.

Si vous ne devez regarder qu’un seul film sur Gaza cet automne, regardez-en trois. Regardez NAZA pour comprendre comment les massacres ont été organisés, puis Life Support et Doctors Under Attack pour voir qui en a été la cible. Demandez-vous ensuite lequel vous étiez le plus enclin à croire, et pourquoi.

Article original en anglais sur Middle East Eye / Traduction MR


Au sujet de l’auteur

Le Dr Omar Abdel-Mannan est un neuropédiatre britannico-égyptien basé à Londres. Depuis 2011, il a participé à de nombreuses missions médicales et éducatives à Gaza et en Cisjordanie. Il est le fondateur et le président de Health Workers 4 Palestine, un mouvement citoyen mondial regroupant des professionnels de santé et leurs alliés qui militent pour le droit à la santé et la fin de l’occupation illégale de la Palestine.