Devenir l’étranger

La route menant au fascisme, comme l’écrit Ece Temelkuran dans Nation of Strangers, a été tracée au fil des six dernières décennies d’offensive néolibérale. Nous sommes arrivés au terminus.

Chris Hedges, 22 septembre 2026 (1).- Nous devenons des étrangers. Des étrangers dans nos propres pays. Des étrangers dans le monde. Les valeurs que nous chérissons, les libertés que nous tenions autrefois pour acquises et la possibilité d’un avenir démocratique sont en train de disparaître. Les communautés où nous trouvions sens et raison d’être sont démantelées. L’étau du fascisme se resserre. L’offensive menée depuis des décennies contre les institutions démocratiques au nom du néolibéralisme – mieux compris sous son appellation moins édulcorée de « capitalisme sauvage » – récolte aujourd’hui ses fruits amers.

Razieh Gholami (Afghanistan), Espérer survivre, 2019. (Source : The Tricontinental)

Dans Nation of Strangers: Rebuilding Home in the 21st Century, (Une nation d’étrangers : reconstruire un chez-soi au XXIe siècle) Ece Temelkuran s’appuie sur son expérience de l’exil, tout comme elle l’avait fait dans son ouvrage précédent, How to Lose a Country: The 7 Steps from Democracy to Dictatorship (Comment perdre un pays : les 7 étapes menant de la démocratie à la dictature) pour nous préparer à un avenir que nous ne voulons pas, mais que nous serons contraints de subir.

Nation of Strangers se présente sous la forme d’une série de quarante lettres, s’échelonnant de juin 2022 à avril 2025. Chaque lettre s’ouvre par l’interpellation « Cher étranger », nous faisant peu à peu prendre conscience que nous deviendrons bientôt, comme elle, des étrangers. D’abord sur notre propre terre, puis, pour certains d’entre nous, en exil.

Elle raille notre manie de l’espoir, cette croyance naïve selon laquelle nos institutions, vidées de leur substance et corrompues, pourraient endiguer la marée fasciste.

« Je ne crois pas à l’espoir », écrit-elle, « mais à la détermination : avoir la foi et faire tout son possible pour survivre lorsqu’il n’y a plus d’espoir. »

Ece Temelkuran était une romancière, essayiste et journaliste turque de premier plan. Elle tenait une chronique très lue et animait une émission à la télévision nationale. Elle était également la bête noire du gouvernement de Recep Tayyip Erdoğan, en particulier après la publication, en 2016, de son livre Turkey: The Insane and the Melancholy (Turquie : Les fous et les mélancoliques).

Elle a quitté la Turquie après avoir été la cible d’attaques et de campagnes de diffamation incessantes de la part des médias aux ordres du gouvernement, alors que ses confrères commençaient à être emprisonnés, que les menaces de mort devenaient « trop fréquentes pour être ignorées » et qu’elle avait perdu son emploi.

Le 6 novembre 2016, depuis Zagreb (Croatie), Temelkuran a appelé sa mère : « Maman, je ne rentre pas à la maison. »

« C’était un appel d’une minute », explique-t-elle. « C’était pour moitié du silence. Mais il n’en a pas fallu davantage pour que je me retrouve à la rue, à l’automne 2016. »

Elle avait 43 ans.

Vous pouvez voir mon entretien avec Temelkuran ici.

« La réalité du système néolibéral — une inégalité extrême — annule la promesse fondamentale de la démocratie — l’égalité — et c’est pourquoi l’idée de protéger la démocratie signifie de moins en moins de choses pour les gens », écrit-elle.

Nous nous retrouvons sans foyer politique non seulement à cause de ceux qui détiennent le pouvoir, qu’il s’agisse de Vladimir Poutine, Narendra Modi, Benjamin Netanyahu, Donald Trump ou Erdoğan, mais aussi à cause d’un libéralisme en faillite et d’une fausse opposition asservie aux mêmes maîtres issus des grandes entreprises et des oligarchies.

« Puisque notre indignation politique est jugée sans importance par les foyers traditionnels de la Realpolitik – les vieux partis politiques -, nous nous retrouvons, nous aussi, sans foyer politique », note Temelkuran. « Nous ne savons plus par quel canal politique unir nos voix pour nous faire entendre des dirigeants. Tels des réfugiés, nous séjournons dans des lieux provisoires : tentes de protestation, campements de fortune des mouvements d’occupation ou chapiteaux de grève. Dans le froid ou sous le soleil, nous imaginons et réimaginons un nouveau foyer politique – à l’instar d’un exilé qui sait qu’il est impossible de retourner chez soi, mais qui continue de ressentir le manque d’un foyer. »

Le fascisme se nourrit de la diabolisation de l’autre, de l’étranger.

D’ici 2050, plus d’un milliard de personnes risqueront d’être déplacées en raison des « changements environnementaux, des conflits et des troubles civils ». D’ici 2070, entre 1 et 3 milliards de personnes pourraient se retrouver « exclues des conditions climatiques qui ont été favorables à l’humanité au cours des 6000 dernières années ».

Elle avertit que le génocide à Gaza préfigure ce qui nous attend : un exercice par lequel la classe dirigeante mondiale teste l’ampleur du carnage qu’elle peut infliger en toute impunité.

Temelkuran décrit Gaza comme « une longue cicatrice épaisse et saignante sur la carte du monde », qui « s’élargit pour devenir une gangrène mortelle, engloutissant le corps tout entier de l’humanité ». Elle prévient que de « nouvelles normes de brutalité seront posées », que « trop de gens se retrouveront sans foyer à la fin de cette histoire – et pas seulement ceux dont les maisons ont été bombardées. Et tout commencera par la perte d’un seul mot. ».

« Aucun accord explicite ne sera nécessaire », poursuit-elle, « mais peu à peu, les gens éviteront ce mot jugé « problématique. C’est le mot « génocide » en Allemagne aujourd’hui ; dans d’autres pays, ce seront d’autres mots. »

Le vide laissé par le mot banni « sera bientôt comblé par des termes inoffensifs, aimablement suggérés par le pouvoir — comme « guerre », alors même que la partie adverse est essentiellement composée de civils. « Ne parlons pas de génocide, mais d’atrocités. » À terme, il deviendra impossible de participer au débat public sans employer exclusivement ces mots autorisés. Ils serviront de signaux indiquant que vous n’utilisez pas le mot criminalisé. C’est ainsi que fonctionne le fascisme : il ne se contente pas de réduire les gens au silence, il les contraint aussi à s’exprimer d’une certaine manière. »

Temelkuran relate les humiliations liées aux obstacles bureaucratiques pour obtenir un permis de séjour ou un visa, dans des « salles d’attente qui sucent l’âme ». Elle se demande, tout comme les autres étrangers, si son permis sera renouvelé à son expiration ou si elle sera contrainte de chercher un autre refuge. L’exil l’a endurcie. Elle fait de l’humour noir. Elle observe l’arrivée en Allemagne de réfugiés fuyant la guerre en Ukraine, qui ignorent tout de ce qui les attend.

« Les Ukrainiens l’ignorent encore », affirme Temelkuran. « Ils ne doutent pas que le monde occidental tiendra sa promesse. Ils croient encore qu’ils seront accueillis de manière civilisée et reçus avec bienveillance, leur dignité intacte. Une part très sombre, très brisée de moi-même a envie de rigoler, de ce rire répugnant. Tu rêves, chéri ! Ils ne t’accueillent jamais sans te briser d’abord. Tu finiras par te mépriser, par tout haïr, par abandonner, par être hébété, et c’est alors seulement que tout se mettra en branle. Ils ne t’accueilleront que lorsque tu auras capitulé. »

Son expérience de l’exil se moque de l’image que l’Occident se fait de lui-même.

« Les Occidentaux aiment encore voir l’Europe comme un havre de paix pour les intellectuels opprimés du Sud global, mais c’est accorder trop de crédit à l’Europe alors que des milliers de personnes sont repoussées vers la mer pour y mourir », insiste-t-elle. « Mettre en avant “l’exilé” pour détourner l’attention du “réfugié” sert d’outil de gestion de crise, voire de stratégie d’image de marque pour l’Europe. »

Ironie du sort, la persécution exercée par le régime, qui pousse l’étranger à l’exil, n’est pas ce qu’il y a de plus difficile à digérer.

« Ce que les Occidentaux n’ont pas encore compris, c’est que beaucoup d’entre nous ne quittent pas leur foyer par peur d’un dictateur », écrit-elle. « Ils continuent de faire la distinction entre les “gentils” et les “méchants”. Mais ce qui rompt véritablement les liens avec un pays, c’est de voir tant de gens, des gens ordinaires, soutenir le régime alors même qu’ils ont été témoins de sa malfaisance ; c’est de voir tant de personnes choisir le mal. C’est alors que votre foi en l’humanité vacille. C’est ce qui nous marginalise et fait de nous des sans-abri, même chez nous : le sentiment d’être assiégés par l’inhumanité, la folie et la brutalité. »

Le coup de grâce, selon Temelkuran – celui qui « vous brise pour de bon » – ne vient pas « d’en face ». Cela vient plutôt « de ceux que vous considérez comme les vôtres, de votre propre camp. Lorsque le sentiment de défaite s’empare du camp auquel vous appartenez, la colère ou le dégoût d’être du côté des perdants se muent en haine de soi. Cette haine dresse les gens les uns contre les autres et alors – comme je l’ai fait autrefois en quittant définitivement le pays – vous vous retrouvez pris pour cible, avec une violence bien plus féroce que celle dont le camp adverse est capable. On vous reproche de ne pas être à la hauteur. Aucune blessure n’est plus profonde. C’est le moment précis où vous devenez un parfait étranger chez vous, où ce ne sont pas le dictateur mais vos propres compatriotes qui rompent vos liens avec le pays. »

Pour « l’abîme du soi sans foyer », le foyer n’est plus un lieu. Ce n’est ni « une chose du passé ni une destination à atteindre dans l’avenir ». On le trouve dans « ces moments où je suis pleinement moi-même, ce sentiment intermittent de plénitude, cette sensation rare mais précieuse d’être une personne normale ; un état qui ne peut exister que dans l’ici et maintenant. »

Si le foyer que nous avons laissé derrière nous a peut-être disparu, il existe « de nouveaux foyers en gestation, qui offrent des moments de paix au moment où l’on s’y attend le moins. »

C’est peut-être là une forme d’espoir, mais un espoir qui s’accompagne d’un deuil éternel et d’un sentiment d’étrangeté.

Article original en anglais sur The Chris Hedges Report / Traduction MR

(1) Cet article réapparait le 22 septembre 2026 sur le site de Chris Hedges car il est lu par Eunice Wong. Il a été initialement publié le 20 juillet 2026.