Partager la publication "Le Fusil et le Rameau d’olivier : la lutte armée anticoloniale, de l’Afrique du Sud à la Palestine"
Ronnie Kasrils, septembre 2026.- En s’appuyant sur l’expérience de la lutte anti-apartheid en Afrique du Sud, Ronnie Kasrils examine comment la résistance armée, la mobilisation de masse, l’organisation clandestine et la solidarité internationale peuvent faire avancer la libération de la Palestine.
« Je suis venu aujourd’hui porteur d’un rameau d’olivier et du fusil d’un combattant de la liberté. Ne laissez pas le rameau d’olivier tomber de ma main. » – Yasser Arafat, président de l’OLP, discours devant l’Assemblée générale des Nations unies, 13 novembre 1974
« Nous, Sud-Africains, ne pouvons nous considérer comme libres tant que la Palestine ne l’est pas. » – Le président Nelson Mandela s’adressant à Yasser Arafat en Afrique du Sud, 1998
« Il arrive un moment, dans la vie de toute nation, où il ne reste que deux choix : se soumettre ou combattre. Ce moment est désormais venu pour l’Afrique du Sud. » – Manifeste d’Umkhonto we Sizwe (MK), branche armée de l’ANC, 1961
Contexte
Le Congrès national africain (ANC) est le plus ancien mouvement de libération d’Afrique ; il a été formé en 1912. Il a été fondé par des intellectuels et des chefs traditionnels dont les ancêtres avaient résisté à la conquête coloniale néerlandaise et britannique — armés de lances et de boucliers face à des armes modernes — du XVIIe siècle jusqu’à l’aube du XXe siècle, époque à laquelle ils furent finalement vaincus et dépossédés de leurs terres. En 1910, les Britanniques transférèrent le pouvoir aux colons blancs, les associant à la gestion du pays en tant que partenaires subalternes. Cherchant à obtenir réparation par des moyens non violents, l’ANC s’est transformé en un mouvement de masse radical dans les années 1950.
Cette évolution faisait suite à la victoire du parti blanc le plus extrémiste (le Parti national afrikaner) lors des élections de 1948 — réservées aux Blancs —, qui promettait un système d’apartheid caractérisé par une répression coloniale encore plus brutale ; cela survenait quinze jours après la création, en mai 1948, de l’État colonial de peuplement d’Israël, à l’autre extrémité du continent africain. Après une décennie de contestation populaire croissante menée par l’ANC dans les années 1950, le gouvernement réagit par des arrestations massives et des massacres, interdisant l’ANC ainsi que son organisation rivale, le Congrès panafricain (PAC), alors naissant.
L’année suivante, l’ANC opta pour la lutte armée. Une trajectoire similaire s’observe en Palestine avec la Nakba, l’émergence du Fatah en 1959 comme réponse armée depuis l’exil, et sa fusion avec d’autres groupes pour former l’OLP en 1969 (le Jihad islamique fut fondé en 1982 et le Hamas en 1987). Dès lors, l’ANC et l’OLP, tous deux basés en exil, nouèrent des liens solides dans une lutte commune contre les systèmes coloniaux de peuplement. Avant même que l’Afrique du Sud ne soit libérée, l’ANC et l’OLP reconnaissaient chez l’autre la même lutte fondamentale : celle d’un peuple dépossédé réclamant sa terre, son autodétermination et sa libération de toute domination.
En 1978, le président de l’ANC, Oliver Tambo, qualifiait la libération de l’Afrique du Sud et celle de la Palestine de « luttes clés de notre époque ». Il a par la suite laissé sa place à Nelson Mandela qui, en tant que président d’une Afrique du Sud démocratique, a prononcé ces mots célèbres à l’adresse de Yasser Arafat lors d’un banquet organisé en 1998 dans une Afrique du Sud désormais libre : « Nous, Sud-Africains, ne pouvons nous considérer comme libres tant que la Palestine ne l’est pas. » Mandela considérait la lutte pour la Palestine comme « l’enjeu moral de notre époque ».
Alors que le peuple palestinien est confronté à la menace la plus grave qui ait jamais pesé sur son existence, je présente ici un aperçu de l’expérience sud-africaine, accompagné de quelques réflexions sur la signification et le caractère crucial de la lutte armée, sur les objectifs politiques et sur le lien entre toutes les formes de lutte — de la contestation à la résistance — menant à la victoire. Il s’agit de mes opinions personnelles. Je ne prétends nullement détenir une vérité absolue ; ces réflexions reposent simplement sur ma propre expérience et ma propre compréhension.
Elles ne se veulent pas une leçon magistrale, mais plutôt une tentative de transmettre des enseignements tirés de notre lutte, enseignements qui pourront — ou non — être jugés pertinents pour la cause palestinienne.
J’ai été touché par le discours de clôture prononcé par Ramzy Baroud lors du récent Congrès international des Juifs antisionistes à Dublin (du 26 au 28 juin). Il y a déclaré : « Il est très important pour les Palestiniens — en particulier ceux de Gaza, mais pour tous les Palestiniens — de vous dire quelles sont, selon nous, nos priorités actuelles. » Et d’ajouter : « Les Palestiniens parlent de Tahrir — la libération ; d’Al-Awda — le droit au retour ; et de Muqawama — la résistance. »
Caractéristiques et différences entre deux luttes
L’Afrique du Sud est un vaste pays, tandis que la Palestine, dans sa totalité, est extrêmement petite. Aucun des deux territoires n’offre un terrain idéal pour la guérilla. Toutefois, comme l’histoire l’a démontré, cet inconvénient — commun à de nombreux pays — peut être surmonté ; pour reprendre les mots d’Amilcar Cabral à propos du relief plat de la Guinée-Bissau : « notre peuple est nos montagnes ». Au début de l’ère coloniale, de petites communautés de colons s’installèrent. Cependant, alors que la population blanche d’Afrique du Sud a atteint 10 % à la fin du XXe siècle (cinq millions de Blancs), en Palestine/Israël, le nettoyage ethnique et l’ingénierie démographique ont conduit à une parité entre Juifs et Arabes, avec sept millions de personnes de chaque côté (sans compter les neuf millions de Palestiniens déplacés).
Les Palestiniens étaient familiers du maniement des armes et s’étaient engagés dans la lutte armée dès 1936, lors de ce que l’on appelle la Grande Révolte arabe (1936-1939) contre la domination britannique et les colons sionistes. Les populations autochtones d’Afrique du Sud, quant à elles, n’ont eu aucun accès aux armes avant le début de la lutte armée en 1961, date à laquelle des armes ont commencé à être introduites clandestinement à travers la frontière.
Les Palestiniens ont subi une répression plus sévère — allant jusqu’au nettoyage ethnique de masse et à l’effroyable génocide auquel nous assistons aujourd’hui — s’apparentant, depuis 1947-1948, à une politique de « génocide graduel », un terme utilisé depuis des années par l’historien israélien Ilan Pappé.
Ces deux peuples opprimés possédaient une grande conscience politique et ont fait preuve d’un militantisme et d’une volonté de résistance par tous les moyens — parfois de manière spontanée — très élevés. Le principal désavantage pour les Palestiniens réside dans le fait que des millions d’entre eux ont été déplacés et contraints à l’exil.
Outre les différences démographiques, le système économique sud-africain reposait sur l’exploitation d’une main-d’œuvre noire bon marché. Cette exploitation était imposée avec une brutalité extrême par un État qui n’hésitait pas à perpétrer des massacres pour contenir la population noire, sans toutefois aller jusqu’au génocide. Les mines, les exploitations agricoles et les usines avaient besoin de travailleurs. En Israël sioniste, l’objectif était, dès le départ, d’expulser ou d’exterminer la population autochtone. Le développement industriel de l’Afrique du Sud a vu l’émergence d’un prolétariat noir, de syndicats puissants et d’un parti communiste devenu un allié solide de l’ANC. La situation en Palestine était très différente.
Ces deux États coloniaux ont mené la guerre dans la région. Un basculement majeur du rapport de force s’est produit lorsque l’armée a essuyé un échec. La Force de défense sud-africaine (SADF) a été vaincue en Angola en 1987-1988 par les forces cubaines qui soutenaient le gouvernement du MPLA. Israël traverse précisément un tel « moment » dans le cadre de sa mésaventure aux côtés des États-Unis, alors qu’il cherche à « anéantir » l’Iran et le Hezbollah au Liban.
Tout comme ce fut le cas pour l’Afrique du Sud sous l’apartheid, la réaction mondiale face à la barbarie d’Israël a conduit au mouvement Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS), isolant ainsi le pays. Le régime a perdu la bataille des idées, son récit fallacieux étant désormais discrédité. Il perd pied aux États-Unis, où l’influence de l’American Israel Public Affairs Committee (AIPAC) s’étiole et où les jeunes Juifs rejettent de plus en plus le sionisme, au sein d’une population plus large qui se rallie à la cause palestinienne.
Contrairement aux mouvements de résistance palestiniens, qui ont dû composer avec un soutien inconstant de la part des États arabes — allant parfois jusqu’à une véritable trahison —, l’ANC a bénéficié d’un appui relativement stable de la part des États africains.
La démographie et l’arrogance raciale constituaient, pour ces deux régimes, un double talon d’Achille. Aucun de ces États fondés sur l’apartheid ne pouvait tolérer la perte de quelques soldats. La lutte armée a démontré que l’ennemi n’était pas invincible.
Aucun des deux ne pouvait survivre à une guerre prolongée ni au refus croissant des jeunes conscrits de servir. Aucun ne pouvait faire preuve de souplesse ; tous deux sont restés attachés à une doctrine de la main de fer jusqu’à ce qu’il soit trop tard. S’ils pouvaient remporter des batailles tactiques grâce à leur armement destructeur, ils ne parvenaient jamais à définir des objectifs stratégiques clairs. La tactique permet de gagner des batailles ; la stratégie permet de gagner des guerres.
Ces deux États ont dû lutter pour gérer leurs contradictions internes, engendrées par des systèmes injustes, ainsi que les boycotts et sanctions venus de l’extérieur.
Les deux mouvements de libération ont mis en œuvre des éléments d’une stratégie que l’ANC a qualifiée de « quatre piliers » : la lutte de masse renforcée par la lutte armée, un réseau clandestin et la solidarité internationale. L’ANC a réussi à opérer une fusion stratégique de ces éléments. Cette stratégie a été déterminante pour la victoire de l’ANC en 1990, contraignant le régime d’apartheid à la table des négociations et aboutissant à la percée qui a mené aux premières élections démocratiques de 1994. Ces élections ont permis à l’ANC de prendre le pouvoir politique, bien que le pouvoir économique lui ait échappé.
L’OLP, en revanche, s’est enlisée dans les sables mouvants des accords d’Oslo et dans une période d’entre-deux figée autour de la solution à « deux États », avec des conséquences désastreuses.
Cet article se concentre sur la doctrine des « quatre piliers ». Elle a été élaborée au fil de trente années de lutte sanglante, jalonnées d’avancées et de revers, jusqu’à ce que le mouvement comprenne comment coordonner et fusionner ces éléments pour rendre la victoire possible. Avant d’examiner cette réussite, il convient d’analyser le parcours ardu qui y a mené. Cela nécessite une réflexion sur les caractéristiques du colonialisme de peuplement et un examen des conditions dans lesquelles la lutte armée a émergé. Nous aborderons ensuite le processus par lequel l’ANC a élaboré sa doctrine stratégique et tactique et a cristallisé les « quatre piliers de la lutte ».
Ce processus ne fut pas aisé ; il a nécessité de nombreuses années et a été façonné par les leçons tirées de la lutte elle-même, au cours de laquelle la direction du mouvement de libération a à la fois enseigné aux masses et appris d’elles.
L’expérience sud-africaine appartient au passé récent. L’expérience palestinienne, elle, est toujours en cours, et la situation actuelle semble critique. Bien que l’issue en soit incertaine, nous partageons l’avis de nombreux observateurs avertis : c’est l’axe américano-sioniste qui traverse une crise profonde et irrémédiable.
La Palestine se trouve au cœur d’une tempête régionale aux répercussions mondiales et est devenue un élément déterminant de la lutte contre un système impérialiste instable et de plus en plus dangereux. Cela s’inscrit pleinement dans la lutte postcoloniale du Sud global pour bâtir un avenir fondé sur une véritable souveraineté nationale et le développement, affranchi de toute tutelle impérialiste. L’affrontement majeur qui se joue aujourd’hui, de La Havane à Téhéran et de Jérusalem à Johannesburg, ne concerne pas seulement la souveraineté nationale et le multilatéralisme, mais aussi l’hégémonie régionale et mondiale ainsi que les manœuvres des États-Unis, d’Israël et de l’OTAN à l’égard de la Chine, de la Russie et de l’Iran.
Le recours aux armes – Le prix élevé de la résistance
De nombreux combattants de la liberté ont établi des parallèles entre les luttes de libération en Palestine et en Afrique du Sud. Des Sud-Africains s’étant rendus en Palestine ont fait remarquer que la répression et les méthodes employées étaient bien pires que tout ce qu’ils avaient connu dans leur propre pays. Et ce, avant même l’enfer génocidaire déclenché par Israël en octobre 2023.
La puissance mondiale dominante, les États-Unis, ainsi que leurs alliés, ont soutenu l’Afrique du Sud de l’apartheid, bien que sans l’afficher ouvertement. À son apogée, l’ONU soutenait les mouvements de libération de la Palestine et de l’Afrique du Sud. Aujourd’hui, une ONU affaiblie, délibérément minée par les États-Unis, fait défaut aux Palestiniens à un moment critique. Pourtant, en tant que théâtre majeur de la contestation, elle ne peut être ignorée. Il faut trouver les moyens de faire en sorte que le soutien massif de l’Assemblée générale à la Palestine se traduise par des actes de la part du Conseil de sécurité. C’est au sein de cette ONU qu’en 1974, Yasser Arafat a prononcé son discours historique « du fusil et de l’olivier », en uniforme militaire et un pistolet à la ceinture, sous une ovation debout. C’était la première fois qu’un dirigeant de mouvement de libération s’adressait à l’Assemblée générale. Une telle chose est difficilement imaginable aujourd’hui.
À cette époque, durant la vague d’indépendances consécutive à la Seconde Guerre mondiale, l’ONU a adopté une série de résolutions reconnaissant aux mouvements de libération le droit d’employer tous les moyens de lutte, y compris la lutte armée, pour parvenir à leur libération. Ce processus avait débuté avec les mouvements des pays sous domination coloniale portugaise, s’était poursuivi avec ceux confrontés au régime de Rhodésie — englobant la Namibie et l’Afrique du Sud — et avait abouti à la reconnaissance des droits des Palestiniens en 1974.
Dans tout débat sur la pertinence de la lutte armée, il est important de prendre en compte l’ensemble des circonstances qui ont conduit, à l’origine, à cette décision.
Cette situation émerge lorsque les masses ne peuvent accepter la répression et refusent de vivre dans de telles conditions. Une lutte s’engage alors pour renverser ceux qui détiennent le pouvoir. La question est de savoir si l’issue sera le renversement, la transformation ou l’aménagement de l’ancien système, ou bien la défaite.
Ce n’est pas la première fois que la contre-insurrection impérialiste vient à bout de luttes de guérilla menées pour une cause juste. Tout dépend en grande partie de conditions objectives échappant au contrôle des populations, ainsi que de facteurs subjectifs tels que le dévouement et l’endurance de ceux qui luttent pour le changement, le choix de méthodes appropriées et les objectifs de la lutte.
Dans des situations extrêmes marquées par des massacres, la question de la pertinence de poursuivre la lutte armée se posera inévitablement. Qu’en est-il du prix élevé de la lutte ? Un débat est nécessaire pour évaluer soigneusement la voie à suivre et éviter l’aventurisme. Toutefois, aucune lutte ne peut être menée sans risques. Le courage et le sacrifice de soi en sont des conditions préalables. Même des luttes privilégiant des moyens pacifiques ont abouti au massacre de milliers de personnes. Qu’en est-il de la nécessité de disposer d’armes pour défendre un peuple soumis à des attaques impitoyables, qu’elles émanent d’une armée régulière ou de bandes de voyous armés semant la terreur et fomentant des pogroms ? Il est plus qu’évident que pour la résistance palestinienne, une nécessité impérieuse et légitime consiste à se doter des capacités logistiques pour défendre sa population.
Concernant le coût élevé de la résistance : le peuple soviétique a perdu 27 millions de personnes dans sa guerre contre le nazisme ; les Chinois en ont perdu 20 millions face au Japon ; les Algériens, 1,5 million face à la France ; et des millions d’autres ont péri dans des luttes de libération à travers l’Afrique, l’Asie et l’Amérique latine. Les Palestiniens ont perdu des dizaines de milliers de vies lors de la Grande Révolte arabe (1936-1939) contre les Britanniques et les milices sionistes. Depuis 1948, des dizaines de milliers de personnes ont été tuées et 700.000 ont été victimes de nettoyage ethnique. Par ailleurs, selon le ministère de la Santé de Gaza, 73.000 Palestiniens auraient été massacrés lors du génocide à Gaza entre octobre 2023 et début 2025, un chiffre qui constitue très certainement une sous-estimation massive.
Les Vietnamiens ont subi des pertes considérables au cours de leur lutte de libération. Tout d’abord, ils ont lutté contre la domination coloniale française, qui a pris fin en 1954. Ensuite, du début des années 1960 jusqu’en 1975, ils ont combattu l’invasion américaine. Cette lutte épique a exigé un lourd tribut, avec un bilan estimé à quatre millions de Vietnamiens tués.
Interrogé à ce sujet, le légendaire général vietnamien Vo Nguyen Giap (1911-2012), maître de la guérilla, a déclaré : « Nous aurions continué pendant cent ans, quelles que soient les pertes, jusqu’à la victoire. » (Propos tenus à des journalistes américains en 1995).
Le dirigeant vietnamien Ho Chi Minh (1890-1969) a expliqué la raison de ce sacrifice : « Il n’y a rien de plus précieux pour un peuple que sa libération et son indépendance. »
La répression engendre la résistance
C’est la répression qui suscite l’engagement de militants prêts à braver la mort. L’histoire en témoigne. Dans leur arrogance, les oppresseurs croient pouvoir intimider les populations pour les soumettre. Cette stratégie peut certes remporter des succès temporaires auprès de certains individus, mais jamais auprès de tous en permanence. Le sumud (fermeté inébranlable) du peuple palestinien en est un exemple remarquable. Cette constance ne signifie pas pour autant qu’il faille rejeter les méthodes de lutte non violentes ou les voies juridiques et diplomatiques. Au contraire, il est hautement souhaitable d’apprendre à exploiter toutes les options disponibles.
Après le début de la conquête coloniale et de la spoliation des terres, des guerres de résistance héroïques furent menées avec des armes rudimentaires, avant d’être noyées dans le sang par la puissance de feu supérieure des fusils et des canons. Cet héritage continue, à ce jour, d’inspirer les luttes de libération nationale et les luttes de classes.
À l’époque moderne, la lutte armée pour la libération nationale a pris la forme de la guérilla — une méthode de résistance asymétrique face à une puissance disposant de ressources supérieures, une arme du faible contre le fort. Elle s’est inscrite dans un cadre politique global de libération. Il existe un lien intrinsèque entre ces deux formes de lutte. L’oppresseur, le colonisateur ou l’agresseur qualifie toute forme de résistance de séditieuse, et la résistance armée, communiste ou islamique, de « terrorisme » (sic). Il s’agit là de falsifier le récit politique et de tromper l’opinion publique sur la véritable nature des luttes de libération nationale. La lutte pour la libération de la Palestine illustre notamment le fait que le colonialisme de peuplement — à l’instar de l’apartheid en Afrique du Sud — peut se révéler bien plus odieux et féroce dans le désespoir de sa survie que l’administration coloniale exercée depuis la métropole, aussi barbare que cette forme classique ait pu être.
Examinons ce qu’implique le terme de colonialisme de peuplement et comprenons comment ces systèmes ont été vaincus.
Le colonialisme de peuplement
Les pays d’Afrique australe illustraient diverses formes de colonialisme de peuplement, un système où des minorités blanches de colons dominaient des majorités africaines autochtones, ainsi que des minorités métisses ou d’origine asiatique. Au milieu des années 1970, les populations majoritaires noires représentaient environ 82 % de la population en Afrique du Sud, 93 % en Rhodésie, 88 % en Namibie, 94 % en Angola et 97 % au Mozambique. L’Angola et le Mozambique étaient gouvernés directement depuis Lisbonne en tant que parties intégrantes de l’État portugais, administrés par une puissance coloniale métropolitaine sans gouvernement colonial local propre. La situation différait pour la Rhodésie, la Namibie et l’Afrique du Sud : dans chacun de ces cas, une minorité blanche résidente détenait ou exerçait un contrôle effectif sur l’appareil d’État lui-même, plutôt que d’être administrée depuis une métropole extérieure.
Le Parti communiste sud-africain (SACP) a qualifié le cas sud-africain de « colonialisme d’un type particulier » (CST) ; cette notion repose sur l’idée que, contrairement au colonialisme classique où la métropole et la colonie sont géographiquement distinctes, la puissance colonisatrice et le territoire colonisé occupent, en Afrique du Sud, un même espace, colonisateurs et colonisés vivant côte à côte au sein d’un même État. Cette configuration avait des implications tant pour la nature de classe de la lutte que pour la forme que devait nécessairement prendre une éventuelle libération nationale. Bien que le concept de CST ait été forgé pour l’Afrique du Sud, la logique sous-jacente — celle d’une minorité de colons gouvernant sur place, plutôt que d’une administration coloniale lointaine gouvernant à distance — présente un intérêt conceptuel pour le cas d’Israël-Palestine.
L’Afrique du Sud constituait la puissance coloniale de peuplement la plus redoutable. Elle abritait la plus importante population de colons et possédait l’économie la plus industrialisée, urbanisée et développée du continent, disposant de forces de sécurité puissantes, d’un réseau de transports et de communications avancé et d’échanges commerciaux prospères avec l’Europe et l’Amérique du Nord. Son économie dépendait structurellement d’une main-d’œuvre noire bon marché, issue d’une paysannerie sans terre qui constituait une armée de réserve de main-d’œuvre permanente. Par ailleurs, la topographie du pays se prêtait mal à une guérilla rurale, bien que les vastes townships noirs se soient révélés être des bases idéales pour la résistance armée. La géographie a aggravé cette situation : l’Afrique du Sud était isolée de l’Afrique indépendante par la distance, par un cordon sanitaire d’États-tampons et par ses liens économiques et commerciaux étroits avec l’Occident ; elle ne disposait pas de frontières contiguës amies sur lesquelles d’autres mouvements de libération pouvaient s’appuyer — la Tanzanie (indépendante sous le nom de Tanganyika en 1962) et la Zambie (indépendante en 1966) se trouvaient à une distance considérable, rendant exceptionnellement difficile l’accès à une formation militaire extérieure, à des approvisionnements et à des voies de passage sûres.
La donne a changé avec l’indépendance du Mozambique, de l’Angola et, plus tard, du Zimbabwe, offrant des frontières amies et transformant la position stratégique de l’ANC, tout en enserrant l’État d’apartheid dans une nouvelle configuration géopolitique. Nous examinerons plus loin comment les « quatre piliers de la lutte » ont modifié cet équilibre.
La lutte palestinienne se heurte à un ensemble de difficultés géopolitiques différent, mais peut-être encore plus redoutable : la nature et la portée d’un État colonial de peuplement israélien lourdement armé, poursuivant une transformation démographique et territoriale constante ; l’ampleur des ressources qu’il tire de ses alliés occidentaux, en particulier des États-Unis ; le manque de fiabilité, voire la traîtrise, des États arabes voisins ; et un territoire exigu et fragmenté où, contrairement à l’Afrique du Sud de l’apartheid, la main-d’œuvre palestinienne a été largement exclue de l’économie israélienne plutôt qu’intégrée structurellement en son sein.
Cela permet d’expliquer pourquoi le génocide est la méthode privilégiée pour traiter une population indésirable, et pourquoi le système sud-africain devait limiter l’ampleur de l’extermination, la main-d’œuvre noire étant indispensable à l’économie. À son apogée, la population blanche d’Afrique du Sud comptait cinq millions d’habitants (un peu moins de 10 % de la population totale). La population juive d’Israël, forte de sept millions d’habitants — à comparer au nombre équivalent de Palestiniens vivant en Israël et dans les territoires palestiniens occupés (TPO) —, reflète la puissance et l’assise sociale du colonialisme de peuplement, fruit d’un nettoyage ethnique et d’un génocide.
Notons qu’en Algérie, le rapport entre Algériens autochtones et colons français était de dix pour un au sein d’une population dépassant à peine les dix millions d’habitants en 1962. La politique du FLN acceptait les colons sur la base de l’égalité, mais ces derniers ont fui vers la France, craignant les conséquences de leurs crimes. Un réflexe similaire commence à se manifester en Israël, où les colons fuient un navire en perdition. En revanche, le fait que les Palestiniens tiennent bon dans les conditions les plus effroyables à Gaza — sous blocus — et en Cisjordanie témoigne de leur amour pour une terre à laquelle ils sont enracinés.
Démographie des colonies de peuplement : superficies et ratios de population
Comparaison des superficies et de la part de la population issue de la colonisation de peuplement à l’indépendance et aujourd’hui, pour six territoires coloniaux de peuplement ainsi qu’Israël/Palestine.
Les chiffres sont approximatifs et issus de données de recensements nationaux et coloniaux dont la fiabilité est variable. Le chiffre actuel pour Israël/Palestine reflète la parité démographique à l’échelle de la Palestine historique, telle que rapportée par le Bureau central palestinien des statistiques (PCBS) ; les sources israéliennes calculent les parts démographiques différemment selon les frontières prises en compte. Voir les notes relatives aux sources ci-dessous.
Les États d’apartheid israélien et sud-africain ont tous deux émergé pendant le déclin de la période coloniale. Le sionisme a pris pied en se présentant comme le fruit d’une lutte de libération « nationale » contre la Grande-Bretagne. Cette dynamique a coïncidé avec le transfert, sur un plateau, du pouvoir politique aux colons blancs en Afrique du Sud par la Grande-Bretagne en 1910, à la suite de la victoire de l’Empire lors de la guerre des Boers (1899-1902). La déclaration Balfour a ouvert la voie à un État juif, et la Grande-Bretagne a exploité le projet sioniste au service de ses propres intérêts impériaux. Avant la libération de l’Afrique du Sud et l’amorce du processus démocratique en 1994, les luttes des mouvements de libération sud-africain et palestinien se sont déroulées en parallèle, marquées par une histoire commune de domination britannique et de colonisation de peuplement ayant évolué vers un régime d’apartheid.
L’ANC a bénéficié du fait que son processus de libération a émergé et abouti au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, une époque caractérisée par l’essor des mouvements d’indépendance, l’effondrement du système colonial et l’existence d’un puissant bloc socialiste dirigé par l’Union soviétique. L’OLP a également gagné en importance durant cette période.
L’importance d’Israël pour les États-Unis s’est considérablement accrue, le pays devenant un allié clé d’une valeur stratégique immense[1]. La valeur régionale d’Israël pour les intérêts impériaux occidentaux est bien supérieure à celle d’une puissance intermédiaire de second rang comme l’Afrique du Sud. Même la route maritime du Cap, bien qu’importante pour le commerce international, ne constitue pas un point de passage stratégique critique comparable au canal de Suez, à la mer Rouge ou au détroit d’Ormuz. L’Afrique du Sud représente une épine dans le pied des États-Unis — et tout particulièrement de Donald Trump — en raison de sa politique étrangère indépendante, de ses vives critiques à l’égard d’Israël et de l’audace dont elle a fait preuve en portant l’accusation de génocide — le « crime des crimes » — commis par Israël devant la Cour internationale de justice (CIJ).
Afrique du Sud – De la résistance non violente à la lutte armée
Durant les années qui suivirent sa fondation en 1912, l’ANC, cherchant à unir la population africaine autochtone, poursuivit ses objectifs par des moyens modérés, tels que le dépôt de pétitions auprès des autorités et l’envoi de délégations au monarque britannique à Londres, l’Afrique du Sud jouissant alors du statut de dominion au sein du Commonwealth. Le recours à la non-violence relevait moins d’un pacifisme de principe que d’une évaluation stratégique : les dirigeants africains de l’époque avaient conclu que la puissance militaire écrasante de l’Empire britannique et des colons blancs — auxquels l’indépendance avait été accordée en 1910 — rendait impossible toute confrontation armée à l’aide d’armes rudimentaires ; une leçon confirmée par l’écrasement de la rébellion de Bambatha en 1906.
La génération fondatrice de l’ANC privilégia les méthodes non violentes, bien qu’une vague de résistance violente ait éclaté dès 1919, à la suite de la tristement célèbre loi foncière de 1913 (Land Act). Cette loi privait les populations africaines autochtones de tout droit de propriété foncière sur 87 % du territoire sud-africain. À l’exception de ceux dont la main-d’œuvre était requise par les fermiers, les propriétaires de mines et d’usines ou les employeurs de services subalternes dans les villes blanches, les populations autochtones jugées « excédentaires » étaient confinées dans des « réserves indigènes » éloignées — à l’instar de ce qui se pratiquait aux États-Unis et au Canada — selon leur appartenance ethnique ; ces réserves devinrent plus tard les bantoustans. Dès l’époque de la domination britannique, les autorités avaient instauré des lois strictes sur les laissez-passer (pass laws) — imposant des documents d’identité détaillés — afin de contrôler les déplacements des Noirs entre les zones rurales et urbaines.
L’ANC progressa lentement. Entre les années 1920 et 1940, période durant laquelle l’organisation resta peu active, une résistance vigoureuse émergea sous l’impulsion des communistes, des syndicats et d’autres organisations de la société civile, y compris, par la suite, de groupes religieux. L’émergence, au début des années 1940, d’une nouvelle garde au sein de la Ligue de jeunesse de l’ANC — avec des figures telles que Mandela, Tambo et Sisulu — transforma l’organisation et, par voie de conséquence, la nature même de la lutte.
Le développement du pays, marqué par des clivages de classe et de couleur, reflétait deux lignes de fracture traversant toutes les facettes de la vie : les communistes incarnaient la lutte des classes, tandis que les nationalistes africains portaient le combat pour l’indépendance nationale. La convergence de ces deux courants de lutte allait donner naissance à un puissant mouvement de libération nationale. Communistes et nationalistes africains devinrent alors d’étroits alliés. C’était une époque où les populations colonisées, de l’Afrique à l’Asie, ressentaient les répercussions de la Seconde Guerre mondiale ; elles puisaient leur inspiration dans le discours sur la liberté ainsi que dans l’affaiblissement des empires britannique et français. Les tensions économiques aggravaient l’oppression et l’exploitation.
Les dirigeants de la Ligue de la jeunesse prirent le contrôle de l’ANC, le transformant en un mouvement de masse qui éveillait les consciences, réclamait l’égalité des droits et nouait des alliances avec les communistes, les syndicalistes et les organisations représentant les personnes de couleur. Parmi les événements marquants, on peut citer la Campagne de défiance menée par l’ANC en 1953 contre des lois injustes — qui entraîna de nombreuses arrestations — et l’adoption de la Charte de la liberté en 1955, fruit d’une vaste consultation populaire nationale visant à recueillir les aspirations de la majorité privée de droits quant au type de pays qu’elle souhaitait bâtir. L’année suivante, 157 dirigeants de la campagne furent arrêtés et inculpés de trahison ; le procès dura jusqu’en 1961, date à laquelle l’accusation de l’État s’effondra.
Ce procès-fleuve a consolidé les alliances naissantes évoquées plus haut et a offert aux accusés tout le loisir de débattre des méthodes de lutte et d’une stratégie commune face à un ennemi commun. En somme, le procès s’est mué en une véritable école de la libération.
Ce contexte était marqué par une agitation croissante, illustrée notamment par la révolte des femmes rurales contre les lois sur les laissez-passer dans les années 1950, la révolte du Pondoland contre la loi sur les autorités bantoues (Bantu Authorities Act)[2], des grèves ouvrières virant souvent à la violence, ainsi que des actes de sabotage perpétrés par les jeunesses radicales de l’ANC et du SACP (Parti communiste sud-africain).
Le massacre de Sharpeville, le 21 mars 1960, a constitué un tournant décisif dans l’histoire tumultueuse de l’Afrique du Sud. Des policiers nerveux et prompts à faire feu ont abattu 69 manifestants non armés et en ont blessé plus de 200 — touchés pour la plupart dans le dos — lors d’une manifestation contre les lois sur les laissez-passer organisée par le Congrès panafricain (PAC), une faction dissidente qui s’était séparée de l’ANC l’année précédente. Ce massacre a entraîné la proclamation de l’état d’urgence, des arrestations massives et l’interdiction tant de l’ANC que du PAC (le Parti communiste ayant, quant à lui, été interdit dès 1950). Toute activité politique légale étant désormais impossible, certains dirigeants de l’ANC et du SACP ont commencé à envisager secrètement le recours à la lutte armée. C’est ainsi qu’a été créé « Umkhonto we Sizwe » (MK), ou La Lance de la nation.
Le manifeste fondateur du MK, publié alors que des groupes de sabotage menaient leurs premières opérations le 16 décembre 1961, déclarait :
« Il arrive un moment, dans la vie de toute nation, où il ne reste que deux choix : se soumettre ou combattre. Ce moment est désormais venu pour l’Afrique du Sud. Nous ne nous soumettrons pas ; nous n’avons d’autre choix que de riposter par tous les moyens dont nous disposons pour défendre notre peuple, notre avenir et notre liberté. Le gouvernement a pris le caractère pacifique de notre mouvement pour de la faiblesse ; la stratégie de non-violence du peuple a été perçue comme un feu vert à la violence gouvernementale. Le refus de recourir à la force a été interprété par le gouvernement comme une invitation à utiliser la force armée contre le peuple, sans crainte de représailles. Les méthodes d’Umkhonto we Sizwe marquent une rupture avec ce passé. Nous ouvrons un nouveau chemin à la libération du peuple de ce pays. »
La déclaration expliquait pourquoi le mouvement de libération — englobant toutes les personnes noires et brunes ainsi que les Blancs démocrates — adoptait cette nouvelle méthode de lutte, tout en attribuant la responsabilité de la violence au régime. Elle soulignait que le recours aux armes visait essentiellement, sur le plan politique, à prévenir une guerre civile grâce à un règlement garantissant une égalité totale et la démocratie pour tous :
« Nous, membres d’Umkhonto we Sizwe, avons toujours cherché — tout comme le mouvement de libération dans son ensemble — à parvenir à la libération sans effusion de sang ni affrontements civils. C’est toujours notre volonté. Nous espérons — même à ce stade avancé — que nos premières actions feront prendre conscience à chacun de la situation désastreuse vers laquelle mène la politique nationaliste. Nous espérons ramener le gouvernement et ses partisans à la raison avant qu’il ne soit trop tard… »
Le récit de Nelson Mandela concernant les délibérations sur la création du MK indique que le mouvement a envisagé quatre formes de lutte armée : le sabotage, la guérilla, le terrorisme et la révolution ouverte. Les dirigeants du MK ont opté pour le sabotage comme étape transitoire vers la guérilla et ont rejeté le recours au terrorisme. Ils ont averti la société blanche qu’elle devait choisir entre la guerre civile et une transition négociée vers une société démocratique. L’ANC ne prônait pas la violence pour elle-même, mais la concevait comme une tactique au service d’un objectif stratégique : concrétiser les aspirations de la Charte de la liberté, qui définissait les principes et la nature d’une Afrique du Sud démocratique devant appartenir « à tous ceux qui y vivent ».
La reconnaissance par l’ONU du droit à la lutte armée
La reconnaissance d’un droit à la lutte armée anticoloniale n’a pas été établie initialement pour l’Afrique du Sud ; l’ANC et le MK ont hérité d’une norme déjà en cours d’élaboration. Son point de départ se situait dans les territoires portugais. En 1960, l’Assemblée générale des Nations Unies (AGNU) a posé le principe général de l’autodétermination, sans toutefois aborder la question des moyens. Une étape décisive a été franchie en décembre 1965, lorsque l’AGNU a reconnu la légitimité de la lutte des peuples sous domination coloniale et a invité les États membres à apporter une aide matérielle et morale aux mouvements de libération nationale. Ce fut le moment où l’ONU est passée du soutien à la décolonisation en tant qu’objectif au soutien des mouvements qui la poursuivaient par la force. Parallèlement, le Conseil de sécurité a condamné, cette même année, la répression militaire exercée par le Portugal en Afrique.
En 1970, l’AGNU avait encore précisé sa position en approuvant le recours à « tous les moyens nécessaires » — une formule qui, au début des années 1970, a abouti à une reconnaissance institutionnelle pleine et entière du MPLA (Angola), du PAIGC (Guinée-Bissau et Cap-Vert) et du FRELIMO (Mozambique) comme représentants authentiques de leurs peuples, fondée explicitement sur la reconnaissance préalable de ces mouvements par l’Organisation de l’unité africaine.[3] Le Protocole additionnel I aux Conventions de Genève (1977), étendant le statut de prisonnier de guerre aux combattants engagés dans des luttes contre la domination coloniale, l’occupation étrangère et les régimes racistes, n’est intervenu qu’après l’accession à l’indépendance des colonies portugaises en 1974-1975, alors que les luttes en Afrique du Sud et en Rhodésie étaient encore en cours.[4]
C’est au sein de cette architecture en voie de consolidation que l’ANC et le PAC se sont inscrits lorsqu’ils ont opté pour la lutte armée au début des années 1960, et dans laquelle l’Afrique du Sud, la Namibie et la Palestine allaient également être intégrées. S’adressant à l’Assemblée le 13 novembre 1974, Yasser Arafat, président de l’OLP, a prononcé une phrase qui allait marquer un discours historique :
« Je vous appelle à permettre à notre peuple d’établir une souveraineté nationale indépendante sur sa propre terre. Je suis venu aujourd’hui porteur d’un rameau d’olivier et de l’arme d’un combattant de la liberté. Ne laissez pas le rameau d’olivier tomber de ma main. Je le répète : ne laissez pas le rameau d’olivier tomber de ma main. La guerre s’embrase en Palestine, et pourtant, c’est en Palestine que naîtra la paix. »[5]
Stratégie et tactique
Maîtriser la stratégie et la tactique est au cœur de toute lutte pour le changement ; pourtant, trouver le juste équilibre n’est jamais chose aisée. La stratégie relève de la vision d’ensemble : objectifs à long terme et orientation globale. La tactique concerne la manière d’y parvenir — le programme d’action, les méthodes et les batailles menées en cours de route. Comme le dit l’adage : si la stratégie est erronée, de bonnes tactiques ne suffiront pas à l’emporter ; si les tactiques sont médiocres, une bonne stratégie échouera.
L’histoire en apporte la preuve constante. La Blitzkrieg (guerre éclair) d’Hitler contre la Russie (l’Union soviétique) — campagne pour laquelle il promettait une victoire en six semaines — s’est transformée en une guerre d’usure interminable où l’initiative stratégique a fini par passer aux mains de l’Armée rouge ; les guerres coloniales du Portugal en Afrique ont laissé le pays exsangue ; la puissance française a été brisée en Algérie et au Vietnam ; quant aux États-Unis, du Vietnam à l’Afghanistan — et plus récemment aux côtés d’Israël face à l’Iran et dans la région —, ils ont multiplié les erreurs de calcul malgré le déploiement des armements les plus sophistiqués.
C’est pourquoi le légendaire général vietnamien Võ Nguyên Giáp — vainqueur des Français à Diên Biên Phu en 1954 et artisan de la défaite de l’invasion américaine en 1975 — qualifiait la guérilla, lorsqu’elle s’inscrit dans une juste guerre de libération, d’arme plus puissante que la bombe atomique. La tactique permet de gagner des batailles, mais c’est la stratégie qui permet de gagner les guerres ; une leçon qui s’illustre aujourd’hui encore par la pauvreté stratégique révélée par les guerres « interminables » menées par Israël, englobant Gaza, la Cisjordanie, le Liban, le Yémen, l’Irak et l’Iran.
Oliver Tambo, président de l’ANC, l’a exprimé avec une grande clarté en 1983. La lutte armée, affirmait-il, « n’est pas une question de violence érigée en fin en soi… Il s’agit d’une lutte continue qui inclut le recours à la violence tout autant que l’action politique ». À cette époque, l’ANC avait déjà acquis une solide expérience dans des conditions difficiles.
Pourtant, même lorsque la conjoncture est devenue plus favorable — avec l’indépendance du Mozambique et de l’Angola en 1975, puis celle du Zimbabwe en 1980, ainsi que la convergence entre l’éveil de la conscience noire, le soulèvement de Soweto en 1976 et les vagues de grèves traversant la région, de la Namibie (1973) à l’Afrique du Sud (1974) — des difficultés organisationnelles ont persisté. Malgré un vivier de recrues croissant et une infrastructure d’entraînement solide en Angola, l’ANC a peiné à harmoniser ses méthodes et ses tactiques avec une stratégie qui, sur le fond, demeurait juste. L’amélioration des capacités relevait d’un processus d’apprentissage ; ce n’est que vers 1985 que l’ANC parvint à fondre ses diverses méthodes de lutte en une stratégie globale : les « quatre piliers de la lutte ».
Ce qui distingue le cas sud-africain, ce n’est pas tant le recours à la lutte armée que le processus ardu, étalé sur plusieurs années, consistant à maintenir la dimension politique aux commandes de la dimension militaire. Après la création du MK et sa première campagne de sabotage, le recrutement de cadres destinés à être formés à l’étranger fut lancé ; cette opération reposait sur un réseau clandestin encore balbutiant et sur des itinéraires secrets menant vers le nord, jusqu’à Dar es Salaam, où l’ANC avait établi une représentation officielle. La formation initiale fut dispensée en Éthiopie, en Égypte et auprès du FLN algérien au Maroc — Mandela suivit une formation tant en Éthiopie qu’au Maroc —, tandis que la formation des cadres en Chine fut interrompue par la rupture sino-soviétique.
L’Union soviétique devint le pilier tant de la formation que de l’approvisionnement en armement, secondée par la République démocratique allemande et, fait notable, par Cuba, dont l’expérience était précieuse ; la qualité de la formation s’améliora à mesure que les pays hôtes se familiarisaient avec les besoins spécifiques de l’ANC, couvrant la théorie politique, la guérilla et les méthodes clandestines. Il convient de souligner l’enseignement soviétique du concept dit de « travail de combat militaire » (MCW), qui associait organisation clandestine — incluant l’infiltration des rangs ennemis — et lutte armée. Au moment même où des dispositions avaient été prises pour que certains cadres du MK suivent une formation auprès de l’OLP au Liban, la direction palestinienne fut contrainte de se replier sur la Tunisie en 1982.
Les premières tentatives de réinfiltration de cadres formés au sein des structures clandestines tournèrent à la catastrophe : les forces de sécurité capturèrent Mandela et les principaux dirigeants, ainsi que des milliers de militants de base, anéantissant presque totalement l’organisation interne. Seule la survie d’une direction extérieure expérimentée et la formation de cadres à l’étranger permirent au mouvement de perdurer. Une tentative majeure de se frayer un chemin vers le pays via le Zimbabwe — la campagne de Wankie (1967-1968), durant laquelle le MK s’associa aux forces de la ZIPRA (Armée populaire révolutionnaire du Zimbabwe) — échoua également, plongeant l’ANC dans une crise de confiance.
La conférence de Morogoro (Tanzanie), en 1969, s’attaqua directement à ce problème en adoptant un document sur la stratégie et la tactique qui rejetait « toute manifestation de militarisme » dissociant « la lutte armée populaire de son contexte politique ». Sa résolution centrale n’a rien perdu de sa force : « La primauté de la direction politique est incontestée et suprême ; toutes les formations et tous les échelons révolutionnaires […] sont subordonnés à cette direction […] la lutte armée du peuple contre un adversaire doté d’une puissance matérielle redoutable ne permet pas d’obtenir des succès spectaculaires et rapides »[6].
La mise en œuvre resta bien en deçà des principes énoncés. Le Livre vert de 1979 — rapport de la Commission de stratégie politico-militaire au Comité exécutif national de l’ANC, rédigé à la suite d’une visite au Vietnam d’une délégation conduite par Tambo — constatait que, dans les zones d’opérations avancées, « la séparation entre la planification et l’action politiques et militaires était devenue, dans l’ensemble, quasi totale », les départements militaires spécialisés eux-mêmes opérant dans un isolement relatif les uns par rapport aux autres.
La création, en 1983, du Commandement politico-militaire apporta une réponse directe à cette situation, permettant aux structures clandestines internes de servir de véritables vecteurs de mobilisation politique plutôt que de simples soutiens logistiques pour l’infiltration de combattants. La doctrine fondamentale du Livre vert postulait que la lutte armée ne relevait pas d’une question purement militaire : elle devait naître d’un soutien politique de masse et y demeurer ancrée, l’action militaire étant subordonnée, à chaque étape, au renforcement de la mobilisation politique ; par ailleurs, l’équilibre entre les volets politique et militaire devait être constamment réévalué en fonction des réalités du terrain plutôt que figé dans une formule immuable.
La constitution d’une armée de libération nationale s’appuyant sur des bases arrière populaires internes occupait une place centrale dans cette stratégie, tout en restant placée sous la direction de l’avant-garde politique. Élaboré au lendemain du soulèvement de Soweto en 1976, le Livre vert préconisait « une guerre populaire prolongée au sein de laquelle des soulèvements partiels et généraux joueraient un rôle crucial » — privilégiant cette approche à une prise de pouvoir par une insurrection unique. Cette vision fut ultérieurement étoffée autour des « quatre piliers de la lutte » (action de masse, lutte armée, organisation clandestine et mobilisation internationale), dont la dynamique conjuguée fut définie comme « le peuple en mouvement politique ».
Ce sont les Vietnamiens qui ont aidé l’ANC à s’engager résolument dans cette voie. La délégation susmentionnée comprenait notamment Joe Slovo, Moses Mabhida et Joe Modise. Ils se sont rendus au Vietnam fin 1979 ; après avoir écouté leur exposé, le général Giáp a fait remarquer que le mouvement devait apprendre à marcher sur deux jambes : le politique et le militaire. Comme l’ANC l’a formulé plus tard, la lutte armée ne pouvait constituer à elle seule une stratégie globale ; pendant un certain temps, le mouvement s’était focalisé sur la lutte armée en tant que stratégie plutôt que comme une tactique parmi d’autres — une déformation née de l’exil et de l’éloignement des masses.
Ce n’est qu’en prenant la mesure de l’essor de la lutte de masse interne — le mouvement de grève et les syndicats non reconnus des années 1970, les organisations civiques des années 1980, ainsi que l’émergence du Front démocratique uni (UDF) et du Congrès des syndicats sud-africains (Cosatu) — que l’ANC a pleinement mis en pratique la leçon vietnamienne de la « guerre populaire » : la lutte armée a pour vocation d’inspirer et de renforcer la lutte politique de masse, et non de s’y substituer ; par ailleurs, les structures clandestines, la propagande et la solidarité internationale devaient s’articuler au sein d’une stratégie unique et cohérente, où chaque élément renforçait les autres, plutôt que de demeurer cloisonnés.
Cette fusion, qui s’est opérée dans les années 1980 — période marquée par des soulèvements populaires et une intensification des opérations du MK —, a porté le mouvement jusqu’à la percée démocratique de 1990-1994 : levée de l’interdiction des organisations, libération des prisonniers, amnistie pour les exilés, négociations et victoire électorale décisive de l’ANC en 1994.
Durant cette période, le renforcement des capacités du MK s’est traduit par une augmentation du nombre d’opérations militaires, passant de vingt en 1980 à 270 en 1988. Le chiffre réel était bien plus élevé, nombre d’actions n’ayant pas été recensées. On a également assisté à des attaques spontanées menées par des militants à la base — recours aux cocktails Molotov et parfois aux armes à feu lors d’affrontements avec la police et l’armée, incendies de bâtiments gouvernementaux dans les townships —, des actions qui ne figuraient pas dans les registres d’opérations du MK. Les actions les plus spectaculaires furent les attaques contre des commissariats et des postes militaires, l’attentat à la bombe contre la raffinerie de pétrole Sasol en 1980, l’attaque à la roquette contre la base principale de la SADF près de Pretoria en 1981, l’attentat de 1982 contre la centrale nucléaire de Koeberg quelques semaines avant sa mise en service, l’attentat spectaculaire à la voiture piégée contre le quartier général de l’armée de l’air à Pretoria en 1983, le sabotage de lignes ferroviaires et du réseau électrique, ainsi que l’élimination de collaborateurs et d’informateurs.
Ces opérations revêtaient une immense valeur de propagande : elles démontraient l’étendue de l’influence du mouvement, maintenaient la confiance de sa base populaire face à une répression intense et semaient la peur au sein de la communauté blanche.
Il n’a jamais été envisagé que la lutte armée suffirait à elle seule à faire tomber le régime d’apartheid, et encore moins à vaincre sa puissance militaire. C’est la convergence des « quatre piliers de la lutte » qui a engendré une situation d’ingouvernabilité interne et la pression des sanctions extérieures, acculant un régime affaibli à négocier pour éviter une défaite totale. La défaite de la SADF en Angola a eu des conséquences considérables. La conjoncture internationale, dans toute son imprévisibilité, peut engendrer des changements inattendus — hier comme aujourd’hui. Pour l’Occident et les grands intérêts économiques en Afrique du Sud, la chute du mur de Berlin et l’implosion imminente de l’Union soviétique signifiaient que l’ANC représenterait une menace bien moindre s’il était amené à la table des négociations. L’ANC avait anticipé ces évolutions et s’y était bien préparé, allant jusqu’à obtenir le soutien des États africains — formalisé dans la Déclaration de Harare — pour sa stratégie de négociation avec Pretoria.
Les quatre piliers de la lutte
Dans la déclaration du 8 janvier 1987 de l’ANC, le président O.R. Tambo a exposé la nature multidimensionnelle de la lutte de libération et a expliqué que « l’expérience nous a appris que la libération ne peut être obtenue par une seule méthode ». Il a poursuivi en ces termes :
« Premièrement, la lutte politique de masse à l’intérieur du pays, impliquant des millions de nos concitoyens dans les townships, les usines, les fermes et les écoles. C’est le pilier principal. Par des grèves, des boycotts et des campagnes de masse, nous rendons le pays ingouvernable.
Toutefois, une vision claire de la conduite de la lutte armée — après de nombreuses années difficiles et un processus d’apprentissage jalonné de revers et de progrès — a émergé à la suite d’une visite de dirigeants de l’ANC au Vietnam en 1979.
Deuxièmement, la lutte armée menée par Umkhonto we Sizwe, qui frappe les centres névralgiques économiques et militaires de l’État d’apartheid. Cela accroît le coût du maintien de l’apartheid.
Troisièmement, l’organisation clandestine de l’ANC, qui articule la lutte de masse et la lutte armée tout en assurant une direction politique dans un contexte de répression.
Quatrièmement, la campagne internationale visant à isoler le régime d’apartheid sur les plans politique, économique, culturel et militaire. Les sanctions et la solidarité sont des armes de la lutte.
La progression sur ces quatre fronts est essentielle. Une faiblesse sur l’un d’eux fragilise les autres. Il faut faire en sorte que l’ennemi ressente la pression venant de toutes parts simultanément. C’est cette pression conjuguée qui amènera le régime d’apartheid à la table des négociations. »
Tambo a formalisé ce que l’ANC mettait en œuvre par étapes depuis près de trente ans, en opérant une fusion coordonnée de diverses méthodes de lutte au sein d’une stratégie unifiée poursuivant un objectif clairement défini : un État unitaire, démocratique et non racial, appartenant à l’ensemble de sa population. Il ne s’agissait pas seulement d’énoncer cette stratégie en théorie, mais de l’appliquer concrètement.
Ce concept a été théorisé dans le document de l’ANC intitulé « Stratégie et tactique » lors de la conférence de Morogoro (Tanzanie) en 1969, puis affiné à la conférence de Kabwe (Zambie) en 1985, mais il n’a été désigné sous le nom de « Quatre Piliers » que dans la déclaration du 8 janvier 1987. Comme toutes les déclarations, celle-ci a été diffusée à la population sud-africaine par Radio Freedom et largement relayée sous forme imprimée par des cellules clandestines.
Le message clé de cette déclaration était qu’une action de masse dépourvue d’action armée restait vulnérable, tandis qu’une action armée sans action de masse demeurait isolée. Sans réseau clandestin, il était impossible d’assurer la direction politique du mouvement ; la clandestinité servait de lien entre les volets politique et militaire. Enfin, la solidarité internationale pouvait isoler et affaiblir le régime tout en soutenant et en galvanisant la population.
Dans ce contexte, le concept des « Quatre Piliers » s’est cristallisé à la fin des années 1980, sur fond de vastes mouvements de contestation populaire réclamant la libération des prisonniers politiques et la levée de l’interdiction frappant les organisations proscrites, alors que les opérations du Umkhonto we Sizwe (MK) atteignaient leur paroxysme et que des sanctions internationales sévères étaient imposées. Le système d’apartheid devenait impraticable et le pays ingouvernable. L’État d’apartheid perdait sa légitimité ; les contradictions entre le gouvernement et le monde des affaires s’exacerbaient, et la confiance de la population blanche s’effritait. Les signes avant-coureurs étaient évidents : l’État ne pouvait plus gouverner comme par le passé, et les masses n’étaient plus disposées à vivre selon l’ancien modèle. Le mouvement de libération s’était mué en une force organisationnelle révolutionnaire, et une crise révolutionnaire couvait. Cette situation rappelait étroitement la description faite par Lénine de la conjoncture révolutionnaire en Russie en octobre 1917.
Bon nombre des problèmes et défis surmontés par l’ANC présentent une ressemblance frappante avec ceux auxquels les Palestiniens sont encore confrontés aujourd’hui. Il s’agissait notamment de la nécessité d’opérer depuis l’exil, des restrictions sévères et de la répression entravant l’organisation interne, du décalage persistant entre les structures et les tâches politiques et militaires, ainsi que d’une tendance récurrente à privilégier une résolution militaire des problèmes plutôt qu’une solution politique.
Ces similitudes coexistaient toutefois avec des différences cruciales. L’ANC bénéficiait d’une direction unique, incontestée et centralisée, lui permettant de s’adapter aux circonstances changeantes selon les besoins. La population et les organisations civiles et syndicales naissantes se tournaient vers l’ANC pour obtenir une orientation, et le mouvement conservait un contrôle ferme sur sa branche armée. Sur la scène internationale, l’ANC était reconnu et soutenu en tant que force motrice de la lutte et pilotait le mouvement mondial contre l’apartheid. Tout au long des années de lutte, il a su préserver sa supériorité morale.
Une autre différence contextuelle résidait dans la clarté de l’objectif de l’ANC : un État uni, indivisible, non racial, non sexiste et démocratique pour l’ensemble de sa population. D’autres différences contextuelles offraient, à bien des égards, des avantages comparatifs. Les États africains soutenaient généralement l’ANC. La population noire était dix fois plus nombreuse que la population blanche. Cela signifiait que l’économie sud-africaine dépendait entièrement d’une main-d’œuvre noire prolétarisée, constituant ainsi un levier d’action essentiel. Sur le plan international, bien que le régime d’apartheid fût soutenu par les États occidentaux, les capitaux et le monde des affaires, l’Afrique du Sud n’était pas considérée comme aussi vitale pour les intérêts géopolitiques occidentaux qu’Israël, perçu comme un prolongement de l’impérialisme américain.
Conclusion – L’évolution du contexte de la lutte
La lutte palestinienne se trouve manifestement à la croisée des chemins, sans pour autant être privée de possibilités de rebondir.
Le flux et le reflux de la lutte révolutionnaire peuvent être comparés au balancier d’une horloge, oscillant d’un côté à l’autre dans la bataille permanente entre répression et résistance, révolution et contre-révolution. Karl Marx concevait ce processus comme une dynamique où la répression contraint la lutte révolutionnaire à développer ses capacités organisationnelles pour progresser ; celle-ci est ensuite refoulée par la contre-révolution, avant de reprendre l’offensive avec une force accrue.
Ce processus de lutte pour le pouvoir oblige chaque camp à renforcer sa puissance et ses capacités ; c’est le camp qui saura le mieux tirer les leçons de l’expérience et combattre avec le plus de ténacité et de détermination qui l’emportera, indépendamment des ressources et de la puissance initiales de chacun. Le temps est indissociable de la vie, et l’issue sera déterminée par les conditions objectives et subjectives concrètes de cette réalité.
Si la situation actuelle semble extrêmement sombre pour le peuple palestinien, d’autres facteurs ont émergé, illustrant un changement marqué dans le rapport de forces régional.
Malgré les moyens de destruction écrasants dont disposent les États-Unis et Israël, ces derniers ont fait preuve d’une puissance tactique tout en étant en faillite stratégique. Ils ont échoué à anéantir la résistance en Palestine, au Liban, en Irak et au Yémen, ainsi qu’en Iran. Pour reprendre la métaphore du balancier — après avoir observé des affrontements en dents de scie —, l’alliance US-israélienne a tenté de réduire l’Iran à néant par des bombardements, mais s’est heurtée à une riposte puissante. L’Iran a démontré l’usage d’une arme plus redoutable qu’une bombe nucléaire : le détroit d’Ormuz.
Les États-Unis, habitués à dicter leurs conditions aux plus faibles, ont découvert que cette époque est révolue au Moyen-Orient et que le rapport de forces a radicalement changé. Trump, manifestement exaspéré, a constaté que les diktats de l’Amérique ne sont plus respectés. Cette situation a des implications profondes pour ceux qui restent fidèles à leur peuple, et tout particulièrement pour la cause palestinienne. Tout comme les forces cubaines ont brisé le mythe de l’invincibilité de l’Afrique du Sud, l’Iran a su prendre l’initiative stratégique face aux États-Unis, encaisser des attaques répétées, paralyser les bases américaines dans la région et conserver le contrôle du détroit d’Ormuz. S’il serait téméraire de prédire une issue immédiate, Trump et Netanyahu se sont acculés dans une impasse — tout comme le ferait quiconque prendrait leur succession. Pour les Palestiniens – qu’il s’agisse de ceux engagés dans la résistance armée ou de militants œuvrant dans d’autres domaines de mobilisation, de plaidoyer ou de soutien – cela recèle un potentiel considérable, compte tenu des sanctions subies par la population à un prix très élevé.
L’opération Déluge d’Al-Aqsa – la percée initiale hors de la prison de Gaza le 7 octobre 2023 – fut brillante d’un point de vue tactique. Je ne fais pas ici référence à la phase ultérieure marquée par des pertes civiles, dont beaucoup ont résulté des représailles indiscriminées de l’armée israélienne. Son issue stratégique, en revanche, a été désastreuse.
Il est évident qu’il y a eu une erreur de calcul fatale concernant la réponse d’Israël. Toutefois, la discussion ne peut s’arrêter là. Il faut analyser les erreurs, en tirer des leçons et repenser les stratégies. Ceux qui ne commettent jamais d’erreurs ne font rien et sont donc incapables d’apprendre ; ils se contentent de critiquer.
La donne a radicalement changé ; d’importantes opportunités se présentent. Malgré le revers subi et l’ampleur du génocide en cours — désormais infligé au sud du Liban —, Israël est mortellement atteint. Son invincibilité tant vantée et sa capacité à protéger sa population se sont effondrées ; sa réputation est irrécupérable. Sa cruauté a suscité une indignation mondiale sans précédent, déclenchant une vague irrésistible de révulsion. Son isolement sur la scène internationale s’est accentué.
Le socle de soutien à Israël aux États-Unis et chez ses principaux alliés s’effrite. L’action directe et la contestation menées par une nouvelle génération de jeunes militants ont changé la donne en braquant les projecteurs sur les crimes d’Israël et son impunité. Il en va de même pour les actions de solidarité d’organisations religieuses dans de nombreux pays, faisant écho au rôle progressiste joué par les Églises contre l’apartheid lors de la lutte en Afrique du Sud. La campagne BDS ne cesse de gagner en puissance.
Trump et Netanyahu sont en grande difficulté. Les Accords d’Abraham battent de l’aile. Israël s’est lancé tête baissée dans des guerres aventureuses sur tous les fronts, s’enlisant dans un bourbier. Les contradictions internes au sein d’Israël s’aggravent ; une crise économique et sociale se profile. Des milliers de citoyens juifs fuient le pays. D’autres, faisant preuve de décence et de compassion, se dressent — à l’instar d’une minorité de Blancs en Afrique du Sud — pour défendre les Palestiniens confrontés à la fureur des pogroms. La pomme pourrie finit par tomber. La résistance survit et poursuit le combat.
Je ne me berce pas d’illusions. Les experts qui étudient le Moyen-Orient depuis des décennies partagent largement le sentiment que le vent a tourné contre Israël, les États-Unis, les régimes traîtres et les mentalités corrompues qui ont entravé la libération de la Palestine. La lutte est entrée dans une nouvelle phase, et le rôle de la résistance armée est solidement établi dans la région, alors que l’Axe de la Résistance gagne en force, en expérience et en influence, se relevant du revers subi.
Les peuples de la région se soulèveront eux aussi tels des lions : les masses souffrantes et stoïques ; la « rue arabe », avec son énergie créatrice, son sumud (fermeté inébranlable) et sa colère ; hommes et femmes, jeunes et moins jeunes ; ainsi que l’intelligentsia, qui apporte une contribution décisive à bien des égards. Rien n’effraie davantage l’oppresseur et ses sbires que la colère des masses : l’Intifada. Un affaiblissement de la domination impérialiste occidentale sur la région freinerait l’agression d’Israël et marquerait la fin du projet sioniste. L’unité des forces, la primauté du politique et la puissance d’un peuple uni sont essentielles.
Bien qu’affaibli par le non-respect des règles de la part des États-Unis et de leurs alliés, le droit international — y compris en ce qu’il reconnaît la légitimité de la lutte armée — demeure un levier important pour la libération, ainsi que pour traduire en justice les auteurs de génocide et leurs complices. Le défi pour la communauté internationale, aux côtés des peuples du Moyen-Orient en butte à l’oppression, consiste à intensifier la solidarité internationale contre Israël, les États-Unis et leurs alliés, en s’appuyant sur l’efficacité éprouvée de la campagne BDS — à l’instar de la lutte menée en Afrique du Sud — et en renforçant la puissance d’un peuple en marche vers la liberté. Je ne doute pas que le peuple palestinien ait la capacité de relever ce défi.
L’auteur remercie Mark Waller et Na’eem Jeenah pour leur aimable assistance.
Références :
[1] In 1986, the then Senator Joe Biden famously stated in a speech on the Senate floor: “Were there not an Israel, the United States of America would have to invent an Israel to protect her interest in the region”.
[2] The Pondoland Revolt was a rural mass uprising in the Eastern Cape (then Transkei) region of South Africa between 1960 and 1961 against unfair apartheid rules, taxes and the Bantu Authorities Act of 1951 to create state-appointed tribal authorities and puppet governance.
[3] UNGA (1970) Resolution 2708 (XXV), 14 December 1970; UNSC (1972) Draft Resolution S/10838/Rev.1, 21 November 1972; UNGA (1972) Official Records, 2084th Plenary Meeting, A/PV.2084, 14 November 1972.
[4] Protocol Additional to the Geneva Conventions of 12 August 1949, and relating to the Protection of Victims of International Armed Conflicts (Protocol I), adopted 8 June 1977, Article 1(4).
[5] Arafat, Y. (1974) Speech to the United Nations General Assembly, New York, 13 November 1974. Available at: https://al-bab.com/documents-section/speech-yasser-arafat-1974
[6] African National Congress (1969) Report on the Strategy and Tactics of the African National Congress, 26 April 1969. Available at: https://www.anc1912.org.za/national-consultative-conference-1969-strategy-and-tactics-of-the-african-national-congress/ (Accessed: 5 August 2026).
Ronnie Kasrils est un ancien chef du renseignement militaire d’Umkhonto we Sizwe, vice-ministre de la Défense et ministre des Services de renseignement du gouvernement sud-africain (1994-2008), ainsi qu’un militant de la solidarité et un auteur.
Article original en anglais sur Thinking Palestine / Traduction MR
