Briser le tabou : la Palestine et la résistance armée

Thinking Palestine, septembre 2026. — Il est des moments dans l’histoire où les intellectuels ne peuvent se permettre de considérer le moindre sujet comme tabou. Pourtant, même en plein génocide à Gaza, une dimension cruciale demeure largement négligée : la question de la résistance armée palestinienne.

Les institutions et les médias occidentaux ont réduit la résistance à un simple synonyme de terrorisme, créant un climat où le simple fait d’évoquer son histoire, ses fondements politiques et son rôle stratégique peut susciter condamnations, intimidations ou criminalisation. Il en a résulté une forme d’autocensure généralisée, touchant même les milieux intellectuels et universitaires.

Chez Thinking Palestine, nous estimons que l’histoire, les dynamiques, les contradictions et les dimensions critiques de la résistance palestinienne doivent être examinées si l’on veut comprendre le moment historique que nous vivons, en particulier à la suite des événements du 7 octobre et du génocide en cours perpétré par Israël à Gaza.

Ce numéro part d’un postulat qui devrait aller de soi : la résistance palestinienne n’a pas débuté le 7 octobre 2023. Elle n’a surgi ni dans un vide idéologique ni indépendamment de l’histoire du colonialisme de peuplement, de la dépossession, de l’occupation, de l’emprisonnement, du siège et des massacres à répétition qui l’ont engendrée. Au fil des générations, la résistance a revêtu diverses formes politiques, culturelles et militaires. Si ses organisations, ses idéologies et ses stratégies ont évolué, les conditions dont elle émane, elles, n’ont jamais été fondamentalement résolues.

Examiner la résistance ne signifie pas suspendre tout esprit critique. Il s’agit de réinscrire l’histoire, la politique et la capacité d’agir palestinienne au cœur d’un sujet dont le discours occidental a délibérément dépouillé ces trois éléments. Une analyse sérieuse doit être capable d’aborder les échecs stratégiques, les contradictions internes et le coût humain dévastateur de la lutte armée. Elle doit également rejeter la malhonnêteté intellectuelle qui consiste à traiter la violence coloniale comme une structure politique pérenne tout en qualifiant la résistance qu’elle engendre d’irruption inexplicable de fanatisme.

Kasrils : Le fusil et le rameau d’olivier

Ronnie Kasrils apporte précisément cette combinaison d’engagement politique et de réflexion critique à l’analyse de la lutte palestinienne. Fort de son expérience au sein du Congrès national africain (ANC) et de sa branche armée, Umkhonto we Sizwe, Kasrils inscrit la Palestine dans l’histoire plus large des luttes de libération anticoloniales. La comparaison avec l’Afrique du Sud n’est ni décorative ni sentimentale ; elle lui permet d’examiner les conditions dans lesquelles les mouvements optent pour la lutte armée, ainsi que les liens entre résistance militaire, mobilisation de masse, organisation clandestine et solidarité internationale.

Kasrils nous rappelle qu’un mouvement armé ne peut substituer l’action militaire à la stratégie politique. Comme il l’écrit :

« L’expérience nous a appris que la libération ne peut être obtenue par une seule méthode. »

En effet, la lutte de l’ANC reposait sur la convergence de plusieurs fronts, chacun renforçant les autres. « La progression sur les quatre fronts est essentielle », explique Kasrils.

« La faiblesse d’un d’entre eux fragilise les autres. Il faut faire en sorte que l’ennemi ressente la pression venant de toutes les directions simultanément. »

Ce cadre d’analyse lui permet d’aborder les événements du 7 octobre sans se réfugier dans la condamnation pure et simple, ni les soustraire à l’examen critique. Dans l’une des analyses les plus directes de ce numéro, il écrit :

« L’opération Déluge d’Al-Aqsa — la percée hors de la prison de Gaza le 7 octobre 2023 — fut brillante d’un point de vue tactique, mais son issue stratégique s’est révélée désastreuse. »

Il pointe du doigt « une erreur de calcul fatale quant à la réaction d’Israël », tout en soulignant que l’histoire ne s’arrête pas sur un revers :

« On analyse les erreurs, on en tire des leçons, on repense les stratégies. Ceux qui ne commettent pas d’erreurs ne font rien et sont donc incapables d’apprendre. Ils se contentent de critiquer. »

Cette volonté d’affronter à la fois la nécessité et les conséquences est essentielle. La question n’est pas de savoir si l’on ne peut débattre de la résistance qu’une fois celle-ci purgée de toute contradiction. Aucun mouvement de libération dans l’histoire n’a satisfait à une telle exigence. La véritable question est de savoir si un peuple colonisé peut être perçu comme un acteur politique capable de prendre des décisions, d’élaborer des stratégies, de commettre des erreurs, d’apprendre, de s’adapter et de poursuivre sa lutte.

Hamdi : La Palestine résiste

Dans son ouvrage « Palestine Resists: Liberation and Return » (La Palestine résiste : libération et retour), Tahrir Hamdi inscrit la résistance armée au sein d’une culture du refus plus large. Elle commence par une question qui englobe la totalité de la condition palestinienne :

« Comment résister à la dépossession et au déplacement, au génocide en cours, au culturicide, au scholasticide et à l’épistémicide, ainsi qu’à toutes les formes d’effacement du passé, du présent et de l’avenir d’un peuple ? »

Sa réponse rejette toute fragmentation de la lutte palestinienne en formes acceptables et inacceptables :

« Résister par tous les moyens disponibles : résistance armée, résistance culturelle et résistance économique. »

S’appuyant sur les pensées de Frantz Fanon, Aimé Césaire, Amílcar Cabral, Ghassan Kanafani et Edward Said, Hamdi soutient que la résistance culturelle et la résistance armée sont des composantes indissociables de la libération nationale. La culture préserve la conscience historique que le colonialisme cherche à détruire ; la résistance confère à cette conscience un horizon politique. À travers les évolutions idéologiques du mouvement palestinien — du nationalisme arabe et du marxisme-léninisme à la résistance islamique contemporaine — les objectifs fondamentaux sont demeurés la libération, la dignité et le retour.

Baroud : Une histoire secrète (en cours de traduction)

Cette continuité est au cœur de l’ouvrage de Ramzy Baroud, « Outsmarting the Sky: The Secret History of Gaza’s Subterranean Resistance » (Déjouer le ciel : l’histoire secrète de la résistance souterraine de Gaza). Géographiquement, Gaza semble être un lieu où il est impossible de mener une lutte armée : un territoire plat, exposé, enclavé et soumis à certaines des technologies de surveillance les plus sophistiquées jamais déployées. Pourtant, Baroud retrace une histoire de la résistance qui s’étend de la défense antique de Gaza face à Alexandre le Grand jusqu’aux fedayins, en passant par les réseaux de guérilla urbaine du FPLP et les infrastructures souterraines des brigades Al-Qassam.

« Le siège a mis en lumière une leçon qui allait se répéter tout au long de l’histoire de Gaza », écrit-il : « là où le terrain n’offrait ni hauteur naturelle ni abri, les défenseurs ont dû le remodeler. » Dans la bande de Gaza moderne, la guerre souterraine s’est développée au sein d’un tissu social façonné par la Nakba. Les réfugiés, expulsés de leurs villages, ont été regroupés dans des camps où les pertes individuelles se sont muées en mémoire collective et où le droit au retour est devenu un engagement politique transmis de génération en génération.

Les tunnels ne peuvent donc être appréhendés comme un simple phénomène technique ou militaire. Ils s’inscrivent dans l’effort constant de Gaza pour surmonter la géographie qui lui est imposée et les technologies déployées contre elle. Baroud conclut ainsi :

« Tant que perdureront le déplacement de populations, l’apatridie, l’occupation et le déni du droit au retour, les bombardements et la supériorité technologique ne parviendront pas à éteindre la volonté de résistance. »

Toute analyse qui ne voit dans les habitants de Gaza que des victimes — ou qui les réduit à des instruments aux mains de puissances extérieures — échouera inévitablement à comprendre « les racines de leur capacité à survivre, à s’adapter et à riposter ».

Inlakesh : Qui a créé le Hamas ?

La négation de la capacité d’agir des Palestiniens sous-tend également l’affirmation persistante selon laquelle Israël aurait « créé » le Hamas. Dans son article intitulé « Was Hamas Created by Israel? The Myth that Erases Palestinian Agency » (Le Hamas a-t-il vraiment été créé et soutenu par Israël ?), Robert Inlakesh examine les éléments historiques étayant cet argument largement répandu. Les autorités d’occupation israéliennes ont certes pratiqué une politique de « diviser pour régner », toléré les premières institutions sociales liées à l’organisation Al-Mujamma al-Islami du cheikh Ahmed Yassine, et cherché à affaiblir la gauche palestinienne laïque ainsi que l’OLP. Ces politiques constituent une part importante du contexte historique, mais elles ne prouvent pas pour autant qu’Israël ait créé ou contrôlé le Hamas.

Comme l’écrit Inlakesh :

« La part de vérité réside dans le fait que les Israéliens ont constamment joué la carte de la division. Cela ne démontre pas pour autant que le Hamas a été créé, contrôlé, ni même maintenu en vie par les Israéliens. »

Selon Inlakesh, le Hamas a émergé au sein de la société palestinienne — notamment dans les camps de réfugiés de Gaza — et s’est développé à la faveur des transformations politiques et idéologiques consécutives aux défaites du nationalisme arabe laïque, à la répression de la gauche palestinienne, au déclin de l’OLP et à l’échec du processus d’Oslo.

Réduire le Hamas à une invention israélienne revient à présenter les Palestiniens comme incapables de créer leurs propres mouvements politiques. Sans que cela soit nécessairement intentionnel, soutient Inlakesh, de telles explications « contribuent à saper l’autonomie palestinienne et à réduire au silence la voix des Palestiniens ». La popularité du Hamas ne saurait être comprise à travers des formules occidentales commodes qui font d’Israël l’instigateur de chaque action palestinienne ; elle exige au contraire de s’intéresser à la politique palestinienne, à l’histoire des camps de réfugiés et au rôle joué par la résistance dans le soutien dont bénéficie le mouvement.

Inlakesh : L’Axe de la Résistance (en cours de traduction)

La seconde contribution d’Inlakesh, intitulée «The Axis of Resistance: Why a United Islamic Front? (L’Axe de la Résistance : pourquoi un front islamique uni ?), élargit le débat au-delà de la Palestine. Le discours occidental et israélien présente généralement l’alliance régionale de résistance comme un réseau de « supplétifs » iraniens ou comme un « Croissant chiite » à caractère confessionnel. Ce vocabulaire dépeint ces mouvements régionaux comme des entités importées de l’étranger et nie leurs trajectoires historiques propres en Palestine, au Liban, en Irak et au Yémen.

L’essai retrace au contraire les trajectoires politiques endogènes qui ont donné naissance au Hamas, au Jihad islamique palestinien, au Hezbollah, aux factions de la résistance irakienne et à Ansarallah. Leur alliance avec l’Iran est certes stratégique et idéologique, mais elle n’efface ni leurs racines locales ni leur autonomie politique. « On peut aisément démontrer que l’Axe de la Résistance existe pour deux raisons », écrit Inlakesh :

« Il s’agit d’une alliance mutuellement bénéfique, articulée autour d’un engagement idéologique commun : la résistance à la domination impériale. »

Cet argument n’implique pas de renoncer à toute critique. Au contraire, Inlakesh reconnaît explicitement l’existence de phénomènes tels que le sectarisme, le classisme, le tribalisme, le sexisme et d’autres contradictions au sein des vastes alliances de résistance. Sa mise en garde porte sur les critères utilisés pour juger ces mouvements — en particulier lorsque certains courants de la gauche occidentale idéalisent les luttes de libération du passé tout en imposant des critères de pureté impossibles à satisfaire aux acteurs qui résistent aujourd’hui au colonialisme et à la puissance impériale.

Rubeo : Les femmes en première ligne

Toutefois, cette lutte ne saurait être comprise à travers des récits centrés presque exclusivement sur les hommes, les organisations militaires et les dirigeants politiques officiels. Dans « The Other Side of the Struggle: The Untold History of Palestinian Women’s Resistance » (L’autre facette de la lutte : l’histoire inédite de la résistance des femmes palestiniennes), Romana Rubeo reconstitue le rôle politique actif des femmes, depuis le premier Congrès des femmes arabes palestiniennes à Jérusalem en 1929 jusqu’au génocide en cours à Gaza.

Les femmes palestiniennes ont souvent été cantonnées à un éventail restreint de représentations coloniales : la victime silencieuse, la mère en deuil, la femme arabe opprimée attendant d’être sauvée ou, lorsqu’elles sont armées, la « terroriste » irrationnelle. Pourtant, ces femmes ont organisé des manifestations, transporté des armes, hébergé des combattants, résisté aux arrestations, subi l’emprisonnement, soigné les blessés, bâti des institutions, préservé les communautés et participé directement à des organisations armées.

Leur action politique a souvent été reléguée au rang de simple activité sociale ou humanitaire. Mais, comme le souligne l’essai :

« Venir en aide aux familles de prisonniers, soigner les personnes blessées par les forces coloniales ou collecter des fonds pour les communautés visées par la répression ne saurait être qualifié de simple « travail social » apolitique. »

En pleine situation de génocide, les femmes continuent d’exercer leurs métiers de journalistes, de médecins, d’enseignantes et d’organisatrices, tout en participant aux structures de la résistance armée.

Retrouver cette histoire exige de se confronter aux silences d’archives façonnées par le pouvoir colonial. « L’autre facette de la lutte », conclut Rubeo, « n’est pas une simple note de bas de page de l’histoire palestinienne, mais l’un de ses fils conducteurs. »

Malgré la diversité de leur nature et de leurs approches analytiques, ces essais rejettent l’idée d’une exceptionnalité de la résistance palestinienne. Ils l’inscrivent dans l’histoire du colonialisme et de la libération nationale, tout en prêtant attention à son évolution spécifique, tant à l’échelle palestinienne que régionale. Surtout, ils redonnent une capacité d’agir à un peuple trop souvent représenté uniquement à travers ce qu’il a subi.

Article original en anglais sur Thinking Palestine / Traduction MR