Les « zones pilotes » d’Israël renversent la souveraineté libanaise

Belén Fernández, 11 août 2026. – Imaginez un instant qu’un pays A occupe illégalement un pays B et massacre régulièrement ses habitants, en dépit d’un prétendu accord de cessez-le-feu.

Au moins 12 martyrs dans le massacre israélien d’Ansar, tués dans leur sommeil dans la nuit du 14 août. Ici Ali al-Hajj Hassan, son épouse — enseignante et traductrice — Zeinab Nasser al-Deen, et leurs quatre enfants : Hussein, Zahra, Abbas et Hassan. Face à ses difficultés à avancer à Ali Al-Taher, Israël cible de nouveau les civils libanais à Ansar et Deir Al-Zahrani. Source : The Cradle.

En toute logique, pour résoudre la situation, il faudrait d’abord que le pays A cesse d’occuper le pays B et d’y massacrer la population, n’est-ce pas ?

Eh bien non, du moins si le pays A se trouve être Israël, qui ne s’est jamais senti tenu de respecter les normes juridiques ou morales internationales. L’impunité israélienne s’étale de manière flagrante dans la bande de Gaza, où la guerre génocidaire menée par Israël a tué au moins 73.375 Palestiniens – soit une personne sur 33 – en moins de trois ans, sans compter les milliers d’autres ensevelis sous les décombres.

À présent, le Liban se voit lui aussi assigner le rôle de « pays B » par le biais de ce que l’on appelle le « cadre trilatéral », signé en juin entre le gouvernement libanais, Israël et les parrains américains complices du génocide perpétré par Israël.

Selon les délires fantaisistes du secrétaire d’État américain Marco Rubio, cet accord « établit un processus clair et structuré pour restaurer la souveraineté du Liban, désarmer le Hezbollah et démanteler son infrastructure terroriste, et permettre à Israël de regagner ses frontières une fois cette menace pour ses citoyens écartée ».

Peu importe qu’Israël nourrisse depuis toujours des visées prédatrices sur le territoire libanais ; ce n’est pas un hasard si l’armée israélienne a imposé une occupation brutale de vingt-deux ans au sud du Liban, qui n’a pris fin qu’en mai 2000, lorsque les Israéliens ont été chassés par le mouvement de résistance libanais dirigé par le Hezbollah (pardon, les « terroristes »).

Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a clairement fait savoir qu’il n’avait aucune intention de voir Israël « regagner ses frontières » cette fois-ci.

Mais Rubio et le reste de la clique impériale de Washington ne sont que trop heureux de superviser cette quête grotesque de « souveraineté » libanaise, alors même que l’occupation s’enracine sur le terrain.

« Zones pilotes »

Cette farce s’articule autour du concept de « zones pilotes » : des secteurs où, selon l’accord, l’armée libanaise « prendra le contrôle exclusif du territoire, à l’exclusion de tout acteur non étatique », à mesure que les troupes israéliennes se retireront.

Les premières informations laissaient entendre que deux petites zones pilotes, situées dans des lieux non précisés, serviraient de point de départ à cette expérience absurde — laquelle accorde, en somme, à une armée d’occupation composée de psychopathes génocidaires le droit de statuer sur la « souveraineté » d’une nation où elle vient de tuer plus de 4.000 personnes en quelques mois, tout en rasant de la carte une multitude de villages du sud du Liban.

Le projet de zone pilote a finalement été lancé fin juillet dans trois villages : Froun, Srifa et Zawtar al-Gharbiya.

Coincidence bizarre, aucun de ces villages n’a jamais fait partie de la vaste étendue du territoire libanais qu’Israël continue d’occuper ; ce qui remet en question le principe même selon lequel l’armée israélienne céderait du territoire au fil de son retrait.

Bien qu’ils se situent en dehors de la zone d’occupation actuelle, ces trois villages ont néanmoins subi des destructions massives. Israël permet donc charitablement à l’armée libanaise de prendre le contrôle de villages en grande partie inhabitables qui, « zones pilotes » ou non, s’inscrivent dans un contexte global d’occupation et de dévastation.

Pour compliquer encore la situation, l’armée israélienne a ouvert le feu à proximité des troupes libanaises lors de leur déploiement — c’est-à-dire les alliées d’Israël dans la reconquête de la « souveraineté » libanaise par le désarmement du Hezbollah, le seul groupe, soit dit en passant, qui ait jamais été capable de défendre le Liban contre les incursions israéliennes.

Accuser le Hezbollah

Une dépêche de Reuters datée du 29 juillet, en provenance de Zawtar al-Gharbiya et intitulée « Le premier test des « zones pilotes » soutenues par les États-Unis au sud du Liban met en lumière les difficultés », déplorait un démarrage « péniblement lent » du projet et soulignait qu’il ne serait « pas plus facile à reproduire ailleurs ».

L’article reconnaissait que, « même après le cessez-le-feu du mois dernier, les troupes israéliennes sont restées dans la zone [d’occupation], rasant des villages et ordonnant aux habitants qui avaient fui de ne pas revenir ».

Pourtant, dans une tendance propres aux grands médias occidentaux, l’article attribuait tout, d’une manière ou d’une autre, à la responsabilité du Hezbollah, avec des sous-titres tels que « Le Hezbollah a entraîné le Liban dans la guerre au Moyen-Orient » et « Le désarmement du Hezbollah reste un enjeu clé ».

Reuters ne juge à aucun moment nécessaire de mentionner que, lorsque le Hezbollah a « entraîné le Liban » dans la guerre plus tôt cette année, Israël occupait non seulement déjà plusieurs localités dans le sud du pays, mais bombardait et tuait allègrement des Libanais en violation d’une trêve datant de novembre 2024.

Et à Dieu ne plaise que les médias rappellent que l’existence même du Hezbollah est la conséquence directe des violations de la souveraineté libanaise par Israël lui-même, à savoir l’invasion diabolique de 1982 qui a coûté la vie à des dizaines de milliers de personnes dans le pays.

Alors que les Libanais ont désormais l’occasion de prouver qu’ils sont des « partenaires crédibles » pour une vision régionale américano-israélienne, toute cette histoire de zones pilotes rappelle l’orientalisme infantilisant des accords d’Oslo des années 1990, époque où les Palestiniens s’étaient vu offrir la possibilité de s’essayer à une forme d’autonomie partielle sous occupation constante.

En fin de compte, l’autonomie palestinienne se résumait à une police palestinienne agissant pour le compte d’Israël ; c’est précisément le type d’arrangement qu’Israël tente de mettre en place au Liban.

Selon Marco Rubio, le cadre tripartite « trace une voie réaliste pour sortir d’un conflit sans fin ». Mais alors que la conquête territoriale progresse rapidement sous couvert de « zones pilotes », aucune issue réaliste au conflit n’est envisageable tant qu’Israël est aux commandes.

Article original en anglais sur Middle East Eye / Traduction MR